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Le péril vert

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Hervé Mazoyer

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1829

FINALISTE
Sélection Public

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Une histoire très originale, dont l'ambiance brumeuse nous enveloppe facilement. La chute se dessine assez rapidement, pourtant on prend plaisir à ...

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Savez-vous quel est l’un des plus grands mystères du milieu du 19e siècle en Angleterre ?
C’est la disparition énigmatique d’un village et de tous ses habitants dans le Sussex.
Ce village s’appelait Lansbury et s'il ne fut jamais promis à devenir célèbre a priori, le destin qui le fit basculer dans l’horreur allait changer les choses...
Originaire de ce village, le professeur George Burst, éminent botaniste, s’est rendu suite à une invitation à un congrès de sciences naturelles à Bombay. Le trajet en bateau était fort long et éprouvant, mais l’ampleur de cette manifestation et la présence de vieux amis et collègues l’avaient convaincu. Surtout Ed Logan – l’un de ses camarades jadis étudiant dans la même faculté que lui et devenu enseignant chercheur –, s’était installé en Inde et lui avait envoyé une missive dans laquelle il évoquait sa vive envie de le revoir pour lui faire part d’une grande découverte, ainsi que d’un service à lui rendre.
Arrivé dans le grand bâtiment accueillant le congrès, Burst tomba dans les bras de Logan.
— Mon vieil ami, ça fait tellement longtemps !
— Edouard ! En effet, ça commence à dater !
— Nous pourrions trouver deux fauteuils tranquilles pour y déguster un vieux cognac en évoquant nos bêtises d’étudiants... mais je brûle de vous parler de ma dernière découverte ! Suivez-moi s’il vous plaît.
Il se dirigèrent à l’étage, dans un salon vide et cossu. Jamais, dans ses souvenirs, Burst n’avait vu Logan aussi excité.
— Sur le plan botanique, l’Inde est un pays extraordinaire. La partie sud-est, bien que d’une grande aridité, abrite des espèces rares qui se sont habituées à la rigueur climatique ambiante. Il y a six mois environ dans un endroit reculé du pays, j’ai découvert une plante qui semblait tout à fait inconnue. Elle avait donné naissance à des fruits assez volumineux. Je fis des croquis très précis et, après avoir extrait des graines de cette plante, je retournai au centre de recherche botanique. Les encyclopédies que j’ai consultées m’ont confirmé qu’aucune trace de ce végétal n’était répertoriée. Je mis alors en culture les graines ramassées sur place et les résultats furent extraordinaires.
— Qu’entendez-vous par « extraordinaire » ? demanda Burst.
— À peine huit jours après la plantation, les graines avaient déjà commencé à germer. Une semaine plus tard, les tiges avaient déjà atteint un niveau de croissance assez exceptionnel. Au bout de trois semaines à peine, les fruits avaient fait leur apparition et il ne leur fallut qu’une semaine de plus pour atteindre leur maturité. Malheureusement, la pluviométrie et nos moyens d’irrigation par trop insuffisants ont compromis le développement complet de la plante, qui s’est alors mise à dépérir... Mais l’analyse des fruits qui peuvent être consommés comme légumes a montré que ceux-ci possédaient une teneur énergétique tout à fait correcte. Or connaissez-vous la croissance démographique de ce pays ? Elle est fulgurante. D’un autre côté, les productions agricoles stagnent. Et l’Inde est loin d’être le seul pays concerné ! Vous imaginez ce que cette plante pourrait apporter à l’humanité si elle parvenait à son plein rendement sous un climat tempéré avec des précipitations plus fréquentes ? Ce serait une découverte extraordinaire, la fin des pénuries alimentaires en quelques dizaines d’années !
— Qu’attendez-vous de moi Ed, exactement ?
— Sous le climat de l’Angleterre et en suivant mes recommandations, je suis sûr que le développement de cette plante serait optimal et sa croissance plus rapide encore ! Pourriez-vous l’ensemencer à votre retour en Europe et me tenir régulièrement au courant de sa propension à s’étendre ?
— C’est un service que je ne peux vous refuser, cher ami.
Logan tendit un petit sac de toile, les mains tremblantes.
— Voici des graines, prenez-en soin... La gloire nous tend peut-être les bras !

