Le Petit Matin

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Image de Automne 2016
Le petit matin me donne l'illusion que j’évolue dans un monde auquel je suis totalement étranger. Le soleil ne condescend encore pas à se montrer et le ciel reste bleu de cobalt foncé, la couleur de la mer froide et lisse des régions arctiques. Mais il fait déjà si chaud ! Mon idée que l'aube ne mérite absolument pas sa réputation est confirmée, et je suis désormais convaincu que le sud de la France ne vous livre pas ce qu’il promet.
L'abbé n'est pas complètement sourd, mais l'un de ses jeunes auxiliaires doit lui répéter ma requête à voix haute et intelligible, en accompagnant ses paroles d'un geste du poing sur la poitrine afin d’exprimer visuellement ce que je demande.
Le jeune homme m'explique ensuite que le pardon individuel n'est pas strictement nécessaire de nos jours.
« Ça dépend des circonstances, n'est-ce pas ? » demandé-je.
Le prêtre et moi, nous nous retirons dans une petite salle sombre qui semble être restée inutilisée depuis bien longtemps. J'imagine qu'il s'agit du cabinet de travail de Monsieur La Volant, tant on se sent ici dans un sanctuaire à la mémoire du défunt ou dans un musée sans conservateur dédié à sa mémoire.
Je ferme la porte après nous. Le prêtre s'assied sans cérémonie, j'approche un siège pour moi en face de lui.
Je fais le signe de croix et je commence.
« Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché. Ma dernière confession doit remonter à trente ans dans le passé, et il y a de nombreuses fautes dont je dois rendre compte.
— Bien, mon fils. Qu'avez-vous donc fait ?
— Je ne suis pas allé à la messe. »
Il fait un signe de la tête.
« Combien de fois ? » me demande-t-il.
Je lance un nombre à la volée :
« Mille et une fois. »
Nouveau signe de tête. Jusque-là, tout va bien.
« J'ai eu de temps à autres des rapports sexuels avec une femme qui n'est pas la mienne. Trois cent fois. »
C'est un nombre qui en vaut un autre et qui m'évite de me poser la question de la comptabilité des faits multiples en une seule occasion.
Signe de tête : la réception est satisfaisante.
« J'ai menti. Quinze mille fois. »
Il me regarde surpris. Je me demande ce qu'il a entendu.
« Combien de fois ? » m'interroge-t-il.
Je marmonne :
« Quinze mille. »
Il signifie de la tête qu'il a bien compris. Il sait bien que tout le monde garde le pire pour la fin.
« J'ai cessé de croire en Dieu il y a trente ans. »
J'ignore si j'ai haussé le ton, mais cette fois-ci, il m'entend. Peut-être ai-je aussi attiré l'attention de Dieu.
« Vous ne croyez pas ? Tout le monde doute de temps à autres. Moi-même, il arrive que je m'interroge. Mais il y a loin de là à prétendre ne pas croire. Bien sûr vous avez la foi ! Vous n'avez pas le profil de ces adolescents tellement désorientés qu'ils renient tous les points de repère. Comment est-il seulement possible de ne pas croire en Dieu ? La question en elle-même n'a pas de sens. »
Il sourit paisiblement. Il me regarde dans les yeux, plein de confiance.
Dois-je lui faire part de mon sentiment d'avoir gardé la mentalité d'un enfant. De fait, il me regarde comme un enfant. Tel un père rassurant qui dit que rien ne va réellement aussi mal qu'il peut sembler, et que même si tout va très mal, ça ira mieux demain.
« Merci mon père », dis-je enfin pour couper court à mes pensées un peu confuses.
Ce bonhomme me plait, au fond. Et pour ce qui est des péchés, ça suffit. Je trouve Dieu d'excellente humeur aujourd'hui, et puisqu'il est disposé à me donner l'absolution pour mon athéisme, je présume que rien ne doit vraiment lui poser de problème. Je reprends la parole pour mettre un terme à l'entretien :
« Pour tous ces péchés et ceux qui ne me reviennent pas à l'esprit maintenant, je demande pardon à Dieu Tout-Puissant. Absolvez-moi, mon père, je m'engage à faire pénitence. »
Il me demande de réciter un Pater Noster, et me recommande de porter assistance à une personne dans le besoin afin de montrer à Dieu ma volonté de repentance et mon engagement sur la route du Bien.
En guise de conclusion, il me dit qu'il est vain de lutter contre Dieu, et que l'effort engagé dans ce combat peut être investi en une œuvre plus constructive.
Je grogne un acquiescement de pure forme.
Je fais l'acte de contrition qu'il me demande, il fait le signe de la croix puis pose ses mains sur ma tête.
Il me donne l'absolution.
« Ego absolvo te a peccatis tuis in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen. Allez dans la paix du Christ.
— Béni soit Dieu, maintenant et toujours. »
Il se lève et quitte le bureau. Je reste seul à dire le Notre Père. J'éprouve une sensation de gêne, ou de vide, et je me sens désolé. Ce n'est pas le fait de n'avoir pas pratiqué qui me pèse. Peut-être le fait de ne pas épouser Thérèse, et de perpétuer une relation hors mariage qui contrarie sa mère. Et puis, je regrette mes mensonges, même si je reste persuadés qu'aucun d'eux n'était pervers et qu'ils étaient tous absolument nécessaires. Je crois que plus que tout le reste, je suis navré de ne plus croire en Dieu... c'est le temps de ma jeunesse qui a fui lorsque j'ai tué ma croyance.
Sur le bureau, il y a un bloc de papier à lettres. En en-tête est écrit “Madame”. Que dire aux femmes ? C'est un problème pour les hommes de toutes les couches sociales et de toutes les générations. Finalement c'est bien plus facile de parler à Dieu qui se montre si peu exigeant.
D'autres choses encore sur le plan de travail. Les objets indispensables à l'activité quotidienne d'un homme qui témoignent de son esprit en tons sépia résistant mal au temps comme un vieux daguerréotype. Je perçois sa présence dans le reflet que composent les éléments du décor. J'examine la composition dans les nuances de bruns avec mes yeux d'artiste, beaucoup d'ombre et quelques rayons de soleil.
Une foule de choses se trame au travers de mon esprit. Des images et des idées remisées depuis longtemps : des pensées de jeunesse soigneusement rangées dans les catacombes de mon âme comme autant de momies embaumées. Je me demande si l'enfant doit réellement mourir pour que l'homme prenne vie, et pourquoi.
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