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L'affaire était bouclée depuis la veille, il ne restait que la bicyclette à charger. Vincent retira la roue avant, le guidon, dégagea la lunette arrière des piles de bandes dessinées et réussit à caser l'engin. Son patrimoine tenait là, réduit au volume de la voiture. Les meubles du galetas, un lit en bois, deux chaises et une table bancale qui étaient sur place à son arrivée, il les abandonnait au successeur. Reclus dans ce deux-pièces en bord de nationale, il refusait de finir sa vie dans ce bled sans Poste ni boulangerie, où l'unique bistro était devenu le claque des tarés du village. Un événement -enfin- allait bousculer l'ordinaire. Un courrier de Paris... Vincent ne s'en séparait plus, se déplaçant comme l'Empereur la main sur le cœur. L'enveloppe était magnifique. Une grande pochette blanche que le facteur avait dû plier pour glisser dans la boîte. Dix ans qu'il avait quitté sa Bretagne. La moindre barque était trop chère pour lui et aucun pêcheur ne voulait l'embaucher. Accusé puis blanchi dans une affaire d'ados, le mal était fait et tout le village lui avait tourné le dos. Au bar de la Marine, assis aux premières lueurs devant son café, bien en vue sur le quai, ses bras puissants disponibles et les yeux tournés vers le large, rien n'y faisait, les chaluts partaient sans lui. Alors il avait pris la route, suppliant sa vieille auto de ne pas, elle aussi, l'abandonner. Cap au sud, au hasard. Son installation ici ne lui avait rien coûté. Une panne d'essence l'avait obligé de s'arrêter dans le village. Il y fit le plein et y resta dix ans. Personne n'attend sa venue, Vincent est un électron libre, désespérément libre. Il n'eut jamais ce fils-confident qui lui manque aujourd'hui. Il n'est même pas un « numéro ». Tombé malade une fois la Caisse Maladie ne le connaissait pas. Son employeur est un voyou mais Vincent n'a rien dit car il a craint pour son emploi. Qui pouvait lui écrire de la capitale ? Qui connaissait son adresse, son existence ? À l'intérieur de la pochette un bristol porteur du message en relief... « Présentez-vous sans délai... » et quoique mal définie, l'offre était alléchante. Le « Patron » ne souffrirait aucun retard : il fixait un rendez-vous, à Vincent d'être à l'heure. Les clefs confiées à la voisine, il jeta un dernier coup d’œil sur la façade noire de fumée. Ses deux fenêtres aux rideaux sales lui parurent misérables. Il oubliera vite la vue imprenable sur les poids lourds qui défonçaient la maigre chaussée. Le vacarme il ne l'entendait plus mais les vibrations faisaient trembler la vaisselle. La voisine et deux femmes assistèrent au départ, Vincent en ressentit un pincement d'orgueil. Il se coula au volant, heureux que sa place y fût réservée. Le moteur grinça, cracha noir puis ronronna. Le bras levé comme un président il se mit en route lentement avec la souplesse d'un lourd convoi.

Vincent dépassa le panneau de fin de village. Premières clairières, les bois, la campagne. Il s'emplit les poumons d'air frais ce qu'il négligeait de faire lors des aller-retours entre sa cuisine et la casse qui l'avait embauché. « Embauché » est un grand mot. Le gérant de cet amas de ferraille avait vu en lui un homme à tout faire dont les muscles compenseraient un esprit limité. Il alluma une cigarette. La fumée s'écrasa sur le pare-brise avant d'être happée par l'appel d'air et de disparaître comme un fantôme écartelé. Une carte de France, à quoi bon... Paris n'allait pas déménager ! C'était presque trop facile : à gauche en sortant du parking et tout droit jusqu'à la Ville Lumière ! La « gauche », la sinistre de mauvaise augure chez les anciens mais Vincent n'avait rien à craindre, n'ayant jamais appris le grec. Avaler les kilomètres, gérer la fatigue, il saura. Le travail manuel chez l'épaviste avait eu le mérite d'entretenir sa forme physique. Il faudra prévoir les étapes pour le coucher et les repas, points qu'il avait négligés, comme il avait négligé son existence.

