Le pas de silence

il y a
6 min
28
lectures
2

Le monde change, le monde bouge. Le présent s'éclaire à la lumière d'un passé plein de douleurs et de joies humaines. J'écris pour dire la vie, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Je ne parviens  [+]

J’avais décidé de prendre du recul. Ma vie jusqu’à présent avait été pleine de bonnes surprises, de mauvaises rencontres, de belles histoires et de méchants échecs : la vie d’une quinquagénaire. Rien de bien marquant en définitive. Le temps avait fait son œuvre sur les douleurs et les chagrins, avait rendu moins acerbes les déconvenues et plus acceptables les errements. J’avais un mari, comme beaucoup de femmes, mais dont j’avais de plus en plus de mal à accepter qu’il vieillisse, qu’il s’affaisse et perde de ce mordant que j’avais tant admiré. Peut-être me renvoyait-il à mon propre destin? Même âge, mêmes cheminements dans l’histoire d’une génération joyeuse et rebelle, mais nos caractères, si je les avais longtemps estimés complémentaires, me paraissaient maintenant contradictoires, voire incompatibles. Nous ne nous retrouvions plus que sur des souvenirs, des enfants désormais à même d’assurer leur avenir mais n’avions plus de projets communs. Et puis, il y avait eu ce jour où, montant vivement l’escalier, j’avais eu un pas plus lourd et un cœur moins facile. Il y avait aussi cette amie de mon âge qui, un matin, avait senti un côté de son corps se paralyser et avait perdu mobilité et parole. Elle était depuis enfermée dans une clinique, luxueuse certes, mais qui prolongeait une existence qu’elle aurait voulu abréger, j’en suis sûre.
J’étais une femme faite, d’âge mûr, qui avait réussi professionnellement. Et aujourd’hui, j’étais mal dans ma peau, à nouveau, comme quand, adolescente, je m’interrogeais sur le sens à donner à mon existence, sur les choix que je pourrais et devrais faire alors que je n’en avais pas l’expérience. Il me fallait me poser, stopper cet élan routinier pour relancer ma vie. Un moment banal d’une existence somme toute banale.
Je me disais aussi que cinquante ans, c’était tout près de soixante et sûrement pas la moitié de ma vie. J’en avais largement entamé la deuxième partie. Qu’allais-je en faire ? D’ailleurs, le seul fait de me poser la question en sous-tendait la réponse. Il me fallait reconsidérer l’organisation que j’avais jusqu’alors adoptée. J’avais besoin d’air, de liberté, de solitude.
Je décidai de partir en reportage en Irlande. J’en rapporterais des éléments pour un article. Un œil étranger sur un pays qui me semblait si loin de moi pourtant. J’étais une latine, fondamentalement, avec ses coups de cœur, ses fureurs, ses passions. Je m’imaginais l’Irlande comme un pays structuré, où le calme le dispute à l’air de la lande. Il y avait bien les orgies de bière rousse ou de whisky, les châteaux et les ballades mélancoliques ! On disait les Irlandais chaleureux, accueillants, mais encore... Comme je voulais plonger progressivement dans ce nouvel univers, je décidai de prendre le ferry à Ouistreham. Cinq heures de traversée, de nuit, cela me permettrait de me familiariser avec l’esprit britannique.
Me voici à l’entrée du monstre. Ma voiture s’engouffre dans l’antre sombre. L’air est vicié par les gaz d’échappement et l’odeur de fuel omniprésents. Je monte sur le pont. Le vent du soir apporte une fraîcheur délicieuse : il a fait tellement chaud aujourd’hui ! Les mois d’août sont devenus insupportables, tant ils se chargent d’une chaleur forte et pesante. Même le soleil paraît hostile. Et pourtant, comme j’en ai longtemps apprécié la brûlure sur ma peau nue, la sensation unique d’être transpercée sans être blessée, d’être envahie par sa force !
