Le petit prince Willy

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Il était une fois, un jeune garçon de treize ans prénommé Willy. Ainé d’une fratrie de trois enfants, il est élevé par une mère veuve, secondée par la famille de sa propre sœur. En raison d’un accouchement compliqué, il compose, depuis, avec un certain nombre de séquelles, comme une mémorisation lente et aléatoire, une fatigue intellectuelle exacerbée, une coordination compliquée des mouvements. Fort heureusement, sept fées, à l’instar du conte « La belle au bois dormant » de Perrault, se sont penchées très tôt sur son berceau. Six d’entre elles lui ont fait cadeau d’un don chacune : un physique très agréable, de la spontanéité à souhait, du courage à revendre, de la passion à l’ouvrage, de la persévérance sans fin, des signes d’empathie à foison. Quant à la septième et dernière fée, qui revêt, au passage, une apparence tout ce qui a de plus humain, il s’agit d’Enora, sa cousine de dix-huit ans. Elle aura le privilège d’être son ange gardien terrestre et parfois, de conjurer le mauvais sort, aussi.

Ce soir-là, tous les deux jouent aux cartes. Comme très souvent, l’excitation du jeu combinée à la fatigue cumulée de la journée amène Willy à mélanger les couleurs rouges. Au milieu de cette confusion, il crie, à qui veut bien l’entendre, ce qu’il considère comme une victoire amplement méritée. Enora affiche une moue qui en dit long.
— Willy, jette un œil sur le dessin de la carte. Tu as mis le dix de cœur. Pour gagner, il aurait fallu que tu poses le dix de carreau, non ? Regarde bien, une nouvelle fois.
Le jeune garçon s’arrête net, l’air ébahi. Dans un premier temps, il se mord les lèvres sans comprendre. Puis lorsqu’il prend enfin conscience de sa méprise, son désespoir est sans fin.

Il a fallu se rendre assez vite à l’évidence, Willy ne pourrait pas suivre une scolarité classique. C’est donc une vraie aubaine qu’il intègre une classe spécialisée d’un collège traditionnel, à une quinzaine de kilomètres de chez lui. Cette courte distance lui permet de dormir à domicile. Ça tombe bien car il voue une totale adoration pour les rapaces, par ailleurs. Enora se charge alors de l’emmener observer les milans royaux qui planent au-dessus des champs. Ils aiment se poster tous les deux sur la colline boisée et scrutent les oiseaux à la jumelle, des heures et des heures. Ce jour-là, Willy soupire de bonheur, le cœur léger.
— Tu vois, Enora, si je croisais un génie sorti d’une lampe, comme on l’a vu dans l’histoire d’Aladin, Je lui demanderais qu’il me change en rapace.
— Ah ! bon, tiens, c’est nouveau, ça. Et pourquoi donc ?
— Eh ! ben, parce que j’aimerais voler et partir loin dans le ciel. Comme ça, d’en haut je les verrai plus et je les entendrai plus.
— Mais, de qui tu me parles ?
— Eh ! ben, de tous ces gens qui disent que je suis débile.
Enora soupire fortement, bien que légèrement découragée.
— Willy, on en a déjà parlé plein de fois. Arrête d’écouter tout ce qu’on raconte. Il y aura toujours des gens qui diront des méchancetés à d’autres, par exemple, à ceux qui sont très gros ou très petits. N’en tiens pas compte, crois-moi. Ne leur donne pas de l’importance, ça n’en vaut pas la peine !

Il réfléchit un instant et pèse alors chacun de ses mots, adoptant une mimique quasi sentencieuse.
— Eh ! bien, moi, tout ce que je sais, c’est que si je volais dans le ciel, tout là-haut, une chose est sûre : Il n'y aurait plus personne qui dirait que je suis gros ou petit ou débile. Et puis, c’est tout !

