Le peuple caché

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Il n'y a qu'un moyen de gagner de l'argent en écrivant, c'est d'épouser la fille d'un éditeur. George Orwell  [+]

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Mon pays n'est pas doux. Mon pays est violent, tumultueux et sauvage, il est le pays de la naissance de la terre. La lande pavée de lave, les chutes d'eau et les rivières de géants, les volcans, les geysers et les grands glaciers fumants, c'est ça la nature de mon pays. Et sous le ciel tourmenté, des sources chaudes de Gunnhuver montent des fumerolles âcres que disperse le vent au-dessus d'un sol teinté de jaune, de rouge, de bleu. Nos petits chevaux à la crinière ébouriffée sont chauds comme la lave et durs comme la glace ! Et nous sommes comme eux, c'est mon père qui le disait.

Moi, je vis à Reykjavik. Nous vivons presque tous à Reykjavik, maintenant.

Je m'appelle Bjargar, fils de Ragnar et d'Audur.

Mes parents ne croient pas au peuple caché. Ils savent. Ils savent que les Trolls, les elfes et les huldufolk existent. Comme ont existé les vikings.

Et moi, je le sais aussi parce que j'ai vu. Mais voir n'est pas le mot exact. Car je ne voyais pas les huldufolk avec les yeux, je savais qu'ils étaient là. Il suffit de se concentrer un peu et d'écouter les sons de la nature. Voir, c'est écouter la nature. Ma mère m'a expliqué : seuls les enfants voient car ils sont encore à la marge, comme ces êtres souterrains.

Il me suffisait d'aller dans un álagablettur pour entrer en contact. Ce n'était pas toujours très agréable car parmi les gens du peuple caché, certains ont un sacré caractère ! Mon père m'a toujours dit que les huldufolk étaient « sombres ». Ils peuvent faire le bien ou le mal, cela dépend des humains, et il m'avait conseillé d'être prudent et respectueux en toute circonstance. J'écoutais mon père car c'était un grand astrophysicien.

Je les vis pour la première fois à Reykjavik. J'avais dix ans. Ce soir-là, je rentrais à la maison, juste avant la nuit, après être allé écouter la musique dans les rues de la ville. C'était la grande fête des arts. Il faisait froid, une fine pluie tombait et faisait miroiter les lumières des lampadaires. La grande avenue Mýrargata était presque déserte, quelques rares voitures passaient en chuintant. Je tournai dans la petite rue qui mène à la maison. Entre deux petits bâtiments, il y avait un espace vide, sorte de terrain vague qui m'avait toujours inspiré une crainte mêlée d'attirance. Je n'avais jamais osé y pénétrer.

Au moment où je commençais à le longer, je sentis tous les rares poils de mon corps se hérisser et des présences agitées se presser autour de moi. Je les reconnus aussitôt. Je les connaissais déjà par les histoires de ma grand-mère. Des chuchotements allaient et venaient, anarchiques, affolants. Un léger rire mourut brusquement près de mon oreille gauche. J'entendis distinctement : « Va-t'en ». Puis un frôlement sur le sommet de mon crâne, comme une tape immatérielle...

Le silence et le calme revinrent. À cet instant, un gémissement me fit tourner la tête vers le fond du terrain vague. Je distinguai une grosse forme trapue, prolongée d'un bras gigantesque. La curiosité me permit de chasser un peu la terreur sacrée qui m'avait empoigné. M'avançant, je vis qu'il s'agissait d'un tractopelle jaune, silencieux et immobile. La pelle était à terre et devant elle un gros rocher était posé. Le gémissement venait du côté opposé de la machine. Je la contournai et vis un homme assis contre un des gros pneus. Il se tenait la cheville et grimaçait sous l'effet de la douleur.

— Petit, dit l'homme en anglais, va chercher les secours, je ne peux plus marcher. S'il te plaît, dépêche-toi !

En quelques minutes, j'arrivai au poste de police le plus proche. Je ramenai les policiers sur le lieu de l'accident et, pendant que l'ambulance qu'ils avaient appelée repartait vers l'hôpital, je m'éclipsai silencieusement.

Le lendemain le journal Vísir relatait la mésaventure de John Unbeliever, promoteur anglais installé dans notre ville. Le bonhomme avait fait une demande de construction pour le terrain abandonné, mais la mairie de Reykjavik mettait du temps à répondre. La raison de cette lenteur administrative était que sur le terrain se trouvait depuis toujours un rocher qui, de mémoire collective des habitants du quartier, servait d'abri à des huldufolk. Il convenait donc de prendre des précautions et de laisser le temps à ces êtres invisibles de daigner déménager. Mais d'après la voyante Emma Jónsdóttir, les habitants du rocher étaient encore là et ne semblaient pas décidés à plier bagages. John, pressé et excédé, avait décidé de prendre les choses en main. La nuit où je l'avais trouvé, il était venu avec son tractopelle, afin de déloger le rocher et de le porter sur un terrain qu'il avait repéré dans la banlieue de la ville. Cependant, alors qu'il était prêt à le soulever, le moteur avait crachoté puis calé. Toujours pressé, il avait sauté brutalement de son siège vers le sol et s'était tordu la cheville. C'était en tout cas ce qu'il avait raconté.

Je savais qu'il ne s'agissait pas d'un accident. Je savais que la colère des êtres invisibles était responsable de la cheville foulée et je pense que John, tout rationnel et rapace qu'il fût, s'en doutait aussi. On conclut à un accident. Tous cependant, les policiers, les brancardiers, les employés de la mairie, les journalistes, les habitants de Reykjiavik, mes parents, étaient convaincus que les huldufolk avaient simplement protégé leur environnement contre l'avidité du promoteur.

Je ne sais pourquoi je n'ai rien dit à mes parents. Ils auraient été fiers de leur fils clairvoyant ! Je pense que je voulais garder pour moi ce don : voir les êtres invisibles. Mon secret avec l'Islande.

J'ai passé plusieurs années ensuite, lorsque j'ai été un peu plus grand, à parcourir les landes, les fjords et les montagnes de mon pays. J'ai vu les elfes des rondes collines, vaporeuses et aériennes, j'ai senti la douleur du troll pétrifié d'Hvítserkur surpris par le soleil levant, j'ai vu le troll Kerlingar rentrer dans son rocher au beau milieu des montagnes de Kerlingarfjöll, les silhouettes de pierre de la plage noire de Vik lancer des appels désespérés, et j'ai aperçu dans les reflets bleus des crevasses sans fond les mouvements furtifs des génies du sol. Et chaque éruption volcanique, chaque tremblement de terre me rappelait que cette terre si jeune et si fougueuse, sur laquelle galopent les petits chevaux et broutent les moutons échevelés, était celle des invisibles et des puissances tectoniques qui déplacent le lit des rivières et changent les pâturages en étendues de cendres.

À vingt ans je n'ai plus vu. Depuis, je peins de mémoire ces êtres merveilleux. Certains me voient comme un pauvre marginal un peu étrange, moi qui vis au fin fond d'un fjord enneigé une grande partie de l'année, mais c'est là que je peux sentir encore, lointains, les frémissements du peuple invisible.

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