6
min

Le pêcheur au bord de l'eau

Image de Luc Michel

Luc Michel

128 lectures

21

Armand Dumont déambulait, comme chaque jour à cette heure, aux abords du parc Mendenvoy, lorsqu'il fut emmené par la mort. C'était là chose courante en cet endroit de l'univers et cela n'étonna personne quand on les vit s'élever tous deux dans les airs, tendrement enlacés, puis disparaître derrière des nuages en forme de cygnes.

- Ainsi passe la vie, dit un compatriote en soulevant son chapeau, puis un autre l'imita et un autre encore. Ils s'ébrouèrent de concert et, sans même se regarder, continuèrent leur chemin, à l'ombre des tiges légères des Balboas sucrés, ces immenses arbres noueux et tortueux qui n'en finissent pas.
Mais Armand était déjà bien loin. Il jetait de temps à autre un coup d’œil en bas, sur sa ville natale – il ne l'avait jamais quittée de sa vie et le regrettait un peu à présent - ; elle prit bientôt l'allure d'un grain minuscule et puis tout s'effaça ; la mort et lui s'étaient enfoncés à jamais dans le noir des cieux.

- Jamais je ne reverrai Octalia, ma belle terre, ni Exbralia, ma tendre ville, ni mon petit quartier adoré, ni mon balcon avec ses fleurs et ses petits scarabées
- Non, jamais, lui répondit la mort en souriant.
- J'aimais la vie, j'aurais bien voulu que cela dure encore un peu.
- Je te comprends, mais que veux-tu ? Nous serons bientôt arrivés.

Armand s'était endormi, bercé par la mort. Elle poursuivit avec lui sa route, indifférente et songeuse, sa longue face tournée au vent de l'espace, en battant de temps en temps des pieds pour avancer.
Au bout d'un temps infini, ils arrivèrent dans une prairie adossée à une colline au bas de laquelle coulait une rivière.
Un homme était assis au bord de l'eau, une canne à la main. Lorsqu'il les aperçut, il leur fit un petit signe. Armand et la mort traversèrent la prairie et vinrent à sa rencontre.

- Salut, comment te nommes-tu, d'où viens-tu étranger ?
- Il s'appelle Armand Dumont, il est originaire de la planète Octalia. Son heure était venue.
- Allons, allons, laisse-donc parler cet homme, lui répondit le pêcheur, laisse-le s'exprimer un peu...
- A dire vrai, je serai bien en peine de... qui êtes-vous, où suis-je exactement ? Finit par articuler Armand.
- La mort est un mystère, n'est-ce pas mon amie ? fut la seule réponse qu'il obtint de la part du vieil homme.
- Où suis-je ? répéta Armand.
- Tiens prend cette canne, dit le vieux pour seule réponse.
- Je reviendrai tout à l'heure, dit la mort, à ce soir...Amuse-toi car c'est ton dernier jour.

Armand se retrouva seul avec le pêcheur. C'était un drôle de bougre. Il avait repris sa place et rien ne semblait plus l'intéresser que son bouchon flottant sur l'eau ; il tenait sa petite figure affutée penchée en avant, ne détachant presque jamais son regard de la rivière, de ce bouchon oscillant gentiment de gauche à droite, remué par une brise douce et légère, s'enfonçant parfois brusquement dans l'eau ; il tirait alors d'un coup sec sur la ligne et presque toujours il en ramenait un poisson qu'il relâchait dans un grand seau posé à ses côtés.

Les heures passèrent ; elles ne ressemblaient en rien à des heures ordinaires et c'était là, se disait Armand, une étrange sensation, un peu comme ces rêves d'une seconde mais à l'intérieur desquels s'écoulent parfois des vies entières.

- Excusez-moi, se hasarda t-il, s'adressant à son voisin, il va falloir attendre encore longtemps ?
- Bien sûr, assez longtemps, de quoi te plains-tu, tu es en vie non ?
- Je ne sais plus trop, tout ça est tellement étrange au fond. Je me promenai tranquillement et puis je me suis envolé vers le ciel...cela est habituel chez nous, c'est ainsi que l'on meurt sur Octalia. Mais nous ignorons tout de la suite. Nous savons que beaucoup – d'autres que nous je veux dire – ont des théories très savantes sur la vie après la vie, tel n'est pas notre cas. Sur Octalia, nous sommes heureux, nous vivons heureux, nous ne connaissons ni Dieu, ni diable et nous ne cherchons pas à savoir ce que nous ne savons pas. Mais maintenant, j'aimerais savoir pourtant...Que va t-il se passer ? J'aimerais tant vivre ou bien mourir mais ça, cet entre-deux je dois dire...Où sommes-nous, s'il vous plaît ?
- Tu parles trop, le poisson va s'enfuir...

