Le petit aviateur

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Inutile de me solliciter, j'ai pris la décision de ne pas voter pour les sélectionnés du prix Sorcellerie, vous saurez très bien vous débrouiller sans moi, d'autant plus que mon auteur ne ... [+]

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Gamin, j'adorais les avions. Voler était devenue ma passion numéro un. Si j'avais pu voler, j'aurais été l'enfant le plus heureux du monde. J'avais dix ans et demi, presque onze, même si je prétendais en avoir douze à l'époque, ou même treize parfois. J'étais plutôt grand pour mon âge et je courais très vite, tellement vite qu'un voisin m'avait même dit un jour que si je n'y prenais pas garde je pourrais très bien décoller un jour et m'envoler haut, très haut, bien au-delà des nuages. Comme un avion.
Ce n'était pas pour me faire peur. Je disais à qui voulait l'entendre que quand je serais grand je serais aviateur. Pas un pilote comme ceux d'Air France, je me voyais plutôt en Jean Mermoz. Ce que j'aimais vraiment faire, c'était passer des heures entières à scruter le ciel. J'y voyais malheureusement plus souvent des moineaux que des avions. Et parfois, j'apercevais aussi quelques mouettes bien que nous habitions à une vingtaine de kilomètres de la mer.
Des avions, je n'en voyais donc que très peu. Dans ma ville, il n'y avait à l'époque qu'un petit aérodrome destiné aux avions de tourisme. Ceux qui me plaisaient le plus étaient les vieux modèles, un peu comme celui de Saint-Exupéry, l'auteur du Petit Prince. C'est un appareil comme le sien que je voulais piloter.
Le dimanche, lorsque j'accompagnais mes parents au marché, nous passions à pied devant une boutique de modèles réduits et de maquettes d'avions anciens, ceux des pionniers de l'aviation, de véritables trésors ! Nous ne nous y arrêtions pas, sauf une fois où nous avions attendu mon père reparti chercher des olives. J'ai alors eu le temps d'observer tout ce qu'il y avait dans la vitrine. Je me contentais seulement de regarder, et je n'ai jamais demandé à entrer dans la boutique, car mes parents avaient des revenus modestes.
À l'école, j'avais un très bon camarade, Julien, un blond à lunettes. Il m'a confié un jour qu'il avait chez lui un avion télécommandé. Il le faisait voler les week-ends où il était chez son père, car ses parents étaient divorcés. Chez lui, il y avait un grand terrain et mon pote pouvait faire voler son avion très haut et sur une assez longue distance.
Julien avait un peu une tête de riche, il avait les cheveux bouclés comme les rois de France. Mon pote avait toujours avant les autres le dernier gadget à la mode. À part une petite poignée d'enfants dans la classe, nous étions pour la plupart issus de familles modestes, des fils et des filles d'ouvriers. Le père de Julien devait donc être très riche.

