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Le petit pont de pierre en ruine

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Nina Peronnard

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A l’entrée du village, où à la sortie pour qui le veut ; il y avait un petit pont de pierre en ruine. Il menait à un vieux château abandonné, une petite maisonnette en brique ou encore une grotte taillée par l’eau il y a de cela des millénaires. A vrai dire, dans le village, personne ne savait vraiment où menait le petit pont de pierre en ruine. Beaucoup de rumeurs s’étaient faufilées entre les lèvres des habitants alentours durant des décennies incalculables. La vérité s’était petit à petit transformée pour ne devenir plus qu’un débat continuel et sans fin. Oui, « sans fin » car ce qui se trouvait derrière le petit pont de pierre était réputé hanté et personne n’avait le courage d’affronter les rumeurs qui ne faisaient qu’empirer avec le temps.
On ne savait pas vraiment d’où venait les ragots, les croyances. D’après M. René, doyen du village, cela remontait à sa jeunesse. « Des dizaines de belles jeunes filles disparaissaient régulièrement. Personne ne savait d’où ça venait. Un soir, j’ai surpris un homme vêtu d’une cape noir, traverser le petit pont de pierre avec une jeune fille. On ne l’a plus jamais revu, la jeune fille ; quoique le l’homme non plus. C’était le seigneur du château. Cet homme avait... disons des activités spéciales. Les jeunes filles, on ne les reverra jamais. Alors on a détruit le pont ». Et puis, il y avait Giselle, la responsable de la superette. «  Je sais qu’au XIIIème siècle, les mauvais esprits se sont retrouvés de l’autre côté du pont. Ils ont alors commencés à nous voler nos récoltes. On s’est pas laissé faire, on s’est rebellé. Mais par les pouvoirs qui les constituaient, ils ont fait tomber la foudre sur le petit pont de pierre pour que ces deux mondes n’aient plus accès l’un à l’autre. »
Mais le Grand-père René avait perdu la tête en tombant du haut de son escalier et Madame Giselle était folle. Persuadée d’avoir vécue au Moyen-Age et que Dieu dans sa plus grande clémence lui ait offert la vie éternelle. Alors on ne sait pas vraiment qui croire dans ce petit village.
Dans ce village reculé du monde, j’y vis. Moi, Solange Duroy, j’y ai grandis avec les mégardes de mes voisins et j’y crois, plus ou moins. Malgré tout, chaque jour où je passe devant le petit pont de pierre en ruine, chaque jour je suis prise d’une envie subite de m’y aventurer. Et chaque jour, au moment précis où je le dépasse, je croise le chemin de quelqu’un. Alors je n’ose pas franchir le pas. Et c’est comme ça depuis que je suis rentrée à l’école, depuis que j’ai six ans, depuis treize ans maintenant.
Oh, mais ça ne se passe pas comme ça aujourd’hui. Ce matin en me réveillant je trouve le village vide. Sortis de la maison, les buveurs de café matinal à la brasserie d’en face ne semble pas au rendez-vous. D’habitude, il y a déjà la moitié des hommes du village qui s’y pressent. Traversant la petite place, je découvre deux pigeons seulement, se bagarrant un morceau de pain. D’habitude M. René est déjà assis sur un des bancs et se remémore les souvenirs de sa jeunesse en admirant le lever de soleil. Il y a une vue plongeante sur la vallée de ce côté-ci du village. Passée devant la superette de Giselle, un chat rode à la recherche de nourriture. D’habitude la jeune femme a déjà allumée les lumières du magasin et son fils balaye rapidement l’entrée avant de partir à l’école. Le village traversé, je me rends à mon arrêt de bus, comme d’habitude. Mais en chemin, je croise le petit pont de pierre en ruine. L’idée de le traverser m’envoie un sentiment de culpabilité envers les recommandations que j’ai entendu. Mais après réflexion, je me dis que c’est peut-être la seule fois que j’ai l’occasion de m’y aventurer. Alors je pose mon sac dans les herbes hautes, je ramasse une planche en bois qui se trouve là et la dépose sur le petit pont de pierre en ruine, de façon à relier les deux bouts. Puis je vérifie si il n‘y a toujours personne dans les parages. Ni à gauche, ni à droite. Et je traverse le pont en marchant en équilibre sur la planche, les bras écartés. De ce côté-ci, la nature a repris ces droits. Je marche au milieu des herbes sauvages qui montent jusqu’à ma taille. Comme je ne vois toujours rien de spécial et que je suis de nature très curieuse – c’est mon job – je continue mon chemin. Il me semble avoir marché quelques minutes avant d’arriver à l’orée d’une forêt mais je note que le ciel a déjà changé de couleur. La peur, la curiosité, l’excitation, c’est la première fois que ces sentiments cognent si fort dans ma poitrine. Et j’aime ça. Je sens mon taux d’adrénaline monter toujours plus et faire battre mon cœur à la chamade. Un instant, j’hésite à faire demi-tour pour retourner à ma petite vie paisible. Mais je suis vitre rattrapée par l’envie d’aventure, alors je me remets en route au milieu de la forêt calme et tranquille. Pendant ce temps, j’apprécie le bruit des feuilles d’automne qui craquent sous mes pieds. Je contemple les petits animaux qui croisent mon chemin. J’écoute les oiseaux chanter au-dessus de moi que je ne vois pas en levant les yeux vers le ciel. J’hume le doux parfum des plantes qui poussent sous la protection des arbres centenaires. A cet instant, mes pensées me guident, je ne sais où je vais.