Sentant bien qu'il ne tirerait rien du vieil homme, Armand s'allongea sur le dos et regarda le ciel. Car au ciel, il y avait un autre ciel et ça aussi était tout à fait incroyable. Du peu qu'il savait des écritures, il lui semblait qu'aucun livre sacré ne mentionnait ce fait. Un ciel avec des étoiles, un soleil brûlant ou bien caché derrière des nuages ; il aurait bien voulu en savoir davantage mais l'autre là, avec sa figure fixée sur son bouchon... Il se prit à le détester.

- Ce type... il sait tout, j'en suis sûr... il ne veut rien me dire...
- Armand, on te l'a dit, il suffit d'attendre en ma compagnie, répondit le pêcheur à l'intérieur de son crâne sans qu'il ne l'ait vu même ciller des yeux.

Alors Armand s'endormit. Il dormit longtemps et quand il se réveilla, il faisait nuit noire. Il avait froid ; le pêcheur était toujours là, la tête penchée en avant ; des étoiles dansaient sur la rivière.

- La mort n'est pas venue, se dit-il pour lui même.
- Elle ne viendra peut-être plus en effet, lui répondit la voix, la mort est insouciante, ne le savais-tu pas ? Mais pourquoi es-tu donc si pressé ?
Le vieux souleva sa canne au bout de laquelle se tortillait un ver. Il ajouta :
- Tu ne pêches pas ? C'est dommage...

Armand ne répondit rien. Il leva la tête, vit la nuit noire, le ciel noir où dansaient des étoiles, il vit les arbres noirs se balançant là-haut, tout en haut, sous le vent invisible, il voulut hurler mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il se sentit perdu.

L'homme se leva et avant même qu'Armand n'ait eu le temps de s'en apercevoir, il avait disparu.

- Où suis-je ? Qui êtes-vous, lui cria t-il une dernière fois. Mais cette fois aucune réponse ne vint troubler son esprit.

Alors Armand se mit à marcher droit devant lui. Pour calmer son angoisse, pour apaiser son cœur, pour faire quelque chose. Il aurait préféré mourir, en finir une fois pour toutes ; puis sans se l'expliquer - peut-être la marche n'était-elle pas suffisante pour le calmer – il se mit à courir. Il courait maintenant de toutes ses forces, de toute son âme dans la plaine. Il grimpa une colline, parvint à une autre plaine et là derrière la colline, il faisait grand jour. Il continua à courir encore et encore dans un jour qui jamais ne semblait devoir décliner. Était-ce cela au fond l'éternité ?

Il s'était écoulé ensuite peut-être des jours et des jours et le soleil continuait de briller sans discontinuer au dessus de la plaine. A l'angoisse du premier jour avait succédé la peur. Une peur charnelle, physique, rivée à ses entrailles, incontrôlable, qui lui mangeait le ventre et les os. Ses yeux lançaient de petites lueurs effrayantes d'animal blessé.

La plaine n'en finissait plus, Armand continuait de courir mais c'était désormais une course saccadée. Son esprit était vide, des éclairs lui déchiraient le crâne et c'était comme des décharges terribles. Il haletait, trébuchait sur des mottes de terre ; les herbes s'étaient allongées démesurément, elles ployaient, interminables, menaçantes sous un ciel, qu'il jugea infiniment lointain tout à coup, au dessus de lui.
Il progressait avec difficulté parmi d'innombrables obstacles, parmi des animaux effrayants aux yeux emplis de peur ; certains se jetèrent sur lui pour le dévorer ; il les évita de justesse en bondissant avec une agilité incroyable qu'il ne se connaissait pas. Il s'arrêta enfin quelques instant, tout son corps secoué par des tremblements incontrôlables ; il voulut porter sa main à son front pour s'éponger, mais il ne vit qu'une sorte de brindille maladroitement agitée devant ses yeux ; il poussa un cri, il n'en sortit qu'une espèce de sifflet strident ; un froissement agita les herbes, son instinct lui commanda de reprendre sa course, quelque chose s'était lancé à sa poursuite, il entendait les herbes ployer derrière lui, il sentait un souffle chaud, humide, sur sa nuque, là tout près, bientôt il sera rattrapé et c'en serait fini ! A l'ultime seconde, comme l'autre allait se jeter sur lui, il vit un énorme trou, s'y engouffra. L'animal tenta d'y pénétrer à son tour, mais heureusement pour Armand se retrouva coincé. Il apercevait maintenant la face d'un serpent gigantesque, aux yeux  révulsés, fouillant le terrier avec sa langue dans l'espoir d'y déloger sa proie.
Il demeura à l'intérieur de ce trou un temps infini et puis le serpent se retira enfin, et finit par disparaître. Armand avança prudemment en direction de la sortie, passa sa tête par le trou, agitant les étranges brindilles qui lui servaient désormais de mains pour s'orienter et humer l'air tout autour de lui.

Il progressa encore longtemps peut-être, ne sachant plus où il allait – ces herbes étaient si hautes ! - luttant contre la moindre aspérité du terrain, contre des rafales de vent qui parfois le soulevait, aux aguets, la peur et la mort vissée au corps. Et il en était ainsi à chaque seconde de cet interminable jour.