Je l'imaginais bien en train de faire voler son avion à fond dans les nuages, faire des loopings et descendre en piquet, se redresser juste avant d'atteindre le sol et remonter d'un coup, juste à temps pour ne pas s'écraser. Il devait s'amuser comme un fou. Mes parents, même s'ils se chamaillaient souvent, n'avaient malheureusement aucune intention de divorcer, c'était mal vu dans notre famille. Il y avait donc peu de chance que je possède un jour un avion comme celui de Julien.
De toute façon, nous habitions en appartement. L'avion se serait donc très vite abimé à force de se cogner dans les murs de ma chambre et mon père n'aurait pas aimé ça, surtout qu'il travaillait de nuit et se reposait à la maison dans la journée. J'avais essayé de faire voler un avion en papier dans le salon et ça avait même fait râler ma mère, pourtant plus tolérante. Quant à mon frère, il m'en avait déjà attrapé un pour en faire une boulette de papier et me la jeter dessus !
Je possédais seulement des avions en plastique offerts en cadeau dans les paquets de lessive, ils étaient beaux, mais ils ne pouvaient pas voler tout seuls. Je les faisais parfois planer avec mes mains en imitant le bruit du moteur. Ma chambre, c'était presque un aéroport miniature.
Mon père travaillait dans une usine qui fabriquait des voitures, à la chaine, tandis que ma mère était employée de maison chez des particuliers. Nous ne manquions de rien, mais de là à acheter un avion télécommandé, c'était juste irréalisable, même dans mes rêves les plus fous. À cette époque-là, nous n'avions déjà pas de frigo, ma mère déposait les produits frais sous l'évier qui était situé dans un petit coin à l'entrée de la maison.
À l'époque, je pensais que c'était comme ça chez tout le monde. Mon père disait que les frigos, c'était réservé aux capitalistes. Je ne comprenais pas ce que voulait dire ce mot, mais quand son beau-frère venait à la maison, mon père et lui se traitaient réciproquement de capitalistes, notamment lorsque l'un ou l'autre venait d'acquérir une nouvelle voiture d'occasion. Ils rigolaient tellement que je me disais que ça devait être drôle d'être un capitaliste.
De toute façon ce que je voulais vraiment c'était un vrai avion, un modèle « Piper » dont j'aurai été le pilote. Obligé. Des copains de l'école m'avaient dit qu'il fallait être super-bon en maths pour être pilote d'avion. Je me débrouillais bien en calculs, mais je ne voyais pas le rapport entre les additions et le fait de piloter un avion.
J'avais aussi lu qu'il fallait avoir une bonne vue et ne pas avoir de lunettes. Je n'en portais pas encore, mais j'avais vu dans un reportage à la télévision qu'on pourrait se faire réparer les yeux au laser dans un futur proche. Ça me rassurait quant à mon avenir.
Julien était quant à lui disqualifié à double titre pour le métier de pilote, car non seulement il portait des lunettes, mais il n'était pas très bon en maths. Ça ne l'empêchait pourtant pas de bien s'amuser avec son avion télécommandé.
Ce à quoi je n'avais pas encore réfléchi, c'était où j'allais bien pouvoir le garder, mon futur avion. Je me disais que Julien me permettrait peut-être de le poser sur le terrain de son père en attendant que je gagne suffisamment d'argent pour pouvoir louer un hangar à l'aérodrome.
À l'époque, je m'entrainais avec mes avions en papier et en plastique. J'ai même commencé à développer une sorte de toc : je mimais tout le temps avec les mains l'atterrissage d'un avion. Le prof de chimie qui m'avait vu faire en classe m'a dit devant tout le monde qu'il fallait que j'arrête de planer. Ça a fait rire toute la classe.
J'étais assez populaire à l'école. Des camarades me demandaient de leur dessiner des avions et des voitures, car j'adorai dessiner et il parait que mes dessins étaient particulièrement bons. J'étais pourtant beaucoup moins doué qu'un élève de la classe, Yann, qui faisait de chouettes dessins de super-héros, mais ça ne l'empêchait pas d'être égoïste.
Yann n'était en effet pas du genre à donner ou faire des dessins pour les autres. S'il les dessinait, il ne comprenait vraiment rien à la mentalité des super-héros.
Je connaissais surtout Superman à l'époque, même si je n'avais jamais lu ses histoires ni vu ses films, je le connaissais seulement grâce à une bouée que j'avais eue à huit ans lorsque je ne savais pas encore nager.
Ma bouée était très instructive, elle racontait toute l'histoire du héros. Tout petit, il était déjà super-costaud. À huit ans, il était assez fort pour soulever le tracteur de son père et à quinze, il volait avec sa cape et tout. C'était un peu l'histoire de ma vie, à part que je ne suis jamais arrivé à soulever la voiture de mon père. Il y avait donc des chances pour que je ne vole pas non plus à quinze ans alors finalement, même si je ne pouvais pas voler en tendant les bras, ce n'était pas si grave. Moi je voulais voler, mais à bord d'un avion. J'aimais beaucoup lire et dessiner, je lisais énormément pour un garçon de mon âge. Quand c'étaient des histoires d'avion, j'étais comblé !
Le dernier jour d'école avant les vacances, Julien était venu avec son avion télécommandé. Il me l'avait fait essayer, mais je m'en suis vite lassé. Son avion ne volait vraiment pas très haut et se retrouvait à terre au moindre coup de vent. Il était d'ailleurs dans un sale état. Ça ne valait pas le coup que mes parents divorcent !
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Ben du Pouyau · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte qui est très attendrissant, et drôle aussi, sans doute construit à partir de souvenirs d'enfance ! :-)
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Viktor NADO · il y a
Ce sont sans doute les souvenirs de l'auteur qui écrit mes textes contre des espèces sonnantes et trébuchantes, je lui poserai la question !!;))))
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Patrick Gibon · il y a
un rêve en chute libre finale même pas comme dans "l'aéroplane blindé" de Jacques Higelin, triste pour le geumin!
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Viktor NADO · il y a
Merci l'ami !
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Aldo Rossman · il y a
Il faut bien rêver d'avoir des ailes quand on a grandi dans la France d'en bas. Une histoire toute en délicatesse.
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Brigitte Bardou · il y a
Très joli texte plein de fraîcheur. Le récit à hauteur d'enfant sonne juste. Et la chute est vraiment bien trouvée !
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Aldo Rossman · il y a
Voler, un bon moyen pour découvrir la vie (d'en haut). Savoureux.
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Viktor NADO · il y a
Merci !
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Mome de Meuse · il y a
Une pincée d'enfance dans un grand paquet rempli de rêves et d'humour...

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