Le paumé

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

LE PAUMÉ

De travers, voilà comment je regarde ma copine Maud, alors que nous sommes attablés à la terrasse pisane du Cafe Pasticceria i Miracoli, dans la rue Santa Maria. Nous déjeunons d’une pizza, face à la tour penchée, tour à mon image : de travers.
En fait, « de travers » est la règle de ma vie où rien ne m’a réussi, ou si peu, ou de façon si éphémère.
Tenez, enfant, j’observais mes parents se quereller sans cesse. J’entendais quotidiennement les portes claquer et les conversations s’envenimer, puis j’assistais aux coups. Aux combats suivaient généralement des silences pesants. De mon père, je sentais les odeurs mélangées de vinasse et de sueur, et de ma mère les d’oignons frits diffusés dans la maison. Puis je devais supporter les coups de l’un comme de l’autre assénés à la moindre occasion : pour de mauvaises notes, trop fréquentes, pour un retard à table, pour un vêtement déchiré... A croire qu’ils reportaient leur guerre bestiale de couple sur ma personne. De leur part, j’avais droit à tous les reproches insensés, partiaux et irraisonnés. Chez nous, maison ne rimait pas avec raison. Fils unique, j’absorbais tous les coups. Une fratrie m’aurait permis de partager ces malheurs quotidiens, de s’entraider à supporter cette situation. Mais non, j’étais seul.
De travers, voilà comment s’est déroulée mon enfance. Peut-être ai-je eu de l’alcool dans mon biberon ? Au regard de mes « anti-prouesses » à l’école, j’imagine que les instits et les profs n’en auraient pas été étonnés et peut-être auraient-ils même échafaudé une explication à mon comportement de sous-doué timoré.
De travers aussi étaient mes relations en dehors de la famille. D’une grande timidité, j’étais incapable de me lier avec d’autres camarades de mon âge. De ce fait, éternel solitaire, j’avais une inaptitude terrible à partager ma condition misérable, peu reluisante et désespérée.
Evidemment, mon orientation scolaire a été d’une évidente simplicité : la voie générale m’était totalement déconseillée. Je n’avais aucun projet professionnel. Les professeurs ont donc suggéré un métier, immédiatement retenu par mes parents qui ont profité de cette aubaine pour ne pas décider eux-mêmes, d’autant plus que le lycée professionnel idoine était très proche de notre domicile (pour tous, j’aurais été incapable de gérer les transports, l’hébergement et les horaires...). Dès les premiers mois, j’ai vite détesté ce futur métier. Mais par crainte de la réaction physique et verbale de mes géniteurs, je me suis tu. J’ai donc poursuivi les années d’enseignement professionnel sans aucune conviction. Résultat : échec au bac. C’était évident ! Jamais personne n’a cherché à réduire mes immenses incapacités. « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif » entendais-je. Et j’avais très bien compris que j’étais cet âne incorrigible.
De travers, vous dis-je.
En fait, j’étais un sacré collectionneur ! Collectionneur de baffes, de mauvaises notes, de ridicule, d’échecs. Malheureusement, ces collections n’ont aucune valeur sur le marché. Vous imaginez deux collectionneurs s’échangeant l’un des baffes, l’autre des coups de pied aux fesses ? Combien d’euros pour une mauvaise note ? La cote aurait-elle été différente entre un zéro en maths et un zéro en dessin ? Et si cette collection existait réellement, quel nom aurait-elle eu?
« Fessephile » pour un collectionneur de fessées ?
« Zérophile », ou « nulliphile » pour les mauvaises notes ?
En fait, j’aurais dû aller voir un schoïnopentaxophile, un vrai collectionneur, lui, qui m’aurait proposé une de ses cordes de pendaison parmi celles de sa collection. Mais voilà, je n’en ai même pas eu l’idée, et je n’aurais certainement pas eu le courage de l’utiliser, voire de simuler l’acte pour faire remarquer l’inutilité de mon existence.