Parfois il se surprenait à dévorer de minuscules insectes pour assouvir sa faim, mais à vrai dire il agissait par instinct, sans plus y penser vraiment, il sentait que, peu à peu, sa conscience le fuyait et cela, pour finir, le remplissait d'une sorte de soulagement ; il parvint à la berge d'une rivière, la même que celle où la mort, après son long voyage, l'avait déposé. Mais cela Armand l'avait oublié.

Il huma l'air, tourna la tête, chercha un endroit ; le pêcheur était là devant lui, assis sur son siège, énorme, infranchissable. Dans une sorte de lueur ultime de son esprit, Armand le reconnut.

Le vieux se leva, marcha vers lui. Il avait des pieds en forme de sabots, un bouc prolongeait son menton, de ses yeux en amande s'échappaient des flammes...

- Le diable ! Ce fut la dernière manifestation de sa conscience à l'abandon... cela avait jailli à l'intérieur de lui comme un éclair.
- Ah te voilà toi ! Viens donc-là que je te croche, ah zut ! Tu m'as échappé, sale bestiole !


Un crapaud passant par là se jeta sur Armand et le dévora.

- Ha,ha,ha ! Fit le diable à qui rien n'avait échappé de la scène, quelle horrible endroit, je ne m'en lasserai jamais! Comme je suis heureux ici !

Et sous la lune bienfaisante, assis sur l'herbe profonde de la terre, il se remit à pêcher.
21

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bon si j'ai bien compris, si chemin faisant je rencontre un crapaud, j'ai intérêt à faire un grand détour ! Bravo, Luc, pour votre belle imagination.
Je vous invite à lire mon sonnet "Paysage nocturne" si cela vous dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

·
Image de Praxitèle
Praxitèle · il y a
Il aurait dû suivre son instinct et sa propre nature...
Le pêcheur connait l'impatience maladive des hommes.
Un texte fantastique !

·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Merci Praxitèle!
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Cela commence comme un conte puis se dévide comme une réflexion métaphysique et la chute est effrayante .
Un texte qui nous poursuit...de son côté fantastique !

·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Merci Ginette d'être allée à la pêche sur ce texte presque ancien déjà !
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Histoire palpitante et style enlevé, belle vision fantastique du passage dans l’au-delà, une chute surprenante et effrayante dans l’énorme mâchoire d’un crapaud. Un conte pour grands enfants !
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Merci Fred! Très heureux que tu aies apprécié cette histoire un peu loufoque et angoissante!.
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Cette fois au moins il est mort pour de bon.
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Il ne savait plus où il en était le pauvre! Merci Patricia de ta visite.
·
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
C'est épuisant de courir ainsi ..;surtout pour finir comme ça ! Vade retro Satanas, alors ! Je me suis régalée parce que cette progression qui de belle devient angoissante, accroche complètement quand on lit et on a trop envie de savoir ...et de sauver Armand de cette peur presque contagieuse ..j'ai vraiment aimé ...mais je vais me méfier des pêcheurs au bord de l'eau..ça c'est sûr !...ah et puis les ciels les ciels décrits étaient magnifiques
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Réflexion faîte, j'ai envie de changer la fin; il ne serait plus dévoré par un crapaud mais voué au sort (infernal) de tous ces animaux qui vivent en permanence dans l'angoisse!
Merci beaucoup Brocéliande pour votre appréciation et heureux que cette lecture vous ait plu.

·
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
oui ça m'a plu ..bien sûr ..sinon je serai tout silence ..et ne changez rien ,il faut bien que les crapauds vivent !
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Ha, ha, c'est vrai ça! Et puis il faut bien que le crapaud soit mangé lui aussi par plus gros que lui!
·
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
OUIIII !!!
·
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Aux portes de l ' enfer
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
La terre est-elle un enfer ? Merci Didier.
·
Image de Plume Le chat
Plume Le chat · il y a
Un récit d'enfer !
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Merci Plume!
·
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Une bien étrange histoire pour imaginer cet au-delà.
On court et on s'effraie en même temps que le personnage.

·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Merci Gouelan. On peut tout imaginer n'est-ce pas ?
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
Un talent de conteur,une écriture rapide et fluide,une imagination débordante. J'ai été séduit par la première partie du texte et j'ai trouvé qu'ensuite ( quand le pêcheur disparait ) on se perdait un peu. Mais votre ecriture est d'une précision, d'une justesse et d'une spontané remarquable...un vrai ecrivain....
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Merci Diorite, ça c'est gentil ! Oui, après c'est peut-être plus difficile à rendre : il est peu à peu transformé en sauterelle et se retrouve donc en enfer, car la terre est un enfer pour toutes ces petites bestioles qui passent leur (courte) vie à courir et à sauver leur peau!
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

— Allonge-toi, là, dans l’herbe. Regarde-moi, sois gentille et tendre, s’il te plaît. Oui, comme ça. Oui, comme ça…Davis sursauta légèrement. C’était fini. Comment ...

Du même thème