Sur le pont avant, large plate-forme qui donne directement sur l’étrave, s’agglutinent les voyageurs. Les enfants courent à droite, à gauche ; certains glissent et tombent sur le sol humide mais se relèvent bien vite, se frottant qui le coude, qui le genou. Puis le sourire revient et la course reprend ! La vie est faite de chutes et de rebonds et ils l’ont déjà compris, eux que seule la fatigue arrête. Un couple de personnes âgées est penché au-dessus du bastingage : ils sont côte à côte, s’effleurant du bras. Ils regardent ensemble dans la même direction, dans la certitude intime que l’autre est présent, là, tout près. Rien ne semble ternir l’harmonie qui s’en dégage. Plus loin, des amoureux se dévorent des yeux, faute de pouvoir le faire autrement : autre temps de l’amour où le désir s’empare des êtres sans prévenir, oblitérant les autres. Une bulle close, encore inaccessible et qui bientôt éclatera quand il faudra accueillir et faire grandir des enfants, que viendront les aléas, les contretemps. Une dizaine de jeunes est regroupée tout à l’avant. Leurs rires, leurs jeux de mains, leur énergie, tout respire la vie, l’insouciance. Seul compte leur groupe ; le reste est aléatoire, sans réelle existence. Ils ont le temps de voir, le temps de souffrir. Quelques hommes seuls discutent entre eux, des transporteurs routiers ou des travailleurs transfrontaliers. L’un d’entre eux me fixe et il me semble que je rougis. C’est un homme grand, d’une cinquantaine d’années, l’œil clair et la bouche charnue. J’évite ce regard ; je ne cherche rien qui puisse me dérouter de ma quête. Alors, je quitte les lieux et pénètre dans le hall animé où s’égrènent dans un cercle parfait les boutiques de produits détaxés : tee-shirts, souvenirs, bijoux, parfums et inévitables sacs de luxe. Les premiers chalands se pressent, enfermant dans leurs bras avides les objets dont il faut absolument profiter. Leurs yeux pétillent d’envie et rien n’arrête le frétillement de leurs mains sur ce qui leur semble être le nec plus ultra du voyage. Rien de nouveau, rien d’intéressant, si ce n’est le prix. J’achète une crème de beauté dont je sais bien qu’elle ne comblera jamais mes rides. Mais c’est un pis-aller rassurant et les jours où je vais bien, je me trouve encore jolie. Je prends un des couloirs pour trouver la place qui m’est réservée. Des cabines à droite et d’immenses pièces à gauche, offrant aux voyageurs des sièges confortables où ils pourront se reposer. Je repère mon siège, dépose mon sac à dos dans un rack et ressors.
La passerelle a été relevée. Les adieux se prolongent sur l’arrière du bateau : on se jure qu’on s’aime, on pleure de se quitter. Les bras se lèvent, les mains s’agitent jusqu’à ce que rupture se fasse. Nous prenons la mer, à moins que ce soit elle qui veuille nous prendre. Je me suis souvent demandée quel effet me ferait un naufrage, comment je réagirais face à cette adversité nouvelle où la mort rode, où chacun tente de sauver sa peau, dans le si humain « sauve-qui-peut » général.
La côte va peu à peu s’effacer dans la nuit ; seules les lumières de la ville scintilleront encore et chacun se tournera alors vers la côte suivante, comme on passe d’un épisode à l’autre de sa vie. Chacun oubliera ce qu’il vient de quitter pour s’arrimer au monde nouveau qui arrive.
Les voix se taisent peu à peu.
Il fait froid dehors. Sur un transat, un homme repose, emmitouflé dans un duvet. Il n’a pas peur de la pluie qui généralement s’invite à chaque traversée. Les autres sont rentrés; je vais m’installer dans mon fauteuil. J’ai froid ; j’enfile un pull douillet. Et je m’endors.