Dans cette collection, quelle aurait été la perle rare ? Je n’ose l’imaginer car dans cette vie, je n’ai pas eu l’occasion de me retrouver ni à l’hôpital pour des sévices trop brutaux, ni à la porte de la maison parentale. N’est-ce pas ce qui m’a manqué dans la « brutophilie » de mes parents ?
Mais il arrive au collectionneur de se trouver dans une phase à vide au cours de sa quête insatiable. C’est ce qui m’est arrivé après mon bac raté. Eh oui , ma collection de baffes, d’échecs et autres nullités s’est arrêtée : une employée de la seule agence d’intérim où j’ai enfin osé pénétrer m’a prise en pitié. Elle a vite ressenti ma détresse personnelle et le fait que je serai dévoué corps et âme à quiconque me prendrait en considération. Elle avait vu juste ! Elle m’a trouvé diverses missions. Je les ai exécutées avec sérieux, ne serait-ce que pour lui faire plaisir et la remercier de son attention à mon égard, la première de ma vie ! J’aurais tellement souhaité qu’elle soit ma mère ; quelle vie agréable aurais-je pu avoir ! Elle devenait tout pour moi. Une confidente pour entendre mes malheurs (enfin une !), un soleil pour m’éclairer et réchauffer mon cœur, une conseillère pour m’aider à m’éloigner de la maison, une décideuse pour diverses actions... Ma déesse... Celle en qui je mettais une confiance aveugle et sans borne. Elle était ma bouée de survie pour éviter de couler.
Couler : je crois que c’est ce qui me serait arrivé sans elle. Qu’aurais-je fait seul, âne sans ânier, bateau sans capitaine ? Ane, j’aurais erré stupidement dans la savane humaine ; bateau, j’aurais été incapable de me présenter devant les hautes vagues de l’océan des hommes. Les abysses auraient été mon destin.
Peut-être Sylvie (c’est le prénom de mon sauveur) a-t-elle agi de la sorte pour son intérêt personnel, la satisfaction de ses clients, des primes éventuelles ? Mais moi, je ne regarde que les bienfaits ressentis. Et ils sont nombreux, intenses, et contrastent tellement avec le passé. Pour la première fois, une personne a exprimé de l’empathie à mon égard. Jamais mes parents, mes oncles et tantes, mes cousins et cousines, les enseignants n’ont eu une seule once de sympathie. J’étais le bon à rien de la famille, le définitivement perdu du monde éducatif. Je ne devais mériter aucun amour ni attachement. Jamais je n’ai perçu le moindre signe d’encouragement, ou lu le classique « peut mieux faire » sur mes bulletins de notes. J’étais le parasite qui se détachera bien un jour faute de lien affectif avec qui que ce soit. Il fallait juste attendre que le fil ténu lâche. Aucune volonté de quiconque ne s’est manifestée pour tenter de me rapprocher de la normalité.
Mais avec Sylvie, je me suis senti très vite en sécurité. Tous ses conseils étaient profitables. Grâce à elle, je suis devenu autonome. Oh ! j’ai vécu six mois encore chez mes parents après l’échec au bac. Le temps de trouver des activités intérimaires, puis de chercher un petit studio. Six mois terribles à supporter encore ceux qui poursuivaient leur acharnement imbécile, me traitant toujours de paria, tout en exigeant un loyer. J’allais devenir leur vache à lait souffre-douleur !
Dans mon studio, j’ai enfin goûté mon indépendance. L’absence des sévices devenaient un vide agréable. Qu’allais-je faire de mes soirées libres, de mes week-ends entièrement disponibles ? Je n’avais aucune envie de rendre visite à mes parents, ni davantage à mes proches qui m’avaient tous ignoré. Du lycée, je n’avais aucun copain. J’étais seul, livré à moi-même. Ma timidité excessive ne me permettait pas de me créer des amis immédiatement. Questionnée, Sylvie me donna quelques conseils pour sortir progressivement de ma réserve farouche. C’est ainsi que j’ai tenté de me lier à des collègues féminines au travail. Par certaines, je fus rejeté, évidemment. Avec d’autres, je pus échanger quelques propos encourageants. Mais avec peu d’entre elles naissait une envie de se retrouver en dehors du travail. Je crois que ces dernières avaient le comportement de Sylvie : de l’empathie pour me faire sortir de mon effacement et de ma pusillanimité. Ce furent Cindy, Léa, et surtout Maud.
