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2 avril 2076. Après d’âpres et interminables débats, l’Assemblée Nationale vient de voter l’instauration du permis de paternité. Sur le modèle du permis de conduire, chaque homme devra désormais à sa majorité attester de ses capacités à devenir père et à exercer sa responsabilité de parent avec toute l’implication et tout le discernement nécessaires. Le préambule de la loi ne laisse planer aucun doute sur sa finalité : « Le droit jusque-là inaliénable de devenir père est aboli ce jour par l’Assemblée Nationale, représentante du peuple français ». Un vaste plan d’investissement de 2 milliards de bitcoins (seule monnaie électronique désormais en circulation virtuelle dans la société) est prévu pour mettre en œuvre le dispositif. Il visera à mettre en place les structures de formation et d’évaluation, l’administration chargée de la délivrance des permis et les centres de stérilisation.

Jennifer Toldo, 72 ans, vient de lire cet article sur la tablette numérique étanche qu’elle consulte régulièrement en prenant son bain, au retour de son jogging matinal. Cette pédopsychiatre, à la réputation bien établie, est submergée par l’émotion. Après un si long parcours semé d’obstacles, elle touche enfin au but qu’elle pensait inatteignable avant ses 75 ans, âge légal de son départ en retraite de la fonction publique hospitalière. Militante féministe, son engagement date de ses années de lycéenne où le phénomène du harcèlement et des agressions sexuels commis par les hommes envers les femmes avait été révélé au grand jour. Au tréfonds de sa mémoire, elle entrevoit les traits du visage porcin du producteur hollywoodien dont les multiples comportements odieux avaient été le détonateur d’un scandale au retentissement mondial. Elle avait été de ce combat comme de tous ceux qui allaient émailler ce siècle, déterminée à débarrasser la société du modèle patriarcal et de cette hégémonie masculine à ses yeux injustifiée et néfaste.
Dans cette guerre pacifique qu’elle mena farouchement pendant des décennies, la mère des batailles fut pour elle de lutter contre l’explosion de la monoparentalité qu’elle désignait comme « le cancer sociétal du XXIe siècle ». Dans les nombreuses conférences qu’elle tenait sur le sujet, Jennifer commençait ses interventions en assénant au public ce constat accablant : 9% des familles étaient monoparentales dans les années 1970, 24% au début des années 2010, 38% à la fin des années 2040 et, au sommet vertigineux de la courbe affichée sur l’écran géant derrière elle, 51 % en 2070 ! Sans surprise, dans l’immense majorité des cas, c’étaient les mères qui subissaient cette injustice et qui élevaient seules leurs enfants.

Le Dr Toldo mesurait plus que quiconque les dommages collatéraux de cette « maladie » qui fragilisait ses victimes. Spécialisée dans les troubles de l’adolescence, combien de jeunes garçons et de jeunes filles issus de ces familles avait-elle vu défiler dans son cabinet ?
Troubles de la personnalité, mésestime de soi, anxiété chronique, phobies diverses étaient les maux qui affectaient le plus souvent ces jeunes adultes à ce moment si crucial de la construction de leur identité. Ces êtres fissurés depuis la séparation de leurs parents portaient leur propre souffrance et celle de leur mère abandonnée, seule face aux problèmes d’un quotidien écrasant. La plupart d’entre eux enduraient la médiocrité de la relation avec leur père, démissionnaire éducativement et, bien plus grave encore, dépourvu d’affection à leur égard. Certains parvenaient à éviter le naufrage mais d’autres sombraient dans un état dépressif chronique qui les poursuivrait toute leur existence.

La massification du phénomène de la monoparentalité et des souffrances qu’il engendre pour les enfants devenait, selon Jennifer, un enjeu crucial pour la survie de notre société. Elle concluait ses prestations publiques par cet aphorisme tranchant : « Le malheur des uns ne peut qu’enfanter le malheur des autres. ». Tous ces enfants en déshérence affective et en détresse psychologique devaient être accompagnés pour leur éviter de se mettre en danger eux-mêmes mais aussi, et c’est là-dessus qu’insistait Jennifer, pour qu’ils ne renvoient pas sur la société la responsabilité du mal-être qui les rongeait.