Petit à petit, le ciel refait surface de ses couleurs orange transcendantes. Les arbres se font de moins en moins nombreux, l’horizon s’éloigne un peu plus et le sentier battu devient une route goudronnée.
Des voitures, phares allumées passent et me dépassent à vive allure. Je reste là, à scruter le paysage. C’est déjà la nuit ? Il serait plus prudent de renter à la maison maintenant, j’ai raté une journée de travail en un clin d’œil et j’ai tout vu. Mais lorsque je m’apprête à rebrousser chemin, une voiture s’arrête devant moi, vitre ouvertes. « Hey ! Tu vas où ? » Me lance la voix d’un beau jeune homme assis sur le siège passager avant. Derrière lui, ça rit et ça chante. Alors je m’entends lui demander la même chose. « A la fête foraine ».
Le jeune homme ouvre la porte pour me proposer de les accompagner. J’hésite quelques secondes, parce que je ne peux pas monter dans la voiture d’un inconnu, et je dois rentrer chez moi. Mais voyons, je ne vais pas m’enfuir à la vue de l’aventure qui se jette à mes pieds. Arrivée jusque-là, je veux continuer et voir plus de chose, je veux aller à la fête foraine. Alors je monte dans la voiture non sans surprendre le sourire au coin des lèvres de ce jeune homme qui partage son siège avec moi. La voiture redémarre. Au début je me sens dans la gêne mais l’ambiance festive qui chante et qui boit sur la plage arrière me détend petit à petit. Le conducteur affronte le chaos tant bien que mal mais ne se refuse pas à une cigarette ou une gorgé de bière. Je les observe en riant. J’envie ces gens qui passe de bon moment ensemble. « William » se présente celui qui partage son siège. « Solange » je m’exclame en lui serrant généreusement la main. Avec William, je discute tout au long du trajet. Les films d’actions, les road-trips entre amis, les longs diners de famille. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Journaliste. Tu as l’air de faire du sport ! Oui du basket et un peu de course à pied. Tu as déjà voyagé ? Tu as des rêves dans la vie ? Tu viens d’où?
« J’habite dans le village après un petit pont de pierre en ruine ». Dans la voiture, tout le monde se tait, et je retrouve ma gène. La fille derrière moi a un rire nerveux. Le conducteur s’autorise quelques regarde en biais. « C’est pour rire ? ». Je les regarde tous les uns après les autres, sans comprendre. La réponse qu’ils attendent, je la connais, et je me retrouve soudain en manque de l’atmosphère qui précédait. « bien-sûr, c’est pour rire » même si leur réaction me blesse. Alors le silence s’échappe et les rires fusent. J’oublie tout et je reprends ma discussion enivrante avec William. A peine quinze minutes se passent quand la voiture se gare sur le parking et Will et moi avons l’impression d’être déjà de bons amis. Les autres se précipitent dehors et disparaissent dans la fête, les bouteilles de bières avec eux. Maintenant que je me retrouve seule avec Will sur ce parking, je me sens toute molle, toute fragile. Alors je prends le temps d’observer autour de moi. La fête est près d’un lac, on peut y faire du pédalo. Le soleil se couche derrière les arbres sur l’autre rive.
A l’entrée, des guirlandes multicolores illuminent les visiteurs. Il y a une pêche au canard entourée de pleins d’enfants minuscules des vendeurs de « chichi-barbe à papa à 2€ », des auto-tamponneuses, des manèges à sensation, des montagnes russes, des tourniquets, une grande roue. De temps en temps, nous croisons les amis de la voiture et ils s’éloignent en affichant une bouche de canard, un clin d’œil exagéré. Au milieu de la foire, un groupe de jazzman joue sur une petite estrade et face à eux, de multiples chaises où s’y prélassent déjà quelques couples. Nous nous y installons pour écouter tranquillement les vibrations qui s’échappent de la bouche de la chanteuse. Mais notre facilité d’élocution partagée revient au galop et c’est alors que nous replongeons dans nos discussions. Notre entourage vient à disparaitre et le chronomètre s’envole. Puis il arrive une fois où je tourne le visage, gênée par le regard perçant de mon ami. Alors la grande roue scintille devant nous comme une évidence. Et je vois mon index s’élancer vers le manège. « On fait ça ? ». Le forain nous fait cadeau des deux places. Je me sens heureuse. Tout en haut, au-dessus de la foire, je me sens vivre, rien ne peux m’atteindre. Je ferme les yeux pour me sentir le vent caresser mon visage, soulever mes cheveux. Une main les rattrape doucement comme pour les empêcher de s’envoler loin d’ici. La main de Will les ramène derrière mes oreilles. Je soutiens son regard océan illuminé par les lampions. À cet instant, il n’y a que nous deux. A travers ces yeux je me sens belle, je me sens heureuse. La main se posa sur la joue et une décharge électrique secoue les corps.
« Faut pas abuser de la gentillesse » du forain nous ramène à la réalité.
Sur le ponton, la barbe à papa fond sur ma langue. J’ai la chanson de Nina Simone dans la tête. Je nous regarde dans le reflet de l’eau. Mais dans mes yeux je vois mes amis de longue dates, mes voisins, ma famille. Je me sens terriblement coupable d’être parti, de ne pas les avoir écouté.
Et en même temps, n’ai-je pas bien fait ?
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