Avec Maud, on s’est vite compris. Nous avions subi la même galère dans notre enfance. A croire que nous avions eu les mêmes parents. Nous nous sentions frère et sœur. Cela réconforte de savoir qu’on n’est pas le seul à avoir vécu cette histoire personnelle. Alors, en quelques mois, nous avons décidé de vivre ensemble. Mon studio était plutôt étroit ; le sien aussi. Mon lit d’une personne n’était pas adapté ; elle avait le même... Alors, on s’est débrouillé avec ce que nous avions en s’installant chez moi, plus proche du centre-ville. Cela nous convenait. C’était notre havre de paix, notre asile, le nid de notre renaissance. Il nous suffisait. Les soirées et les week-ends nous appartenaient. Nous naviguions dans les rues uniquement pour faire étalage de notre bonheur. Nos besoins étaient frugaux. Nous étions comme un couple de tourtereaux virevoltant de branche en branche et se contentant des quelques graines glanées ici et là.
Jusqu’au jour où Maud aperçut une affiche à la vitrine d’une agence de tourisme : « Pise pour 95€ par personne ».
- Ça ne te tenterait pas ? me demanda-t-elle en se dirigeant sans attendre vers l’entrée de l’agence. Pour la première fois, je constatais qu’une publicité l’attirait au point de ne pas résister. Cela me fit un coup au cœur : je sentais que quelque chose se transformait dans notre couple. Tout d’un coup, c’est comme si notre liaison prenait le risque de s’ébrécher.
- Oui, bien sûr, lui répondis-je, sans conviction et craintif d’une telle aventure.
Très intéressée par cette proposition alléchante et peu coûteuse, Maud m’enjoignit de signer avec elle. Oh ! il ne s’agissait que de deux jours et une nuit sur place. Mais cet engouement subit fut un choc pour moi.
C’est ainsi que j’étais attablé à une trattoria le midi du deuxième (et dernier) jour de notre escapade pisane, face à Maud, mon regard amer pointé vers cette sœur d’infortune.
Par malheur, pendant nos déambulations dans les rues de Pise, je ressentais un changement chez Maud. Elle semblait de plus en plus intéressée par la vie italienne. Elle goûtait la chaleur ambiante. Elle frétillait aux odeurs de cuisine locale. Ce n’était plus la Maud que je connaissais. Elle se sentait chez elle et déplorait notre retour dans la soirée. Moi, je voulais revenir à mon bercail où je comprenais la langue, où je connaissais les façades par cœur, où je me sentais en sécurité. C’est comme si une rupture s’annonçait avec Maud. Nos chemins semblaient diverger à Pise. Pourquoi sommes-nous venus dans cette satanée cité ? C’était l’idée de Maud qui n’a fait que répondre à une impulsion !
Mon Dieu, Maud, tu m’échappes ! Quel avenir sans toi ? Mes espérances se détruisent ! Je vais redevenir le paria. Tous ces moments si agréables n’étaient-ils qu’un intermède éphémère ? Me voilà désespéré, angoissé de retomber dans l’état antérieur à notre liaison.
Ah quelle trahison !

Alors, « de travers » sera-t-il toujours le fil conducteur de ma vie ?


Commentaires de l’auteur :
A l'origine de ce texte se trouvait le défi de commencer une nouvelle par l'expression "De travers". Me sont alors apparues l'image de la tour de Pise et surtout les vies tordues que je rencontre partiellement au cours de mes actions bénévoles. Ce n'est pas facile de s'en sortir avec un démarrage défavorable de l'existence. Et attention aux éclaircies éphémères...
Voir aussi "Liberté, égalité..."qui commence aussi par "De travers"
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rosine champion · il y a
Un bien joli texte, il donne envie d’une suite.
R.Champion

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JACQUES LAUNAY · il y a
Merci Rosine.
Pour la suite, on peut imaginer plein de choses, du "je ne m'en sors pas" à "je me prends en main".
Saint Augustin : "l'espérance a deux filles : la colère et le courage. La colère face au constat, et le courage pour agir".
Jacques

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