Un fond de réalisme et de subtilité émanait très souvent de ses raisonnements. Enora lâche un sourire mais ne peut s’empêcher de ressentir, dans le même temps, un petit frisson d’angoisse. Sa projection dans le futur lui rappelle qu’elle va être amenée à partir de chez elle, pour la poursuite de ses études. Elle verra moins son cousin, inévitablement. Le temps passe. Enora a obtenu brillamment son baccalauréat et en profite pour organiser une fête chez elle. Willy, bien évidemment invité, arbore fièrement un pantalon beige, une chemise blanche et une cravate emprunté à son oncle. Ses cheveux tirés à l’arrière, gominés par une quantité excessive de gel, lui confèrent un sérieux authentique. On pourrait presque croire en un lycéen par son physique imposant car il est plutôt beau garçon et bien charpenté, rappelons que c’est un don d’une des fées. Néanmoins très intimidé, son visage reflète une candeur qui contraste, accentuée par ses yeux noirs ronds comme deux billes et sa bouche légèrement entrouverte. Sa démarche devient incertaine en raison de la présence de tous ces jeunes dont la plupart sont inconnus. Il s’assied alors prudemment sur une chaise et reste statique, semblable à une statue de sel. Un peu comme si on lui avait jeté un sort. Le temps passe et Willy n’a toujours pas bougé d’un iota. Jennie, une relation de théâtre d’Enora, se montre intriguée par le jeune garçon et l’interroge à ce sujet. Aussitôt, sa cousine lui pointe du doigt l’extrême candeur dont il fait preuve aux travers de ses différences. Jennie se renfrogne. Qu’Enora se rassure, aucune intention malveillante ne l’anime. Juste l’envie d’aller causer un brin avec lui. Malgré tout, parce que c’est plus fort qu’elle, la première lui sert, en bonus, un laïus alambiqué rempli de recommandations, toutes plus excessives les unes que les autres. Jennie, franchement agacée, cette fois, lui renvoie, sans détour, ce qu’elle en pense.
— Dis-moi, une chose m’échappe ? Tu crois que c’est bien de le surcouver ainsi ? Il n’est pas en sucre me semble-t-il et puis un jour, il sera peut-être confronté à des gens moins bien intentionnés que moi et tu ne seras pas toujours là pour veiller sur lui, ma grande.

Le ton condescendant de Jennie pique Enora. Elle se contente pourtant d’encaisser la remarque sans broncher. Pendant ce laps de temps, la jeune curieuse s’est approché de Willy et a engagé la conversation avec lui. Le garçon est visiblement très heureux qu’une connaissance de sa cousine s’intéresse à lui, ce qui a l’avantage de le débrider quelque peu. Enora se calme tout naturellement. La soirée avance alors sans incident particulier et tout le monde danse maintenant avec effervescence. Willy se dandine à contre temps de la musique mais personne n’y prête attention. Il sourit béatement. L’insouciance de la fête lui apporte, sur un plateau, une nuit magique dont il se souviendra longtemps.

Quelques sauts de puce en avant et l’été a traditionnellement déployé son lot de chaleur et de temps de partage. Sans problème particulier. Enora a ramassé des fruits pour se faire quelques deniers au mois de juillet et la famille agrandie est partie, ensemble, une semaine au mois d’août. Histoire de changer d’air. Au retour des vacances, Enora profite d’un moment où Willy et elle sont seuls, pour évoquer à nouveau son départ. En raison de cette contrariété, elle déploie toute sa maladresse. Au lieu d’y aller avec des pincettes, elle s’adresse à lui, a contrario, d’une manière plutôt sèche et autoritaire.
— Bon ! Willy, on doit discuter toi et moi, tout de suite, là !
Le concerné fronce les sourcils et prend sa tête des mauvais jours. Il n’aime pas qu’on lui parle sur ce ton. L’expression préférée de sa mère ressort en première instance, tout naturellement.
— Minute, papillon. On va d’abord aller manger un sorbet, c’est maman qui l’a préparé. Elle l’a sorti juste un peu avant pour qu’il soit moins glacé, je te ferais savoir.
— Bon ! Ecoute moi, Willy. Tu te rappelles qu’à partir de cette année, je vais aller à l’université, dans une nouvelle école.
Willy joue à celui qui n’entend pas. Il entortille nerveusement le fil d’un diabolo qu’il tient à la main. Un défi qu’il s’est fixé, vouloir le dompter à tout prix.
— Allez viens Enora, Maman a fait un sorbet à la myrtille, je te fais remarquer, avec des myrtilles gelées.
— Préalablement congelées, Willy, qu’elle a ensuite décongelées pour faire son sorbet. Mais, c’est à peine croyable, tu n’écoutes pas ce que je dis !
— Oui, c’est ça, décongelées. Ben, dis donc, pour une fois que t’as raison ! Et même que les myrtilles, on les a ramassées au début de l’été avec maman. Tu sais que je connais la différence entre une glace et un sorbet. Dis, tu veux bien que je te l’explique ?
— Willy, concentre-toi un tout petit peu, ça me rendrait service. On en a déjà parlé, je vais partir loin d’ici et je ne pourrai pas rentrer tous les week-end. Seulement certains. Par contre, on ne se verra plus du tout la semaine. C’est ok ?
Enora a articulé exagérément. Willy adopte une attitude de bouderie. Il pose son diabolo avec circonspection. Sa réponse arrive sur un air faussement détaché.
— Oui, on se verra le samedi et le dimanche, et seulement quand tu rentreras, tu me l’as déjà répété plein de fois. Perroquet, perroquet ! Tu sais que tu ressembles à un perroquet en redisant toujours la même cho...

