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Des bateaux perdus, Victor en voit depuis longtemps.
Surtout des petits bateaux de pêche qui cherchent, concentrés, à rentrer chez eux quand la nuit est, elle, bien installée. Mais il y en avait aussi des plus gros. Ceux-là étaient vraiment paumés car au port de Sendjoan, il n’y a que des petits chalutiers aux vieilles ferrailles bleues, rouges et blanches où s’inscrivent de jolis noms de bien-aimées ou de Liberté. Les gros, pleins de cargaisons, eux ont été bien trop loin vers le nord, comme des échoués déjà annoncés.
Alors Victor les aide tous. Il signale, d’un jeu de lumières à faire danser les étoiles, le chemin du lit des marins du village et la côte dangereuse à éviter des autres capitaines, plus lassés.
Seul en haut de son phare, Victor surveille. Ultime gardien des Hommes de la mer, c’est le travail d’une vie.
Pourtant, il fut un temps, Victor aurait voulu y aller sur la mer, être un vrai marin, barbe salée et ancre de noir gravée. Mais des peurs et des cris reviennent souvent à lui, du fond de ses entrailles. Alors Victor ne vit en mer que dans ses souvenirs : des amas de crevettes échoués sur le sol à l’ouverture du filet, le soleil se levant tranquillement dans un ciel rosi. Tous ces souvenirs se balancent et caressent ses peurs mais très calmement, tant qu’il a pied.
Et puis Victor ne vit pas que dans le passé. Sur le dernier bout de terre, il garde sur l’horizon d’eau et de ciel son regard bleu acier vissé.
275 marches sont son chez lui le long des falaises sauvages où le vent fait remuer continuellement les hautes herbes pour un concert. Un peu derrière, il y a le port et la vie. Mais Victor n’aime pas tant parler. Un bonjour, un café parfois lui suffisent tant qu’il a Moshi, son berger avec lui.
La plus haute tour est son royaume, de là il voit le village avec désintérêt puis la mer, de l’autre côté, avec sérénité. Ici, seul, on entend vivre la mer, le vent bousculer et la terre au loin respirer.
Une marche, deux marches, 275 marches pour atteindre sa lumière. Quand vient la nuit, Victor est prêt et c’est là-haut qu’il vit le plus. Au-dessus de deux mondes, Victor relancera le jeu des couleurs pour guider les nouveaux perdus d’une nuit.
Si on pouvait doucement s’élever dans la nuit, le rouge du phare, les noms des bien-aimées, tout se confondrait dans le noir. Et seul battrait comme un cœur le phare lumineux et à son rythme, sans que personne ne s’en aperçoive, juste là les étoiles.

