Le pays sans motos

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Aulnay (16.01.85)

Il y a longtemps, c’était hier, la montagne m’avait frotté le dos et usé mes souliers. Ma moto s’était perdue sur un flanc de verdure et de neige, avait noyé sa gomme dans le rio entre Taüll et Boï. Je savais qu’Inès n’allait pas tarder et me ramener un peu de jambon de pays, de saucisson espagnol, du pain de campagne et du vin. Et si elle tardait, tant pis, ce serait demain. Le temps ne compte pas. La moto est coincée, il fait froid, on va tenter d’allumer des brindilles gorgées d’eau, on fera l’amour près du feu, aujourd’hui ou demain, la tête dans la neige. Le temps ne compte pas parce que demain n’existe pas. Elle me parlera de la lune dans un Catalan que je n’ai pas encore appris et moi je m’enflammerai de discours fascinants dans un Français qu’elle ne perçoit pas.
En bas de la montagne, les rares touristes qui se sont aventurés jusque là n’osent pas troubler le mystère de Taüll. Car il y a là – je veux dire ici – un mystère. Un message qu’Inès seule – ou ses amis catalans – peut comprendre. Et moi, peut-être, le jour où j’aurai été plus loin que le corps d’Inès. Je suis déjà allé plus loin, n fait. Inès est la guide de mes caresses vers ce pays. C’est toute la peau de la montagne que je sens sous mes doigts quand j’habite Inès et son monde magique. La Catalogne aura été un de ces endroits où il y a quelque chose à découvrir. Vraiment. J’ai erré en aveugle à la recherche de beautés, de mystères, qui me dépassaient. Ils me dépassent toujours mais m’ont tendu la main des paroles qui bougent.
Elle viendra, parce qu’elle vient toujours. Que si elle ne vient pas, j’ai quand même mon couteau et je sculpterai le vieil arbre qui abrite mon feu. J’y parlerai d’amour, de jeunesse, de liberté. De nos deux âmes qui se cherchent et qui se sont rencontrées. Qui ne se parlent pas vraiment mais qui se sentent. Qui se sont retrouvées après des siècles d’errements dans le temps et dans ce foutoir social.
Elle viendra parce qu’elle est la seule à m’expliquer la lune. Que la lune, pour elle, c’est une gardienne, un regard, une lueur, une étoile pas comme les autres. Que la lune est la seule magie nocturne à pouvoir éclairer suffisamment son corps et le mêler aux contrastes des bals de la nature. Que la lune est une femme qui s’est figée là, là-haut, pour toutes les autres femmes, qu’elle est Inès et toutes les autres, qu’elle est la seule complicité permanente de la nuit vers mon envie de séduction. Que j’ai alors juste à lui parler pour sentir mon corps et ses yeux. Que c’est pour ça qu’Inès peut ne pas venir, et qu’elle sera là quand même.
Loin seront les images cadencées des moments à suivre et derrière lesquels l'on s'essouffle en vain. Pourquoi toujours les projets et les attentes, là, maintenant ou dans la minute qui va suivre ? Loin seront les autres visages que l'on se modèle pour plaire – à qui, au fait ? Et tous ces petits virages pris dans la peur de soi, pour aller au plus vite, pour ne pas affronter les lendemains terribles ou les jours heureux, pour ne pas risquer la ligne droite de nos fantasmes. Les petites passions pour le football et les gadgets, les petits métiers pour réussir, les petites certitudes pour mieux quereller les voisins, font partie de ces virages.
Là, près de ce rio où je vois couler mon sang et ma vie, en haut de cette montagne qui n'existe que pour moi, il n'y a ni virages ni visages. Ni armes ni projets, ni présent ni passé. Il y a la mémoire de moi et l'autodafé de mon double – de mes doubles. Mon enveloppe se déchire et rejoint les nuages. Je cesse d'exister en pourquoi pour mieux me glisser dans les vertiges érotiques – dionysiens – de mon existence.
Elle ne viendra pas parce que je me suis entièrement confondu avec la montagne, que mon corps est neige et soir qui tombe, que l'herbe froide qui s'accroche à mes reins est tout entière pour les neiges à venir, les circuits de lune, les brûlures de mon estomac, les chaleurs incertaines de mon feu de bois. Elle ne viendra pas parce qu'elle sait que je me suis dilué à tout jamais dans les eaux de l'Universel et qu'elle est désormais 1 goutte de cette eau diabolique – 1 goutte essentielle. Que si elle venait, elle ne me verrait pas pour cause de déménagement ou de transparence. Que nous aurions rejoint tous deux les berges sacrées de nos rivages clandestins. Que ma promotion est dans ma mutation – pour parler administratif.
Depuis une heure, ma moto a encore glissé... Bientôt je serai prisonnier de la montagne et ne pourrai plus sortir d'elle. La neige aura recouvert mon corps, éteint mon feu, embaumé mon estomac. Mes rêves d'une belle mort, d'une mort solitaire et glacée, seront à tout jamais la propriété de la belle Pyrène abandonnée. Le croissant lunaire du dernier matin ira se perdre dans les rayons d'une belle journée qui commence.
Et Inès ne viendra pas parce qu'elle savait cela.
Qu'après elle, après moi, les enfants sont toujours les enfants de personne et qu'ils piétinent avec joie – avec jeu – nos corsets d'adultes. Qu'Anoushka n'est pas encore née, que les années 80 et leur concert d'hypocrisies ne sont pas encore là. Que j'aurais pourtant pu mourir ce jour-là. Parce que j'en avais envie. Oui, envie. Pour le plaisir.
D'ailleurs, je vais mourir, là, tout à l'heure. Pour voir. Je vais laisser le vent courir sur les taillis et puis me prendre autour du cou. Il va serrer fort et je fermerai les yeux. Non, le mieux, c'est près du feu. Inès est à côté, elle ne dit rien, elle savoure mes gauloises. Les jambes pliées, elle s'adosse à un grand rocher. Elle a sur le coin des lèvres un pli – comme de l'ironie – comme un plaisir fou qui ne se savoure que dans le silence. Elle ne tournera pas la tête jusqu'au bout de la cigarette. Et puis elle s'appuiera sur un coude, regardera finalement les braises et allumera une brindille qu'elle fera circuler dans le feu. Ses yeux brilleront. Dans le silence, comme toujours. Elle laissera partir une exclamation, ou un rire, de temps en temps, pour mieux ponctuer les histoires qu'elle revit dans sa tête. Moi, je m'interrogerai sur elle et sur le reste – comme d'habitude. Elle ne me tendra aucune clé pour comprendre. Seulement son silence et ses brillances – ses ironies clandestines. La clé, ce sera sa présence miraculeuse au milieu de la nuit qu'aucun mot ne viendra gâcher,
Alors, moi, je l'observerai à moitié, regardant en même temps la lune et la montagne, mes jambes qui gèlent et qui existent toujours, le feu qui s'éteindra bientôt. Pour nous réchauffer – a-t-elle vraiment froid ? - j'aurai envie de lui faire l'amour mais je ne romprai pas le code et je me rapprocherai d'elle simplement pour entendre sa respiration. Je me soumettrai au feu de ma propre imagerie pour voir si elle n'est pas devenue soudain bien dérisoire. Et comme ce sera le cas, je m'endormirai comme ça, heureux. Jusqu'à ce que le gel et la nuit nous emportent vers le pays sans motos.
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