Premier incident : un pneu crevé. Devant une telle masse le cric lui parut frêle. Pour éviter qu'il ne s'enfonce dans la terre humide il plaça dessous cailloux, brindilles, ce qu'il trouva. Il changea la roue et malgré le retard repartit heureux. À l'heure des infos la radio annonça le départ d'une fusée russe vers un satellite à réparer. Trente mille kilomètres dans l'espace... « Elle arrivera peut-être avant moi !» s'amusa Vincent. Il passa une ville importante dont il ne sut le nom et craignant la monotonie de la nationale prit à gauche (encore...) à travers la lande une route secondaire, sans poids lourds dangereux et malodorants. Sur les itinéraires bis le paysage change radicalement. Celui-ci était du genre « ter » privé de signalisation et pas entretenu. Les placards publicitaires avaient fait place à des pancartes peintes à la main d'auberges discrètes pour « escapades amoureuses » se dit-il au hasard. L'amour, Vincent avait oublié. La seule femme qui avait compté et qui l'avait (un peu... ?) aimé était partie quand il avait voulu un fils. La chaussée déformée le ralentissait. Des gravillons mitraillaient le châssis et les trous malmenaient les essieux. Il regretta. Il n'aurait pas dû quitter la grand-route. Le « Patron » n'attendra pas, Vincent et ses maigres références seront vite remplacés. Il pressa l'allure et siffla par-dessus la radio un vieux truc pour se sentir moins seul. Le soir tombait. Il était temps de trouver une auberge et une soupe chaude. Il s'arrêta pour consulter la carte. Voyons... On a quitté la nationale ici on devrait donc se trouver sur cette... La carte est trop vieille ou... Autour de lui des champs abandonnés, des arbres morts, des fils électriques au sol. Ce n'était pas une route, juste un gros chemin de terre. Il repartit. « Ils pourraient quand même boucher les trous... ! En passant sur l'un d'eux, la voiture tangua.
Au milieu d'un refrain, la radio s'arrêta. Vincent tapota dessus en maudissant les faux-contacts et les vieux appareils. Il siffla seul la fin de la chanson. Profitant des dernières lueurs il accéléra. Le compteur indiquait soixante.

Le choc se produisit alors qu'il cherchait ses cigarettes. Il fut si violent qu'il déstabilisa l'auto dont l'arrière ballotta. Vincent redressa avec peine. Un trou plus profond avait happé la roue avant droite, cassant net l'essieu. La situation était dramatique. Au diable le rendez-vous, la nouvelle vie, il fallait sauver celle-là ! Quel idiot de tomber à son âge dans le piège d'une balade romantique... Il maudit cette nature qui se refermait comme une dionée. La panne était irréparable. Adieu le job, Paris, ses boulevards... C'est alors qu'il pensa... au vélo.

Inespéré. L'auto en panne, le vélo prenait le relais et Vincent bravait le destin. Un beau routier tout neuf à la selle accueillante et aux jantes larges. L'occasion de tester ses qualités sur lesquelles le vendeur avait insisté pour ne pas baisser le prix. Il emportera le minimum. Vivres, eau, lampe et papiers personnels, sans oublier ce précieux (et curieux...) courrier parisien qui avait décidé de son sort. Abandonner sur place ses affaires fut un crève-cœur mais la solitude du lieu devint, à cet égard, rassurante. Qui, à part lui, empruntait cette route, à cette heure... Avec précautions il sortit la bicyclette. Elle était magnifique, rutilante, de l'acier français dont on sentait le poids à bout de bras. Il faudra pédaler et la nuit s'annonçait mais Vincent se dota d'une âme de champion. Il régla guidon, roue, freins. Après avoir remonté les vitres et bouclé l'auto, il enfila deux pulls. Mon Dieu... les outils ! Il emporta pince, tournevis et marteau. Il était prêt. Sa jambe chercha le cale-pied. Il parcourut les premiers mètres de sa nouvelle étape. Son feu éclairait mal. Il le redressa et gagna dix mètres. Toujours ça.
Pendant les premiers kilomètres les jambes, heureuses, se défoulèrent. La fraîcheur du soir et le sentiment de liberté firent oublier la folie de l'entreprise. Mais très vite le froid et la peur lui mouillèrent les yeux. Il se mit à guetter les lumières des hommes, de n'importe quels hommes.
Les mauvais, les méchants sont ceux qui nous dérangent dans le confort. Dans sa situation, Vincent n'avait que des amis, tout vagabond eût été un frère et il l'eût accueilli à bras ouverts. Le paisible ronronnement des roues, l'humble cliquetis de la chaîne se muèrent en vacarme assourdissant, la salle des machines d'un paquebot. Un trou dans la chaussée le réveilla. Où était-il ? Que faisait-il à bicyclette, la nuit tombante, en pleine nature ? Qui étaient ces « gens » qui l'avaient mis dans ce pétrin ?
Et ce chemin qui ne menait peut-être nulle part...
La brousse s'installait, il faudra éviter les sangliers et autres animaux sauvages. Le froid le saisit dans le dos. Il n'était pas assez couvert. Il redoutait le moment de mettre pied à terre et força sur les pédales.
Vincent chercha la lune comme les Indiens implorent les Dieux, humble et confiant. Mais la lune était en panne. Une heure qu'il roulait. Les ombres dévoraient le paysage. Soudain il eut peur. La peur qui se venge et rit à nos dépends. La peur de perdre notre précieuse vie, de sentir l'univers l'engloutir, immense et malfaisant. Il vendra cher sa peau. Il empoigna le guidon, toisa les ténèbres tantôt droit sur sa selle tel un suricate à l'affût, tantôt dans la position couchée du champion cycliste. Il changeait de plateau, actionnait la sonnette pour rester maître de l'équipage. Le timbre, dans la nuit, grelottait, dérisoire. Ne pas toucher aux freins, ne pas briser l'élan. La brume devenait liquide. On n'y voyait plus mais le vélo poursuivait sa route. Vincent décocha un gros mot. D'autres suivirent plus crûs qui l'étonnèrent mais personne ne lui reprocha sa vulgarité. Alors il marmonna des prières. Il avait assez joué, qu'attendait-on pour donner la lumière ?
Insensiblement te terrain descendait. En mode roue libre, les jambes épuisées profitaient de l'aubaine. Pour la dernière étape les arbres se poussaient, ouvraient la route. La forêt vit passer un bolide qui louvoyait avec une adresse diabolique. Il sera à l'heure au rendez-vous, le « Patron » sera content. Vincent n'avait aucun mérite, « on » avait tout organisé jusqu'à ces routes secondaires qui ne figurent sur aucune carte. Le mobile brisait les dernières branches. Les rongeurs qui n'eurent le temps de s'écarter périrent coupés par deux disques d'acier. À cent mètres grouillait le précipice. Le rendez-vous, enfin... Il avait tout quitté pour ça !