Soudain, une sirène. Des cris dans le couloir ; les gens se lèvent, affolés, titubant dans leur sommeil. Que se passe-t-il pour qu’ainsi, de façon irraisonnée, les gens se précipitent dehors, quittant une zone où tout est calme ?
Je reste là. De toute façon, j’apprendrai bien à temps ce qui se passe. Inutile d’aller gonfler la foule qui se presse sans savoir. Un message dans les haut-parleurs :
« Bonsoir à tous ! Nous vous prions de rester dans vos cabines. Un petit problème technique nous a contraints à ralentir. Nous allons pouvoir continuer notre traversée. Nous vous rappelons que nous stationnerons quelques heures au large des côtes britanniques afin de prévoir notre arrivée au petit jour ; ceci est la procédure normale. »
Les gens reviennent, calmement, résignés, comme toujours. Dans leur regard pourtant, l’anxiété du danger, la peur de la souffrance.
Le silence se fait partout. Chacun est pris dans ses pensées et n’ose faire le moindre bruit qui pourrait perturber ce qui se joue ailleurs, hors de leur espace, mais qui fonde l’angoisse qui les étreint. Et si le bateau coulait ? Et si l’équipage n’avait pas vu le trou béant dans la coque ? Et si les systèmes de sécurité avaient été sabotés ? Et si, et si.... Comme l’homme est fragile face à l’adversité ! Et comme la peur est facile ! Elle est dans le pas du silence, celui qui se fait seul, au plus profond de soi. Les parents frémissent pour leurs enfants ; les femmes ouvrent grand leurs bras pour accueillir leurs petits, comme une poule ses poussins ; les hommes protègent les femmes et leur progéniture. C’est la nature qui s’exprime ; nous voilà revenus aux sources, quand le danger engendre la fuite ou la guerre.
Mais qui fait la guerre ici ? Personne. Il n’y a eu qu’un rapide événement qui a déclenché une alarme bien ordinaire. Mais cela a remis en question la quiétude du voyage, son paisible et routinier déroulement.
Et moi, dans tout ça ? Est-ce que j’ai peur ? Je ne parviens pas à le savoir vraiment. Au fond de moi, il y a soudain ce questionnement: ce besoin de prendre de la distance n’est-il pas qu’une fuite en avant, un privilège que je peux m’accorder ? Comme toujours, je n’ai pas pesé le pour et le contre : j’ai agi et j’en assumerai les conséquences. C’est ainsi. Mes études sont ainsi : allons par là et on verra. Mon mariage est ainsi : pourquoi pas lui ? Ma vie, mes choix sont ainsi. Je m’adapte facilement aux aléas ; ils me boostent, ils m’aident à pimenter mon existence, à prendre et à vivre des risques. Ma décision de partir est venue tout d’un coup. Bien sûr, cette impression maussade de tourner en rond, de ne jamais vraiment vibrer, de manquer quelque chose est sous-jacente. Bien sûr, je sais que je peux me tromper ; ce n’est pas grave en soi, pour moi ! Mais j’ai oublié l’impact de ma décision sur les gens qui m’aiment. J’ai agi en égocentrique, peut-être parce que je ne parviens plus à me satisfaire du quotidien. Oui, j’ai peur, pas de ce bateau fébrile qui m’emmène vers l’Irlande, mais de ce que j’ai pu déchaîner. N’ai-je pas rompu l’équilibre d’autres vies, comme cet incident de parcours l’a fait de notre sérénité ?
Bientôt, la tension retombe. Tout redevient normal. L’équipage accompagne, dialogue, explique. Puis le ferry s’arrête au large, s’endort avec ses passagers. Nous sommes dans un ventre rassurant et nous pouvons souffler. Je sais alors que je ne descendrai que pour prendre un billet de retour pour Ouistreham. Là-bas, je quitterai ce navire et ces gens, sans me retourner ; je rentrerai à la maison, j’ouvrirai la porte tout doucement, je me glisserai auprès de lui et je lui dirai que je l’aime.
2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !