Le pèlerinage

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

« Voyez-vous, ma bonne amie, l’idée de se rincer les idées pour fuir cet été étouffant en prenant le chemin des coteaux, en soi n’était pas si mauvaise tant on mourait de chaleur en cette fin de saison où les beaux-parents eurent la fâcheuse idée de nous proposer de les conduire jusqu’à Sainte Marie des Apparitions. Ce fut tout juste si je ne m’étouffais pas d’apoplexie. L’idée, bonne pour Mathieu, fut moins réjouissante pour moi qui voyais avec effarement le chaos qui allait en résulter : fichues nos vacances. "

– Je ne peux pas leur refuser. Ils doivent laisser des reliques là-bas.
– Les laisser dans un coffre, cela ne suffisait-il pas ?
– On n’a pas vu la France si on ne va pas d’abord allumer un cierge à Sainte Marie du Sud, ce sont les souhaits réitérés de l’illustre trépassé.
– Mais il est déjà enterré et envoyé aux urnes !
– Il a laissé des consignes. Son corps doit être d’abord béni à Sainte Marie avant de retourner se faire enterrer en terre natale.
– Cela veut dire quoi ?
– Je n’ai pas tout compris mais on prend la route avec trois voitures.
– Il y a qui en plus de tes parents ?
– Il y a nous et les enfants et puis la chambrière et le chambellan de mon père et deux autres notaires chargés de veiller à ce que tout se passe comme il est écrit dans les notes de feu Jean.
– Mathieu, on est au vingt et unième siècle ! Ils le savent ou non tes parents ? A quoi va servir leur cortège de servants ?
– Je pense que pour eux, tout s’est arrêté dans les années cinquante quand leur île s’est vaguement assoupie dans les palétuviers après les derniers coups de canon.