Cinquante mètres avant la délivrance. Le garde-chasse entendit un grand souffle. Il sortit, son vieux fusil à la main. Vingt mètres. Le gouffre l'attendait, bras tendus. Vincent-l’ Ouragan, d'un saut rageur, plongea dans la nuit ! Le plus triste pendant qu'il tombait, c'est qu'aucune frêle Marguerite ne fut sauvée des Enfers, Vincent n'étant pas amoureux.

Notre garde-chasse qui entendit « rire les montagnes » fut emmené en urgence psychiatrique. Il décédera lors du transfert. « Défaillance cardiaque » notera le légiste... Les arbres savent mais ne parleront pas. Ils ont trop peur, ça brûle vite un arbre. Tout en bas passait la nationale, indifférente. Un panneau indiquait « Paris 666 », ça ne s'invente pas... On ne retrouva aucun corps. Le vélo fut récupéré. Il avait souffert mais pourra resservir...

Installé dans un paisible coin de France pour la qualité de ses antennes-relais (et pour sa tranquillité...) le « Patron » vient d'ouvrir un blog qui marche d'Enfer. Satisfait de sa dernière « embauche » le Voleur d'âmes griffonne une nouvelle annonce sur un coin de table. Une de ces offres alléchantes pour élus paumés, triés sur le volet, désireux d'un nouveau départ. Sans famille, sans amis, un solitaire c'est l'idéal et Vincent fut parfait, un peu facile même... Fondu dans la foule, le sourire aux anges, s'allumant une clope en claquant du pouce, Belzébuth se rend dans sa brasserie préférée « La Mare au Diable » pour ripailler et s'enivrer de cette nouvelle victoire.
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JACB · il y a
Il y a des destins qui sont marqués par la poisse ! Le seul réconfort que l'on peut offrir au personnage, c'est un peu de compassion. en tout cas on se laisse embarquer par l'écriture de bonne facture, merci De L'Air.
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Philip Kie · il y a
Le travail tue beaucoup trop, faut s'en méfier.
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De l'Air ! · il y a
C'était le moment idéal pour lui de faire grève !
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Dolotarasse · il y a
Oh le pauvre, il aura pédalé pour rien... Pas bon de rencontrer le diable !
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De l'Air ! · il y a
Non il m'aura permis d'écrire ce ttc !
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Ginette Vijaya · il y a
Tragique et lucide.
Une écriture sans fioritures lucide et qui avance comme des dés jetés sur un plateau de jeu ;

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De l'Air ! · il y a
Merci pour ce beau commentaire
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Joëlle Brethes · il y a
Pauvre Vincent qui connaît une fin de merde pour clore une vie de merde… :(
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De l'Air ! · il y a
Merci Joëlle, c'est un ancien texte que j'ai remanié et allégé. Plus ça va et plus je me dis qu'écrire c'est surtout biffer des mots, des phrases et parfois des paragraphes entiers !!
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Joëlle Brethes · il y a
Tu prêches une convaincue !...
Bises :)

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De l'Air ! · il y a
Bises
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Elisabeth Marchand · il y a
Une chute tellement inattendue... c'est le cas de le dire !
J'ai beaucoup aimé lire le parcours de ce pauvre homme plein d'espoir. Belle écriture, vraiment.

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De l'Air ! · il y a
Merci Lisbeth, tu es la première
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