Allant encore plus loin dans sa volonté de trouver l’antidote à ce poison lent, le Dr Toldo proposait des solutions radicales. Les programmes de prévention mis en place depuis une trentaine d’années avaient tous échoué. Pour vaincre le fléau de la monoparentalité, une thérapie de choc devait être appliquée. Les pères, massivement responsables de la situation, en seraient la cible. Grâce à des passages réguliers sur les plateaux de télévision où elle brillait par la clarté de ses exposés et à une présence assidue sur les réseaux sociaux, le diagnostic sociologique qu’elle posait et les pistes de solution qu’elle esquissait se diffusaient largement dans l’opinion publique séduite par la puissance de ses convictions.

Après avoir enfilé son peignoir, Jennifer se prépare une tisane énergétique à base de ginseng et va s’installer confortablement dans le canapé du salon, face à son écran panoramique où est projetée une mosaïque de chaines de télé. Juste en pointant son index, elle fait apparaître la chaîne d’information continue qui diffuse et commente l’actualité de l’Assemblée Nationale.

Depuis l’élection surprise d’Allison Croman à la présidence de la VIIe République, Jennifer avait bon espoir que ses idées, reprises pendant la campagne par la candidate désormais élue, soient relayées rapidement par le nouveau gouvernement composé de 13 femmes et 3 hommes. Trois semaines après la victoire aux élections législatives remportées haut la main par le mouvement de Croman, un projet de loi fut proposé par la Ministre des Affaires Sociales. L’Assemblée Nationale, qui comprenait désormais 375 femmes et 82 hommes, accueillit très favorablement ce texte. Les hommes protestèrent et rédigèrent de nombreux amendements mais leur courageuse contestation fut vaine. Le texte fut adopté par 373 voix pour, 80 contre et 4 abstentions. La folle espérance que plaçait Jennifer dans la sixième femme élue à la tête du pays était immense. La loi qui venait d’être votée allait même au-delà de ce qu’elle pouvait raisonnablement attendre.

Jennifer lit les principaux articles de loi qui reprennent l’essentiel de ses propositions :
« Article 1 – À sa majorité, chaque homme devra intégrer pendant un mois un centre de formation en vue de tests d’aptitude à l’exercice de la paternité. Il y suivra un module d’enseignement nécessaire à l’acquisition de compétences indispensables au plein exercice du rôle de père. Parallèlement, des équipes de psychiatres établiront un diagnostic individuel rendant compte des aptitudes intrinsèques du sujet à assumer une telle fonction. Le parcours de l’individu sera reconstitué grâce aux éléments de traçabilité fournis par les banques de données de l’État.
[...]
Article 4 – Une commission souveraine décidera de la délivrance du permis de paternité qui prendra en compte les résultats aux tests d’aptitude et l’avis des experts en psychiatrie. En cas de non délivrance, l’individu sera alors inscrit dans un fichier national nommé « Nopater ». Il pourra néanmoins, s’il le souhaite, effectuer une deuxième tentative d’obtention de son permis lors de sa 21e année. En cas de nouvel échec, il lui sera proposé une stérilisation par vasectomie, en contrepartie de laquelle il sera radié du fichier susmentionné, l’individu renonçant ainsi médicalement à l’exercice de la paternité.
Article 5 – Dans certains cas définis par le législateur, la commission souveraine pourra prononcer l’obligation de stérilisation par vasectomie, le risque présenté par l’individu étant jugé élevé en cas de procréation.
Article 6 – Le fichier national « Nopater » sera accessible par les femmes qui envisagent d’avoir des relations sexuelles avec des hommes en vue de procréer. Un programme de sensibilisation à l’usage de ce fichier sera mis en œuvre dans les collèges pour que chaque femme puisse en maîtriser les enjeux avant la fin de sa scolarité obligatoire.
[...]
Article 8 – Une femme pourra librement choisir de procréer avec un homme non titulaire du permis de paternité. Cependant, en cas de départ du père du foyer familial, la mère sera placée sous tutelle de l’Etat et une stérilisation par ovariectomie lui sera imposée.
[...]»

La pédopsychiatre jubile de voir à quel point son positionnement idéologique sur les questions liées à la monoparentalité a vampirisé le nouveau gouvernement. Après s’être injecté sous les yeux sa dose hebdomadaire de botox, Jennifer s’apprête à quitter son appartement pour rejoindre le centre hospitalier où elle exerce ses talents depuis près de trente ans. Il lui reste juste à régler, via son Smartphone, la prestation sexuelle de Léo445 encore étendu nu sur le lit trapézoïdal placé au centre du salon.
Voilà maintenant 20 ans que l’ubérisation de la prostitution masculine a été autorisée. Encore un combat dans lequel Jennifer, irréductible féministe, s’était donnée corps et âme pour lutter contre la misère sexuelle des femmes veuves ou célibataires. Les femmes entre 60 et 80 ans y ont aujourd’hui de plus en plus recours de manière totalement légale et transparente. Les hommes, qui occupent désormais majoritairement les emplois précaires et dont l’écart de revenus avec les femmes s’est dramatiquement creusé depuis l’avènement du nouveau modèle matriarcal dans les années 2050, fournissent ce service sexuel pour quelques bitcoins, la tarification des actes étant réglementée par l’État. Jennifer, après avoir validé son paiement, n’oublie pas d’enregistrer électroniquement son avis sur Léo445 qu’elle a préféré à Jul684, notamment à cause de sa fermeté fessière et de son haleine mentholée.

Fin de journée. Comme chaque lundi après ses nombreuses et exténuantes consultations, le Dr Toldo va accomplir un rituel immuable : elle se rend au cimetière où reposent sa mère et son frère. Cet endroit qui lui est si familier est situé à deux stations de métro de son domicile et sa visite ne nécessite qu’un court détour. Elle pousse la lourde grille d’entrée en fer forgé et se dirige les yeux fermés vers le caveau familial.

Sa mère est partie vingt ans plus tôt, épuisée par une vie broyée par un double malheur : celui d’avoir été quittée par l’homme de sa vie, père de ses deux enfants adolescents, et celui d’avoir perdu son fils quelques années plus tard. Jennifer repense à ce frère emporté à 20 ans par l’héroïne : devenu dépendant, il avait fini par s’inoculer une dose létale du venin opiacé pour oublier définitivement la fuite de son héros paternel.

La pédopsychiatre, elle, a eu plus de chance, elle n’a pas payé le prix fort et se considère comme une résiliente qui a surmonté l’injustice. Recueillie devant la pierre tombale en marbre fuchsia, elle se persuade intérieurement qu’elle a même évité un autre écueil, celui de nourrir un esprit de revanche qui aurait pu faire d’elle un individu présentant des risques avérés pour la société.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Stéphane ! Je relis avec plaisir votre excellente fiction !
Merci pour votre soutien à mon poème "Paysage nocturne". Il est maintenant en finale. Il a besoin d'un nouveau soutien si vous le voulez bien :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Louisa · il y a
Texte inquiétant qui fait pencher le plateau de la balance de la justice de l'autre côté?
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JACB · il y a
Excellent! Je me suis surprise à relire Toldo..Dolto..j'savais plus trop! Mais je n'ai pas perdu le fil du propos, ai imaginé l'assemblée...des places vides..beaucoup, sans doute celles des hommes. Satirique avec des fonds de vérités à entendre, très bien amené. Bravo Stéphane.*****
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Jean Calbrix · il y a
Une fiction qui m'a procurée beaucoup de plaisir ! Bravo, Stéphane ! +5
Je vous invite à un Spectacle nocturne si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Miraje · il y a
Une fiction est toujours une possibilité à l'état brut ... ! Celle ci ne déroge pas au principe.
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Vinvin · il y a
"...elle se persuade intérieurement qu'elle a évité un autre écueil, celui de nourrir un esprit de revanche...". Noooooon, absolument pas !!!...;)
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Doria Lescure · il y a
Ce récit est bien écrit et construit, en mode politique fiction intéressant et original. Le cadre est posé, la situation bien amenée et le sujet bien porté par son personnage est plutôt maîtrisé. Voilà une histoire efficace et pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
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Ode Colin · il y a
ah oui quand même ! Un futur qui fait un peu peur quand même ! En tout cas j'ai beaucoup aimé le lire, vous avez une sacré imagination ! :-)
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Marie Amina B · il y a
Une belle revanche pour les féministes qui ont souffert de discrimination et d'injustice sociale.
Les règles sont hyper strictes quand même, car être radié du programme au plus tard à 21 ans et même pire, être condamné à la stérilisation me paraît bien radicale. Est ce que les jeunes garçons dans votre fiction sont plus mûres que ceux d'aujourd'hui, sinon la majorité de la junte masculine ne pourra plus procéer !
J'aurais bien vu ce programme pour les violeurs récidivistes.
Bravo quand même pour tous les détails technologiques et sociologiques très visionnaires.
En fait, vous êtes un peu le Jules Verne du 21 ème siècle.

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Samia.mbodong · il y a
Ce texte me semble prémonitoire.
Et toutes les meilleures raisons du monde seront évoquées pour réaliser les pires atrocités.
Bravo et merci
Je soutiens.

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