Willy s’interrompt, subitement énervé. Il frappe alors de concert ses deux mains sur ses cuisses.
— Oh ! Et puis, je suis pas débile, tu vois et j’ai tout compris. Moi ce que je sais c’est que le sorbet qui est pas de la glace, et que t’as pas même pas voulu que je t’explique la différence, il va pas venir tout seul, en marchant. Si on le mange pas tout de suite, eh ! ben, tu sais quoi ? Il aura fondu et on sera bien malin avec ça !

Inéluctable. La fin de l’été est vite là avec les premiers jours de septembre et l’agitation habituelle de la rentrée des classes. Willy a réintégré son école avec frénésie. Il a de nouveaux camarades dans sa section, à la fois autant d’éléments d’excitation que de stress. Du fait de cette préoccupation majeure qui l’accapare complétement, il en oublie l’échéance du départ de sa cousine. Un peu plus tard, l’année universitaire commence. Et là, Willy prend brusquement conscience de l’absence d’Enora. Un immense vide associé à une perte de ses repères. Aussi lorsqu’il rencontre Jennie par hasard, il accepte d’emblée son invitation. A l’insu de la jeune fille compréhensive, Il croise la route de Reynald, son frère, un adolescent de quinze ans, bien perturbé. Les deux garçons se revoient régulièrement. Willy est en admiration devant ce jeune cabochard, très rebelle, qui se rend vite compte des avantages à tirer du premier. Sans se soucier des conséquences ou des dommages collatéraux possibles, cela va de soi. Il en exploite même chacune de ses faiblesses.
— Eh ! Je suis sûr que t’es pas chiche, toi, de sauter par-dessus la voie ferrée juste avant qu’un train passe !
— Quoi ? Mais si, je suis chiche de le faire. Pourquoi tu me dis ça, d’abord ?
— Parce que les gogols dans ton genre, ils savent pas sauter et ils sont peureux.
Willy devient rouge de colère.
— Je suis pas un gogol comme tu dis et je peux te montrer que je sais sauter devant un train. J’ai pas peur ! Viens avec moi, si tu me crois pas !

« Cours, Forest, cours ». C’est ainsi que Reynald entraîne Willy à réaliser des prouesses aussi stupides que périlleuses. Malgré ses difficultés motrices, il enchaîne les prises de risque sans qu’aucun accident majeur ne survienne. Sans nulle doute parce qu’en l’absence d’Enora, les six bonnes fées qui s’étaient penchées, jadis, sur son berceau, continuent de veiller sur lui en cachette. Rappelons qu’il a hérité de dons extraordinaires. Reynald, plus bête que méchant, traîne avec Boris et James. Des voyous notoires, majeurs de surcroît. De vrais durs, ceux-là, à l’inverse. Willy a changé. Pendant un week-end, Enora s’en rend compte tant par son attitude que par la dégradation de son vocabulaire.
— Enora, je suis sûr que t’es pas cap, toi, de tirer des pierres sur le chien de Mme Leroux !
— Quoi ? Mais ça va pas, non ! Willy, qu’est-ce que tu me chantes, là ? Tu t’entends parler ?
— Ben, je l’aime pas du tout son chien parce qu’il bouge pas plus qu’une statue, tu vois. Il est très vieux et en plus, il pue la charogne, le clébard !
— J’ai pas rêvé, t’as utilisé les mots « il pue la charogne » ? Mais, c’est quoi ce vocabulaire, dis ?
— Un jour, on jettera des pierres sur le cleps de la vieille et on lui piquera ses sous !
Willy a prononcé ces dernières paroles comme si quelqu’un d’invisible lui dictait ce qu’il avait à dire, ou comme s’il jouait un rôle dans un scénario. Cette fois, Enora hurle pour de bon.
— Willy ! Qui sont tes copains actuels ? Je veux savoir.
Le jeune garçon emprunte un faux air de frimeur.
— C’est Reynald, le frère de Jennie qui m’a dit ça. Reynald, c’est mon nouveau pote. T’as vu, j’ai la même chaîne que lui à mon pantalon. C’est trop cool, tu trouves pas ?