Quand Charles et Apolline arrivèrent avec leur costume d’époque dans l’écrasante moiteur de la capitale, j’eus un vague malaise vagal vite maîtrisé quand la chambrière baptisée Colette me demanda où se trouvaient les appartements de Madame. En moi fusa le désir de tout faire foirer mais comme tout désir, il partit s’accrocher à la branche la plus éloignée de notre stratosphère quand je vis Mathieu s’esquinter à informer Hugo le chambellan que ni écritoire ni boudoir n’existaient sous les cieux qu’il occupait, ce fut dit sur un ton qui ne souffrit aucun commentaire.
Je n’eus pas encore conscience de la folie dans laquelle on s’embarquait quand les paniers de victuailles s’entassèrent dans l’honorable calèche comme le soulignèrent Charles et Apolline.
Notre voiture était tout juste un vieux tacot qui me rappela que j’étais bien sur terre et dans mon siècle. Les trois guimbardes toussaient plus qu’elles ne roulaient mais il fallait bien caser les beaux-parents, les hommes de loi et les enfants. Et les gens de maison, terme qu’affectionnaient mes hôtes qui ne voulaient pas se défaire de leur chambrière et de leur intendant qui eux, étaient les plus réalistes. Je m’aperçus bien vite que Colette, sous des allures accortes et délurées avait un sens pratique bien prononcé, de la jugeote, du discernement dans l’œil avisé, le geste sûr, elle ne s’en laissait pas conter, connaissait la solution pour le problème surgi à chaque virage de notre expédition insensée. Hugo et Colette savaient tout faire et quand je les vis à l’œuvre, je pensais que leurs services n’étaient pas récompensés à leur juste valeur.
Mais ce n’était pas le moment de polémiquer. La chaleur intense faisait que les linges commençaient à se décomposer et l’on ôtait les surplus vestimentaires. Les vestes et capelines s’évacuèrent en premier lieu puis les fichus de soie si bien attachés à la base du cou pour mieux en faire apprécier la valeur esthétique et raffinée que moi je n’y lorgnais que pour mieux chercher l’occasion d’en resserrer les liens. Les chaussures tombèrent pour des claquettes et des savates.
Quelques vieux amis avaient tenu à accompagner l’équipée en nous suivant dans leur véhicule tout-terrain pas plus fringante que la nôtre et j’espérais que leur coffre était muni d’une caisse à outils avec le tout à bricoler adéquat. C’étaient de courageux compères dégotés par Mathieu qui ne voulait pas faire figure de pauvre gars dans le contingent.
La carlingue souffrait d’air vicié et poisseux. On ne pouvait pas ouvrir les vitres. La gent laquée avait horreur des insectes, de la poussière et des odeurs de crottin qui envahissaient l’habitacle quand le chauffeur rasait la campagne. La climatisation avait rendu l’âme et Mathieu avait préféré s’acquérir un GPS pour faire bonne figure auprès de ses amis qualifiés dans ce genre de produits sophistiqués.
L'un d'entre nous avait-il quelques rudiments de mécanique ? Point ne sais. Je souffris de ne savoir à qui confier mes incertitudes et croyez, ma bonne amie qu’en de tels moments, j’eusse voulu vous avoir à mes côtés pour vous faire part de mes inquiétudes.
La voiture feula tout-à-coup en croisant une corvette aguicheuse que les Apolline et Charles regardèrent avec sidération, médusés de voir un engin interstellaire rugir devant eux et filer comme une comète. La parenthèse est à fermer car il fallait revenir aux heures sudoripares présentes qui causaient des migraines et des retours de bile à Apolline.
Et que faire quand on est acculé dans un espace surchauffé entre un enfant glapissant les derniers morceaux de son hétaïre préférée et posant à chaque fois des devinettes que je ne parvenais jamais à deviner ?
Mais stoïque, je suis et le resterai jusqu’à la fin du périple. J’avais bien mesuré les aléas d’une telle escapade.
Vous dire ma bonne amie que j’ai accepté de faire Paris-Sainte Marie du sud en voiture avec des beaux-parents férus des hauts lieux calcinés des grottes de Bétharram et peu enclins à comprendre mes goûts pour le vêtement léger et la cuisine légère fruitée et bien verte, me donne des sueurs froides et qui relève de l’héroïsme !
Ces bonnes personnes ne juraient que par la bonne chère bien annoncée par des mignardises huileuses et épicées ! Leurs apéritifs arrivèrent par une entrée de crêpes farcies aux pommes de terre. Un plat de viande cuisiné avec art et riche en protides toujours accompagnée de riz parfumé combla d’aise les estomacs tentés par les saveurs exotiques d’autant que ces trois petites choses appelées légumes dans l’idiome du clan mais que je qualifierai de sauces à vous arracher le palais suivirent, présentées dans des coupelles alambiquées. Le feu crachotait à l’intérieur de nos gosiers. Ce n’était pas mieux à l’extérieur !
Le dessert, c’était la coupe aux boulettes de semoule dorées gluantes de glucides et si appétissantes que rien ne pouvait nous soustraire à cette dégustation qui devint vite de la délectation. Toutes les écuelles furent vidées sauf les barquettes que nous avons apportées, nos salades, nos fruits frais, nos pains garnis de fromage frais. Les enfants s’étaient rués sur les friandises de leurs grands-parents et avaient boudé mes talents en cuisine allégée et simplifiée. Ils se pourléchaient les doigts, posaient mille questions, s’appropriaient la conversation. Colette et Hugo passaient les plats religieusement emballés dans une demi-douzaine de barquettes. Nappes et couverts rehaussaient le niveau des goûts à grands frais de dentelle et de guipures qui avaient encombré le fond des paniers. Ne manquait plus que le réfrigérateur qui pour ainsi dire n’était pas oublié. Charles n’avait pas manqué de mentionner la glacière que Mathieu avait sortie des cages de son garage. Lui qui abhorrait les boissons fermentées dut se contraindre à voir son père ranger les boissons fortes, les liqueurs plus épicées et les eaux pétillantes tandis qu’Apolline ne tarissait pas d’éloges sur ses tisanes phytothérapiques dont elle énumérait les effets bienfaisants en s’éventant de son instrument à plumes que Colette n’avait pas oublié d’emporter. Colette avait des trésors dans la malle.
Car à vrai dire, il y avait une malle qu’il avait fallu caser dans un des coffres d’une des voitures. Seule Colette pouvait nous dire ce qu’elle contenait. Mais il n’y avait pas moyen de la circonvenir. Elle veillait jalousement sur les effets de sa patronnesse et appartenait davantage à la race de ces incorruptibles qui ne baissent jamais la garde.
L’heure de la sieste avait sonné, exigeant une pause pour une évacuation naturelle de ses boyaux, ce qu’on appelle se libérer de ses besoins en termes plus prosaïques. A «  L’aire des trois bombyx  », on bifurqua et on se gara sur les lignes de démarcation appelées ainsi par Charles qui se demanda pourquoi tant de lignes étaient tracées sur la chaussée, cherchant dans son manuel l’explication donnée au chapitre des codes d’usage des transports. A quoi bon ? Aucun fléchage ne pouvait convenir au genre de convoi que nous formions avec nos trois voitures et la Dodge de nos amis qui parvint à se ranger auprès de nous.
Ce fut par ordre d’urgence que chacun se précipita sur les constructions métalliques aux formes trapézoïdales. Apolline se trouva enfermée dans la cabine aux boutons qui s’affolaient et sur lesquelles elle avait appuyé plusieurs fois de suite frustrant la machine de sa capacité à fournir son procédé automatique d’utilisation.
Charles hurla le prénom de sa moitié, Mathieu avait déjà lancé un féroce avis de secours dans un smartphone qu’il triturait nerveusement. Les enfants s’esclaffaient :

– Grand-mère, c’est facile ! Il faut appuyer sur le bouton et cela s’ouvre tout seul !

La maréchaussée qui s’était déplacée, reconnut son peu d’efficacité préférant la méthode traditionnelle qui était de donner un grand coup sur la porte qui se mit à protester. Le grand chambellan, fort de ses bons et loyaux services, ouvrit sa boîte à outils, la chambrière Colette ramena sa caisse à couture. Des ciseaux et des pinces firent leur apparition au moment où les sirènes stridentes des pompiers avertis par les estivants de la place, figèrent la scène en une farce de branle-bas de combat où l’affolement le disputait à la panique.
Les gaillards en uniformes rouges n’eurent besoin que de quelques minutes pour libérer l’infortunée duchesse qui ne savait plus où se mettre mais jura qu’on ne l’y prendrait plus.
Le chef qui fit son compte-rendu sur un ton outré nous recommanda de choisir désormais la façon la plus simple pour satisfaire ses besoins et qui est le pot de chambre, ce que Colette s’empressa de confirmer en exhibant un pot de chambre qui eut pour effet de changer la couleur de la scène qui, auparavant dramatique, devint cocasse lorsque les visages virèrent au cramoisi.
Les trois voitures stationnaient dans le parking et devenaient un centre de curiosité tel que les gradés demandèrent à voir toutes les autorisations accordées pour circuler dans un tel attelage.

– Vous allez où comme cela ?
– A Sainte Marie dans le Sud au sanctuaire des apparitions.
– Il n’y avait pas moyen de faire cela en circuit fermé ?
– Non ! Mes parents voulaient que tout soit propice à une vue plein ciel, le dernier regard consenti à celui qui voulait être béni avant de quitter la terre. Et ensuite, il repart chez lui bien sûr. N’ayez crainte. Tous les papiers sont en règle pour qu’il soit réexpédié chez lui une fois les dernières volontés accomplies.
– Apparemment vous avez obtenu tous les laisser passez mais moi je tiens à la vie de ceux qui ne vont pas en terre sainte mais qui tiennent à garder leur pieds sur terre et je ne vois pas d’un très bon œil cette virée jusque dans le sud sans escorte.

Il y eut un flottement. Un ange bienveillant passa.

– Vous serez suivi, accompagné et on vous ouvrira la route. Je viens d’appeler un escadron qui va arriver. Deux motards vérifieront si tout cet emballage dantesque va pouvoir tenir le long parcours que vous avez à faire. Pourquoi n’avoir pas pris un fourgon ?
– Je viens de vous le dire. Il fallait que tout soit fait selon les recommandations c’est à dire qu’il respire l’air de la campagne, qu’il arrive dans des lieux saints, rafraîchi et prêt à recevoir les derniers signes sacramentaux pour accéder à la pénitence, et puis qu’il s’y sente accepté, aspergé de la sainte brume.