Deux mois plus tard, de retour sur les terres de sa majesté, Burst démarra l’expérience. Il loua un champ rectangulaire, dont la terre fut enrichie du meilleur engrais. Puis il disposa les graines avec minutie afin d’assurer la meilleure croissance possible et se conforma aux instructions de Logan. Les fréquentes et abondantes pluies de novembre allaient se charger du reste. Il consigna dans un manuscrit l’évolution de la croissance du végétal sans avoir la moindre idée ce qui allait suivre...


4 novembre 1860
C’est incroyable ! Une poignée de jours seulement que les graines ont été plantées et les semis sortent de terre.
Nous avons eu trois jours ininterrompus de pluie et cela a sans doute joué. Mais par les années que j’ai passées à étudier les plantes, une telle croissance est exceptionnelle.
Aurions-nous, comme Ed le prétend, fait une découverte sensationnelle ?
Les prochains jours seront décisifs.

11 novembre 1860
Une semaine à peine, une semaine que l’expérience a débuté et je n’en crois pas mes yeux. Les fruits certes modestes et encore immatures ont émergé avec quinze jours d’avance par rapport à l’Inde. Il est indéniable que nous avons affaire à un processus inédit. La chaire à l’université et le laboratoire d’études que je rêve d’avoir depuis longtemps commencent à devenir réalité.

14 novembre 1860
La maturation a maintenant atteint le niveau paroxystique qu’elle avait en Inde. Les fruits ont grossi considérablement. Ils ont la taille d’une courge de couleur rouge vif.
La rumeur s’est propagée au village et les curieux s’affairent autour du champ, remplis d’interrogations. Je commence l’analyse des fruits.

16 novembre 1860
Les animaux nourris deux jours avec les fruits de la plante se portent à merveille.
Les premiers résultats succincts font état d’un aliment assez riche en fibres, de profil assez glucidique, ces derniers étant plutôt complexes, ce qui fait de ce légume un aliment nutritif de tout premier ordre. Il continue de pleuvoir. Nous allons sûrement assister à un stade de l’évolution de cette plante qu’Ed n’a pas pu étudier sous le climat de l’Inde. 

19 novembre 1860
Une première particularité vient de se manifester : la surface de la plante entière s’est couverte d’épines particulièrement aiguisées.
Il va falloir être prudent pour continuer à ramasser les fruits. Le volume de la plante a plus que doublé. Le champ va vite devenir trop petit et envahir les cultures voisines si cela se poursuit.
La raréfaction des pluies devrait toutefois atténuer la poussée exponentielle du végétal.

21 novembre 1860 
J’ai reçu une plainte du couple d’agriculteurs résidant les plus proches du champ d’expérience.
Malgré leur interdiction, leur jeune fils Andy, neuf ans, s’est promené autour de la plante dans la journée d’hier. Il se plaint aujourd’hui de malaises répétés et les parents soupçonnent mes travaux d’en être la cause. Simple coïncidence, du moins l’espérais-je.

22 novembre 1860 
L’état d’Andy s’est subitement aggravé. Il a perdu conscience et sombre dans le coma. Pour le moment, mis à part les parents, personne ne semble avoir fait un lien avec la plante. Un jeune garçon en pleine santé... Comment a-t-il pu flancher de la sorte ? La croissance de la plante s’est ralentie. Je me rends demain au chevet d’Andy. Mes connaissances en médecine sont partielles et je crains ne pas y voir clair tout de suite.

23 novembre 1860 
C’est grave. L’abolition des réflexes est totale, les pupilles non réactives, l’état léthargique est complet. J’ai le cœur qui se met à battre la chamade quand j’examine les bras et les jambes du petit, couverts d’écorchures. Un lien avec les épines apparues sur la plante ? Pour que la fête soit totale et malgré l’interdiction que j’avais formulée, Warren, le père d’Andy, est parti sur le champ pour examiner la plante et essayer de trouver un lien avec l’état de son fils.

24 novembre 1860 
Warren est finalement rentré chez lui la veille. Aujourd’hui, et à ma grande horreur, il commence à présenter les mêmes symptômes que son fils. Les mêmes coupures sur les membres m’incitent à penser qu’un lien est très vraisemblable avec son fils. Aurais-je donné vie à un être vivant dangereux ?