Enora détaille Willy de la tête au pied. Il porte des chaussures sans lacet, un jean troué, une chaîne aux passants du pantalon. Son regard se veut crâneur. Il arbore un petit sourire surfait en coin. Quelques tics de contrariété rajoutent à cette allure de façade. La jeune femme sent la moutarde lui monter au nez. Reynald est connu comme le loup blanc, réputé dans le quartier pour flirter perpétuellement avec les limites de la loi. Elle établit un lien de cause à effet immédiat avec Jennie, convaincue que la jeune femme est partie prenant dans leur rencontre. Restant campée sur son ressentiment originel, elle n’envisage pourtant à aucun moment de lui téléphoner pour éclaircir la situation. Comme il y a danger, elle avise le conseil de famille. En la circonstance, les adultes redoublent de vigilance. Ils laissent moins de mouvement à Willy et il oublie alors Reynald, tout naturellement, jusqu’aux vacances scolaires. Enora a réussi ses partiels et est admise en deuxième année. Elle vient de trouver un job d’été dans le coin qui l’accapare toute la journée. Son cousin s’ennuie, à nouveau, terriblement.

Alors qu’il déambule, avec une trottinette, sans réellement la maîtriser, un deux roue type cinquante vient pétarader à sa hauteur. Reynald lui demande d’approcher. Il ne faut pas longtemps au jeune garçon pour se faire embobiner par son rusé interlocuteur, un peu comme Pinocchio avec le renard Grand Coquin. Et chaque jour, Willy s’échappe pour retrouver les canailles du faubourg, Reynald, Boris, James et Conrad. En dépit de ses défaillances, il a très bien compris comment il doit procéder. Le maître mot, s’éclipser de chez lui une petite heure, sans s’éterniser, pour que sa famille ne remarque pas son absence. Les loubards aimeraient le pousser à réaliser quelques actes de malveillance mais fort heureusement, Willy les lâche à n’importe quel moment. Boris et James ont une détermination sans ambiguïté et expriment un doute à Reynald sur les capacités de ce nouvel acolyte. Ils lui mettent la pression et le garçon justifie le choix de ce complice potentiel comme étant grandement manipulable. Et pas peureux avec ça, insiste-t-il. Pour preuve, n’at-t-il pas sauté devant un train, au risque de perdre la vie, sans hésiter un instant.

Une semaine plus tard, Conrad s’emploie à apprendre patiemment la technique des ricochets à Willy. A chaque lancer, le jeune garçon tente de se concentrer sur une trajectoire précise. Il tire la langue, signe d’un effort surdimensionné. Son bras part soit en retard, soit concomitant d’un mouvement incontrôlé de ses jambes. Le serpentin que réalise son corps désordonné amène les cailloux directement au fond de l’eau de la rivière. Reynald choisit de l’interpeler pendant cette phase d’apprentissage ardu. A plusieurs reprises. Bien trop absorbé, Willy, sourcils froncés, ne répond rien. Puis, en raison de l’insistance de l’autre, il finit par lâcher au sol ses dernières munitions. Après quelques pas consentis en sa direction, il souffle franchement, signe de toute l’étendue de sa frustration.
— Et voilà ! Comme par hasard ! Juste au moment où j’allais arriver à faire un ricochet !
Reynald ricane et siffle entre ses dents.
— Tu parles, Charles !
Willy saisit pleinement l’allusion induite dans l’expression. Ses yeux s’embuent instantanément de larmes.
— Tu me crois pas ? Demande à Conrad si c’est pas vrai ! Eh Conrad, dis-lui, toi, que j’allais arriver à faire un ricochet !
Reynald calme le jeu de lui-même, parce qu’il sent qu’il est allé trop loin. Sa mission est de conduire Willy vers Boris et James qui, inlassablement et méthodiquement, opèrent sur le jeune ingénu, un véritable lavage de cerveau quotidien. Leur objectif : le convaincre de prendre part à des évènements maléfiques proches.