Je sentais bien que Mathieu s’enlisait. Alors j’intervins :

– C’est comme une purification en amont avant la descente éternelle.

Le brigadier ne fut pas sensible à ma déclaration. Il commençait à verbaliser.
A ce moment un rugissement se fit entendre, ce qui eut pour effet de galvaniser toutes les personnes présentes tournant un quart de tête vers la source du hurlement qui provenait de la troisième voiture, un corbillard décapoté noir d’où émergeait un cercueil de teinte brune surmonté d’une croix qui pivotait. Des coups sourds ébranlaient le bois de chêne, le couvercle vacillait sous les yeux exorbités des gendarmes. Les pompiers furent plus prompts. Ils sortirent leur lance d’arrosage. Une voix caverneuse s’échappa des planches laquées :

– Mais Bon Dieu, qu’est-ce que cela vous coûte de laisser un trépassé de la dernière guerre de vouloir recevoir la bénédiction des dieux qui l’ont accompagné toute sa vie ?

Les deux notaires mandés toutes affaires cessantes pour donner leur avis, opinèrent du chef. Il ne fallait pas contrarier le client . 

Le fin mot de l’histoire, ma bonne amie, c’est qu’on a bien réussi à faire le pèlerinage de l’oncle Jean, qu’une fois ses dernières volontés accomplies, la famille a pu laisser les notaires s’occuper de cette affaire de succession et cette fois par les voies les plus académiques.
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Un petit mot pour l'auteur ? 23 commentaires

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Tinouch · il y a
Une équipée complètement foutraque qui m'a mis le sourire aux lèvres
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Ginette Flora Amouma · il y a
Mettre du comique là où c'est tragique pour savourer une sauce sucré-salée !!
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Fredo la douleur · il y a
Changement radical du programme de fin de saison et direction Sainte Marie des Apparitions ! Dans ce pèlerinage à reculons qui prend de plus en plus des tournures d'expédition, le sourire et la surprise du lecteur sont assurément au rendez-vous ! ^^
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oui , j'ai besoin de vacances !!
Heureuse si cela vous a fait sourire !

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CATHERINE NUGNES · il y a
Amusant, belle balade qui mène là où on ne s'attend pas d'aller.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Contente que cela vous ait amusé !!
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Fleur A. · il y a
Très drôle bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Fleur A.
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Randolph B. · il y a
J'ai l'impression que vous vous êtes fait plaisir, Ginette, pour notre plus grand plaisir ! Personnellement, je me suis bien "rincé les idées" ! (je ne connaissais pas cette expression, est-elle de vous ou bien existe-t-elle ?)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je crois bien que j'avais besoin de me rincer les idées . L'expression a surgi de mon inconscient pendant que j'écrivais et je ne saurais dire si elle existe. Elle transmet par contre l'état d’esprit dans lequel j'étais !!
Tant mieux si cela vous a permis de vous évader aussi !!

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Georges Marguin · il y a
Photo d'hier qui me rapproche d'aujourd'hui. Les croyances, le Gps et le smartphone.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci à vous pour votre passage.
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Alice Merveille · il y a
Rocambolesque... en diable ! Une lecture qui fait du bien !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Cela m'a surtout fait du bien de l'écrire sans savoir où cela mène ....
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Liberanne · il y a
Déconcertant et original, le texte nous emmène je ne sais où mais avec plaisir
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Ginette Flora Amouma · il y a
Hélas , je ne saurais vous dire où cela mène , mon esprit encombré l'a déposé là.
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Georges Saquet · il y a
Un plaisir de lecture ... De la régalade! Mon vote.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci d'avoir suivi mon escapade !
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Vrac · il y a
Le charme tient à la légèreté du décalage par rapport à la réalité, à tout ces "presque" étonnants. J'ai bien aimé cette histoire presque vraie
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une histoire "presque " vraie qu'il fallait bien mettre quelque part !!

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