25 novembre 1860 
Mon Dieu. Andy vient de mourir. Son père est au plus mal. La méfiance grandit dans tout le village. Pourtant, la plante s’est bel et bien arrêtée de grandir. L’après-midi, un énorme attroupement au centre du village attire mon attention. J’apprends la cause de cette réunion improvisée : les deux puits alimentés par la nappe phréatique souterraine sont presque à sec, le tout après presque trois jours de pluie discontinue. Mais que se passe-t-il donc ? Décision est prise de creuser le lendemain pour y voir plus clair. Le soir-même, Warren rejoint Andy dans la tombe. La psychose s’empare du village.

26 novembre 1860 
Les plus solides gaillards du village creusent pour atteindre la nappe située à une profondeur modérée. J’assiste aux travaux. Au bout de trois heures d’effort des cris d’effroi retentissent.
Le sol est littéralement infiltré par d’énormes racines épaisses qui semblent vivantes et continuent à pénétrer la terre plus profondément. De la source pourtant abondante qui fournissait au village l’eau pour boire et irriguer, il ne reste presque plus rien. Le champ est situé à l’autre bout du village. Serait-il possible que... Non, ce serait épouvantable... La décision est prise : demain, à coup de hache ou en l’incendiant, nous mettrons fin à l’existence de la plante.

27 novembre 1860 
Je n’ai rien dormi de la nuit. Je passe mon temps à tenter d’expliquer ce que la science actuelle peut à peine décrire. La plante continuait donc de grandir, mais de manière souterraine. Que va-t-il se passer alors ? Un coursier est parti chercher de l’aide et demander de l’eau à la ville la plus proche. Dans combien de temps sera-t-il de retour ? À l’aube, des hurlements me précipitent hors de mon lit. Ce que je vois me pétrifie d’horreur... La plante est presque partout... Elle a tout envahi ! Elle a pénétré les habitations, les étables et les granges. Elle a jailli du sol à une vitesse inimaginable. Les cadavres d’animaux et les blessures présentes sur leur corps confirment, s’il le fallait encore, que ces maudites épines distillent un poison d’une fulgurance inouïe. Les deux routes à l’est et à l’ouest permettant de quitter le village sont condamnées par un enchevêtrement de racines épaisses d’une densité colossale. Nous sommes comme emmurés vivant, cernés par une véritable jungle. Notre projet de mettre le feu est compromis à moins de vouloir incendier tous nos bâtiments avec. Je ne vois qu’une seule explication : à l’aide de ses racines, la plante a pompé l’eau de la nappe puis l’a fait remonter dans ses organes vitaux, ce qui a permis de reprendre sa propagation exponentielle. Jamais je n’aurais pu imaginer un tel phénomène possible. Privés d’eau et sans moyen de communiquer à l’extérieur, nous voilà piégés comme des rats.
Les villageois ont sorti leurs haches et s’attaquent violemment au végétal. Mais ce monstre – car il faut bien l’appeler ainsi – n’a pas fini de nous surprendre. La dureté des tiges et des racines est impressionnante. Dès qu’une partie est sectionnée, le végétal la compense aussitôt. J’ai failli être lynché par la population. Avant qu’ils ne finissent par considérer le fait qu’abattre le seul expert capable d’appréhender la situation ne les conduise à une mort certaine. En vérité, je suis incapable d’appréhender quoi que ce soit. Je suis habité par une terreur effroyable. Le stress incommensurable qui s’est emparé des villageois en a déjà conduit certains à la folie. Qu’ai-je fait, mon Dieu, qu’ai-je fait ? À quelle ignominie ai-je donc donné la vie ?

28 novembre 1860 
Vingt-quatre jours que l’expérience a commencé et elle s’est transformée en cauchemar... Le manque d’eau commence à se faire sentir et les morts piqués par les épines, tant la densité du végétal est devenue importante, se multiplient. Je pensais participer au développement de l’humanité, j’y ai trouvé de quoi causer sa perte. La paranoïa s’est emparée d’une grande partie du village. Les tensions ont explosé et les bagarres entre habitants ont déjà fait plusieurs victimes.
Le point de non-retour est atteint l’après-midi. Malgré l’extrême dangerosité de la chose, certains villageois ont mis le feu à la plante. Nous constatons avec effroi que celle-ci brûle très mal. Peut-être est-ce dû à cette étrange poudre blanche qui la recouvre et qui agit comme isolant ?
Mais l’heure n’est pas à l’étude scientifique. La combustion très lente de la plante provoque le dégagement de vapeurs abominablement toxiques. En les respirant, les villageois poussent des hurlements se plaignant de douleurs et de brûlures abominables dans la poitrine, comme si leurs poumons se consumaient de l’intérieur rongés par ce gaz mortel. Certains, poussés par l’urgence, sont morts brûlés vifs par le feu qu’ils avaient eux-mêmes allumé. Les flammes sur la plante finissent par s’éteindre d’elles-mêmes tellement ce végétal était un mauvais conducteur de chaleur, et il fallut l’énergie de tout le village pour étouffer les flammes qui avaient pris sur les habitations.