Un samedi soir, tandis qu’Enora est en train de se préparer pour sortir, sa tante, très inquiète, la prévient que Willy n’est pas rentré. Aussitôt, la cousine se remet Reynald en tête et décide d’appeler la sœur du garçon. Après un temps d’explication musclée, Enora se rend à l’évidence. Jennie tombe réellement des nues quant à la fréquentation de Willy et de son frère. Elle se calme alors et son interlocutrice lui propose d’aller le chercher, ensemble. Jennie a surpris des bribes de conversation de son frère laissant à penser que leur quartier général pourrait se trouver au beau milieu d’une forêt, en contrebas d’une rivière. Une bonne demi-heure après, elles se rejoignent à l’orée du bois en question. Enora, quelque peu remontée, fait le point.
— Je ne veux pas me montrer ni indiscrète ni maladroite mais Reynald se comporte comme un petit voyou depuis un bon bout de temps, déjà. Et, tes parents en pensent quoi, au juste ?
Jennie soupire bruyamment.
— Depuis l’adolescence, mon père ne supporte plus l’agitation permanente de Reynald. C’est conflit sur conflit, à la maison. Ma mère, de son côté, joue le tampon, sans arrêt. Ou bien, elle camoufle les bêtises de son fils ou bien, elle les minimise. Bref, tout le monde a tout faux... J’espère juste que mon frère n’a pas basculé dans la délinquance, pour de bon.

Enora ne répond rien. Juger est chose facile mais trouver la meilleure solution ne s’avère pas aisément simple, elle ne le sait que trop. Pourvu qu’elles puissent intervenir dans les temps. La jeune fille en a la chair de poule rien que d’y penser. Ses frissons augmentent, à l’approche de la rivière, avec l’humidité qui lui rentre par les pores de la peau. Aussi, peut-être à cause d’un soupçon de peur. Des spots de fortune accrochés à une cabane fournissent assez de clarté pour entrapercevoir des silhouettes humaines. Enora prend son courage à deux mains et appelle son cousin. C’est dangereux. Elles savent toutes deux, qu’elles ont pris un risque à venir dans le repaire des mauvais garçons. De quoi sont-ils capables exactement ? Un brouhaha s’élève dans la nature silencieuse, la présence des filles n’est pas passée inaperçue. Willy s’exprime à travers les arbres.
— Qui c’est ? C’est toi Enora ? Je reconnais ta voix. Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu travaillais, moi !
— On est samedi soir, je ne travaille pas, tu sais bien. Il est tard, Willy, tu dois rentrer, ta mère s’inquiète.
Boris s’approche de la jeune femme, menaçant.
— Will ira nulle part et surtout pas avec deux sales petites pimbêches comme vous. Il a signé un pacte qui le relie à notre groupe.
— Certainement pas. Willy n’est pas membre de votre bande. Il va rentrer avec moi et on n’est pas des sales petites pimbêches !
Boris persifle entre ses dents puis se montre sordide et vulgaire.
— Eh ! dites donc. Vous n’avez pas peur, toutes les deux, de venir seules ici. Vous savez ce qu’on leur réserve, nous, aux petites curieuses comme vous qui se mêlent de ce qui les regardent pas ?
Il enchaîne une série de gestes obscènes achalandés. Enora frémit. Reynald reconnaît sa sœur dans la pénombre.
— Jennie ? C’est toi ? Mais, qu’est-ce que tu fous là ?
— Reynald, il faut que tu rentres à la maison avec moi. Ta place n’est pas ici.
Reynald s’énerve d’un coup.
— Cassez-vous ! Je fais ce que je veux... Et Willy aussi, j’vous ferai dire.
Ce dernier se trémousse dans un état frénétique. Il glousse excessivement.
— Eh ! Enora, tu sais, on a pris des trucs qui me tournent la tête. J’ai des picotements partout !

Enora hurle toute son indignation en évitant, pour autant, les grossièretés. Elle ne souhaite pas envenimer la situation déjà tendue à l’extrême. Pour toute réponse, James s’approche de Willy et lui donne un objet métallique. Il se tourne vers la jeune fille, calmement.
— Regarde bien, tu feras moins la maligne après ! Allez, vas-y Willy, fais toi plaisir, tire sur l’arbre. Montre de quoi t’es capable !