Bien.
De là tentons de nous souvenir des évènements passés.
C’était un soir nuageux où la nuit semblait vouloir s’installer très tôt.
Le vent s’emparât du lieu comme un roi affamé. Il soufflait un air glacial venu du nord, ce nord vous vous souvenez, des navires condamnés. Quand les bourrasques glaciales s’engouffraient entre vos cheveux, le long de vos bras, et l’intérieur de votre cou, c’est comme si on ressentait toute la détresse de ce lieu lointain maudit.
Il apportait avec lui l’odeur de la pluie, comme pour annoncer l’arrivée de celle-ci : « Elle sera terrible et je vous y prépare ».
Bien que Victor se soit couvert de sa chaude écharpe, celle-ci ne pouvait le protéger totalement et comme par des millions de pincements, le froid du vent atteignait sa peau nue pour l’envelopper d’une parure gelée qui lui contractait tout le corps. Son sifflement lui attaquait les tympans de manière continue et chaque pas en avant était un combat.
Tout ici et maintenant était menaçant.
Victor se hâta de rentrer suivi de Moshi qui partageait son inquiétude. En haut de son phare, Victor terminait les préparatifs que déjà le noir était tombé, les nuages terribles arrivés et un déchainement de pluie se mis à s’abattre sur l’étendue d’eau bleue alors que le ciel envoyait ses éclairs les plus furieux, comme s’il mettait au défi l’océan de se réveiller pour lui montrer sa puissance.
Il n’en fallut pas plus à ce dernier. Des grandes vagues, sorties de nulle part, s’élevèrent pour se défendre contre le ciel. L’écume, comme une armée de soldats, s’élançait pour tout ensevelir, supportée d’immenses murs d’eau. Ce que redoutait Victor était arrivé et grand bien fasse à Victor d’avoir ses deux pieds sur terre. Mais la bonne fortune ne peut couvrir tous les bons de ce monde et ainsi Victor vit au loin un petit chalutier violemment chahuté. Victor ne pouvait le reconnaître, mais sûr, ce bateau était du coin. Il s’était lui aussi fait surprendre par la rapidité du vent et la colère du ciel. Il se retrouvait maintenant en bien mauvaise posture en plein combat de la nature.
Victor se dépêcha de prendre le contrôle de sa lumière, la dirigeant sur le bateau, jouant le rythme, le changement de couleur, jaune, blanc, jaune, jaune il avait peu de temps pour indiquer le danger des falaises au capitaine isolé. Blanc jaune, jaune, il ne cessait le rythme en boucle, cherchant à identifier les mouvements d’hommes sur le bateau sans cesse secoué. Les vagues, comme des rouleaux, s’abattaient à travers le mât et le vent au plus puissant ne cessait d’hurler comme un déchainé. Comment alors ne pas perdre la raison ? Mais Victor connaissait la force et le calme des marins du coin, il ne doutait pas.
Pourtant dans la nuit noire, tout ici faisait rage, sans une étoile pour se retrouver. Alors l’angoisse le gagna, il n’arrivait plus à percevoir le bateau. Il se décida à sortir, accroché aux rebords des pierres froides et trempées du plus haut de sa tour, il se cramponna et se pencha en avant. Car là, dans le déchaînement de l’eau et du vent, il crut voir le bateau essayer de survivre.
C’est comme si en bas, le ciel et la mer se livraient la plus grande des batailles dans laquelle, l’eau et le vent, leurs soldats, s’acharnaient dans un combat sans fin.

Au milieu de cette guerre, une ombre, lentement, se détacha. Des entrailles de l’océan elle grandissait, irréelle. De plus en plus immense, elle engloutissait tout le paysage qu’elle touchait et faisait disparaitre tout sur son passage pour ne laisser que le néant. Terrifié, Victor tenta de reculer mais glissa alors qu’une ultime bourrasque de vent l’emporta. La chute sembla durer une éternité et se termina dans un fracas contre l’eau agitée. Au contact de cette eau glacée, Victor se fit happé par un froid terrible et l’eau s’empara de tout son corps. Il ouvrit les yeux paniqués sans réussir à respirer ; c’est là qu’à travers tout ce déchainement, il vit le bateau au loin. Mais ce bateau, comme c’est étrange, dans sa panique, il le voyait scintiller. Il tenta de l’approcher mais sans réussir, le bateau ne faisant que s’éloigner.
Dans le fracas continu des vagues, le hurlement du vent et le froid glacial de la nuit, Victor se sentit faillir et ses forces l’abandonner.

Du soleil, émanait une douce chaleur sur le visage de Victor. L’odeur iodée de la mer s’étendait le long des falaises comme pour tout rassurer. Allongé tranquillement sur les herbes au pied de son phare, Victor baladait ses doigts sur la douceur d’une pétale de fleur juste là.
Dans le calme, Victor n’entendait que son berger haleter sous la chaleur. Il ouvrit les yeux et aperçu la pointe rouge de son phare couvrir le soleil comme pour faire de lui un halo. Ici et maintenant tout était si calme. Victor se releva pour contempler l’océan dormant.
Qu’est-ce qui était réel ?
Était-il inconscient dans l’orage et cherchait une ultime ressource dans cet endroit apaisant ? Ou n’était-ce qu’un mauvais cauchemar d’une sieste durée trop longtemps.
Tout semblait à la fois vrai et faux. Dans l’esprit de Victor, le calme se mélangeait à la lutte, la douce chaleur à l’eau glaciale, le silence serein au hurlement incessant.
Tout se balançait et Victor ne pouvait se rattacher à rien. Tous ses sens étaient à la fois sur le qui-vive et à la fois éteints. Victor, en déséquilibre, chercha vainement de quoi se tenir.
Alors au loin, dans l’horizon de la mer, il vit un scintillement, un léger, très étrange scintillement.
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