29 novembre 1860 
J’ai soif. Je donnerai n’importe quoi pour de l’eau. Empoisonnés par les épines, brûlés vifs, déshydratés, tués par les vapeurs toxiques ou victimes de la folie des autres, l’hécatombe est totale.
L’an dernier, j’avais lu le livre de ce chercheur naturaliste M. Darwin sur l’évolution des espèces. J’avais trouvé cela grotesque. Et s'il avait raison ? Et si l’évolution de cette plante l’avait conduit à développer des protections redoutables afin d’assurer sa propagation et sa survie au dépend des autres espèces animales ou végétales ? Je tente de prélever un bout de la plante pour l’analyser au microscope. Aïe ! Je me suis piqué... Je me suis piqué ? Mais alors...

30 novembre 1860 
La tête me tourne... J'ai du mal à respirer. Ed... merci du cadeau. Je...

Ce sont les derniers mots inscrits sur le carnet de Burst.
Les jours qui suivirent furent secs. Après avoir pompé toute l’eau de la source, la plante se trouva dépourvue de ressources. Et cela suffit à provoquer le déclin spectaculairement rapide de cet organisme. En deux jours, les racines se rétractèrent et les fruits commençaient à pourrir.
Deux jours encore et la quasi-totalité de la plante avait desséché. Le lendemain, un convoi chargé de barriques d’eau arriva au village. Les visions d’apocalypse qui s’offrirent alors à ceux venus pour secourir le village étaient épouvantables.
De nombreuses questions se posèrent qui ne trouvèrent dans un premier temps aucune réponse : quelle était cette masse végétale pourrie qui jonchait entièrement le village de ses deux entrées jusqu’au milieu des habitations. Pourquoi les habitants, dont aucun survivant ne fut découvert, sont-ils morts de manière si dissemblable ?
Le jour où le carnet de Burst fut retrouvé, son récit fut jugé comme les élucubrations d’un fou.
En Inde, d’ailleurs, aucun phénomène de la sorte n’avait été constaté par le professeur Logan, joint par les forces de l’ordre quelques semaines plus tard et qui, pour ne pas être inquiété, nia qu’une telle évolution fût possible. Mais au cas où, et pour faire taire les rumeurs, qui naquirent bientôt, le village entier fut brûlé. On rapporta qu’une épidémie fut à l’origine du drame du village décimé et que le feu allait y mettre fin. Mais vous et moi savons qu’il fut victime de la plus étrange création naturelle qui soit. Une nature qu’il est vain de vouloir dompter...

PRIX

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1829

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Denys de Jovilliers · il y a
L'histoire est bien construite et se déroule implacablement jusqu'au terrible dénouement. Compliments !
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Félicitations
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire très authentique j'aime bien simple et bien fait. Je vous félicite. Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles, "jeunes écritures" (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Sandi Dard · il y a
Grâce à vous, " Éventail ouvert" est en finale. ..


https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

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Sandi Dard · il y a
Grâce à vous, " Éventail ouvert" est en finale. ..


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Utilisateur désactivé · il y a
sublime bravo
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Mandy Rukwa · il y a
bravo !!!! :)
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Bernadette Lefebvre · il y a
Exactement ce récit est une véritable epouvante bien amenée ne laissant plce à aucune alternative ce qui nous tient en haleine jusqu au bout vraiment cauchemardesque ce fruit ou ce légume allez savoir
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Marie-Françoise · il y a
Texte très original et quel suspense je vote qd mm et vs invite à venir déguster mon Lapin Brun
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D.B · il y a
Texte excellent, suspense présent... Imaginaire et réalité se confonde, j'ai adoré la maîtrise de votre plume.
A bientôt,
D.B.

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