Un coup de feu part en direction des feuillus. Les deux filles poussent un cri en même temps. Jennie supplie maladroitement son frère d’intervenir.
— Reynald, retiens Willy, tu as quand même compris qu’il n’a pas toute sa tête !
Choc verbal. L’humiliation ressenti par les derniers propos fait monter d’emblée les larmes aux yeux du jeune garçon. Il hoquette bruyamment en agitant le revolver dans la direction des deux filles.
— J’en ai marre qu’on me prenne pour un gogol. Je suis pas débile ! Je suis pas débile !
Boris sent le drame arriver. Il jubile ouvertement d’attiser un feu déjà bien ardent.
— Willy, tu vois bien qu’elles te prennent pour un taré. Elles ne te respectent même pas. Qu’est-ce que tu attends ? Allez, tire leur dessus, fais-toi plaisir. Finissons-en, une bonne fois pour toutes, merde !

Willy, des larmes pleins les yeux, pointe son arme en direction de Jennie. Son énervement est optimal et il ne décolère pas. Plus de temps à perdre. Enora utilise alors sa dernière cartouche à elle. Lui parler instinctivement avec le cœur.
— Non ! Willy, ne fais pas ça, écoute moi. Tu crois qu’un milan royal ferait du mal à ceux qu’il aime, dis ?
Willy interrompt son geste et jette des regards furtifs à sa cousine. Il paraît s’interroger sur le sens de son message. Elle poursuit.
— Sérieusement, tu l’imagines blesser ou tuer l’un de ses proches ? Tu m’as bien dit que tu voulais devenir un rapace, tu te rappelles. Tu te vois faire du mal à ta propre cousine Enora et à son amie Jennie ? Tu sais comme je t’aime, Willy. Alors, réfléchis bien, avant de faire une énorme bêtise que tu regretteras.

Willy s’arrête net de gesticuler. Comme s’il venait de prendre une bonne douche glacée. Ses bras sont maintenant ballants et l’arme oscille le long de son corps, semblable à la grande aiguille d’une horloge ancienne. De droite à gauche, de gauche à droite. Avec lenteur et régularité. Il sort peu à peu de sa torpeur, étant en prise à un profond dilemme.
— Non, je crois pas... Non, pas les rapaces. Ils feraient pas ça. Pas eux.
Il marque une pause puis conclut :
— Ben, dis donc, pour une fois que t’as raison ! Quand est ce qu’on retourne les observer, toi et moi ? Tu travailles sans arrêt, je ne te vois plus. Tu me manques trop, tu sais, Enora.

Il pose l’arme au sol et pleurniche d’un coup, sans relâche, en frottant ses yeux avec ses poings fermés. Sentant le vent tourner, James tempête, tout seul. Boris, quant à lui, s’interpose, en se demandant bien pourquoi il n’a pas cloué le bec plus tôt à cette midinette, qui grâce à son speech, a retourné la situation à son avantage. En une pirouette. Il attrape prestement Willy par le bras et tente de se contenir, un court instant, pour le reconquérir à sa cause. Mais, la nature revient vite au galop et il surréagit maintenant, les mâchoires serrées à bloc.
— Putain de merde ! Dis, Willy, tu vas pas te dégonfler comme ça, hein ! Je te rappelle qu’on a un business à faire, ensemble. L’autre jour, t’as promis, juré, tu t’en souviens, j’espère. Alors, voilà ce qu’on va faire. On est obligé de modifier le plan à cause de ces deux-là. Conrad, va chercher les cordes dans la cabane. On va les attacher solidement, chacune à un arbre. Puis, tu les surveilleras, en attendant notre retour.

Enora et Jennie ouvrent la bouche, à l’unisson, pour protester, quand, soudain, une dizaine d’hommes armés vêtus de noir surgissent au milieu des arbres. Des sortes de petits lutins providentiels au visage dissimulé. Six d’entre eux se jettent, par binôme, sur Boris, James et Conrad et les immobilisent au sol en un tour de main. Un septième récupère prestement le pistolet resté par terre, puis tient en joue, avec son arme personnelle, Reynald, placé à genoux, sans ménagement. Les trois derniers se déploient en demi-cercle, histoire d’avoir tout le monde en ligne de mire. En moins d’une minute, le groupe est neutralisé, menotté. Impressionnant d’efficacité. De peur, Willy se blottit instinctivement contre Enora. Une série de soubresauts nerveux le contraint à pleurer à chaudes larmes.

Un des membres du raid, sans doute leur chef, se détache. Les faits reprochés aux différents protagonistes sont énoncés à voix intelligible. Il est question d’appartenance à un groupe néo nazi, de cambriolages, de pillages de tombes, de croix gammées peintes sur les murs, d’incitation à la haine raciale, d’abus de faiblesse de mineurs dont un en situation de handicap. Au fur et à mesure que les chefs d’accusations pleuvent, les épaules de Jennie tombent d’un cran supplémentaire. La gravité des actes est sans appel. Son inquiétude, au sujet de l’avenir de son frère, se lit maintenant, à livre ouvert. Boris et James jurent comme des charretiers et des insultes, toutes plus grossières les unes que les autres, abondent sans discontinuer. Bientôt, tout le monde est emmené à l’exception de Willy, Enora, Jennie. Pourtant, quelques instants plutôt, une issue aussi favorable ne semblait pas véritablement se profiler. Enora a encore du mal à réaliser que tous les trois sont sains et saufs. Jennie prend conscience à quel point Reynald est dans de beaux draps.

Les deux filles apprendront, par la suite, que d’autres arrestations auront lieu, tous azimuts, cette nuit-là. La bande comptait, au total, une vingtaine de membres qui iront croupir en prison immédiatement. Dans l’attente d’être jugé. Au moments des faits, Boris, James, Willy et Reynald allaient se livrer au cambriolage d’une association caritative, en vue de récupérer du matériel informatique, des ordinateurs, des imprimantes et autres consommables. Les deux plus jeunes étaient prédestinés à faire le guet. A la suite d’une garde à vue conséquente, Reynald est maintenant libre. Dans la balance, a pesé conjointement, son jeune âge, son casier judiciaire vierge, la nature de son rôle dans la bande jusqu’au moment de l’arrestation. Il reste néanmoins à l’essai et devra se montrer dorénavant irréprochable avec la loi. Pour cela, un dispositif thérapeutique éducatif renforcé est mis en place, impliquant sa famille. Il sera autorisé à poursuivre sa formation scolaire et évitera ainsi un centre d’éducation fermé. Dix-huit mois après, le procès a lieu pour tous les autres. Boris et James écopent de cinq ans ferme après déduction du temps déjà passé en prison. Conrad, un an et demi.

Jennie respire à nouveau. Elle ressent, au fur et à mesure, les bienfaits d’une famille retrouvée et la joie de voir son frère qui repart du bon pied. Quant à Enora, elle a, comme qui dirait, une intuition qui ne la quitte plus. Elle est convaincue qu’un policier a été préalablement infiltré dans le groupe. Le tout, pour plusieurs raisons. En premier lieu, Willy était parfaitement identifié au moment de l’arrestation, puisqu’il a été épargné. Jennie et elle n’ont pas été inquiétées, non plus, par ailleurs. En deuxième lieu, les faits reprochés ont été respectivement attribués aux uns et aux autres, avec des détails précis, difficilement repérables de l’extérieur. Le tout bien évidemment assorti de preuves irréfutables. Peut-être, y avait-il du sympathique Conrad là-dessous. Qui sait ?

Tout est bien qui finit bien. Willy a intégré le mal qu’il s’apprêtait à faire, à lui-même d’abord, à des inconnus ensuite puis à ses proches. Jamais, durant toute sa vie, personne n’a pu l’entraîner de nouveau à la malveillance. Une bonne étoile le suit, depuis toujours. Si Enora, la septième fée, a eu un rôle déterminant lors de ces évènements douloureux, il faut bien reconnaître que les six autres fées ont assuré, depuis sa naissance. Sans faiblir. Tout en justesse et en ultra précision. Elles lui ont, à l’époque, offert des dons sur mesure puis continué, l’air de rien, à veiller sur lui. En toute simplicité. En toute discrétion, aussi. Et leur mission ne s’arrêterait pas de sitôt, en raison de la très longue odyssée de la vie, pleine d’aléas, de bonnes surprises, de son lot de générosité, à laquelle participait bien vaillamment ce petit prince.
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