Le parc Kampa

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Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Le parc Kampa

Comme tous les parcs de Prague, le parc Letna est doux, accompagnant, silencieux, reposant, délicieusement ombragé, délicieusement boisé mais délicieusement « arbré » serait ce qui lui convient le mieux. Je le connais en toutes saisons, il est toujours superbe, déclinant avec bonheur les beautés de chacune d’entre elles ; il leur rend hommage.
Il est au-dessus de la ville et en on a une vue superbe mais il serait inconvenant de dire qu’il domine Prague. Prague ne se domine pas, Prague s’offre à qui veut bien être séduit et la respecter. Prague a trop souffert pour ne pas être généreuse. Toute la ville invite à se ressourcer, à se laisser aller dans les belles émotions qu’on a parfois du mal à exprimer ou à s’avouer. Prague incite à ressentir, explorer, mettre en évidence ces moments de bonheur pour soi et pour être reconnus, vécus, compris. Surtout les accepter pour surtout mieux les offrir ; Prague propose de se chercher, de se retrouver pour mieux avancer. Prague, est du respect, de l’enthousiasme ; elle est aussi la ville des librairies, des cultures partagées. Le bonheur sécurisant d’entrer dans une librairie, d’en découvrir une autre et puis encore une autre, les voir proposer tellement d’ouvrages rares, importants, ou connus ou...reconnus qui ne demandent qu’ à être lus, découverts ; feuilletés leur suffira dans un premier temps . Ils existent, ils sont là. Ils nous rassurent, ils nous apportent, ils nous rendent meilleurs, ils font avancer, ils demandent un joli geste pour les rejoindre, une belle attention pour les savourer.....Ils nous persuadent que cette ville au milieu de l’Europe et ayant été au milieu de tant et tant de souffrances, a du talent. Prague apporte, propose ; elle suggère mais sans plus, c’est la moindre des politesses d’au moins de le savoir. Prague est généreuse, à nous de le comprendre et d’en revenir plus accompli si tant est que cela puisse se faire. Prague aura essayé, il faut s’en apercevoir et l’apprécier, le concevoir, l’accepter aussi, s’en réjouir et surtout, le continuer ...
A Prague, j’aime la façon que j’ai d’aimer.
Au parc Letna, j’aime courir un peu et après une demi-heure environ, je marche encore un peu, humant l’humeur de cet endroit.
Mais c’est au parc Kampa que j’aime flâner, vagabonder aussi bien le parcourant et en marchant dans les rues aux alentours, y compris sur le trop souvent encombré Pont Charles si proche. Ce parc est dans la ville. La proximité du pont Most Légii nous le rappelle. Depuis ce pont, on descend sur un toute petite île de la Vltava. C'est tout simplement délicieux et on entend juste ce qu'il faut de trafic urbain pour se rappeler que Prague est cette ville si vivante. On fait face aux bâtiments colorés. J’aime ce petit parc discret, sensible comme un tableau impressionniste. Tout y est calme, mesuré, coloré, harmonieux. Au plus fort de l’été, on vient se reposer, regarder les jeunes couples se promener, s’asseoir sur une couverture et admirer les premiers pas de leur enfant ou ses premières incertitudes sur un vélo avec encore des roulettes ; on y voit aussi des jeunes gens, garçons et filles rieurs et enjoués se forger quelque souvenir agréable dans lequel il sera bon de se retrouver plus tard, rire, écouter de la musique, savourer une glace ; le tout avec discrétion et bonheur. Me ravissent aussi les lecteurs de tout âge, assis sur un banc ou quand la saison le permet sur l’herbe et qui, sortant parfois de leur ouvrage, se laissent gentiment distraire par les promeneurs du parc ; ici et là deux amoureux qui flânent, un groupe de touristes appréciant le calme et le charme de cet endroit, se laissant aussi imprégner de la belle lumière et des reflets de la Vtlava. Les chaudes couleurs de l’automne et le froid sec d’un hiver lumineux, la timide douceur du printemps, le souffle chaud de l'été ; chaque moment est rempli de calme et de vie. On s'y sent soi-même et disponible pour les autres. On se rend rempli d'émotions à venir et d'autres qu'on croyait éteintes et qui reviennent à la vie : sentir l'air doux sur son visage en été, mordant en hiver, écouter le bruissement du vent dans les feuilles, le crissement des pas dans la neige, apercevoir et reconnaître le bonheur de vivre et s'émerveiller de le savoir. Il suffit de se laisser gentiment prendre par cet endroit.
Un monsieur âgé somnolait sur un banc, un livre ouvert à ses côtés. J’étais trop loin pour voir le titre du livre, alors je me suis rapproché tranquillement. Il était la tête de côté, il semblait sourire un peu. La main qui ne tenait plus le livre était relâchée, l'autre bras lui servant un peu comme un oreiller sur l'accoudoir du banc. Sa respiration tranquille me tranquillisa elle aussi, il s'assoupissait. Je jetai un coup d'oeil pour savoir ce qu'il lisait (dis-moi qui tu lis je te dirai qui tu es ?) mais écrit en tchèque, cela ne m’aurait pas forcément apporté grand-chose. Il était assoupi, de quoi était-il fatigué ? Quel poids de fatigue, de souvenirs l’avait-il épuisé ?
Alors, je suis parti à la rencontre de ce qu'il pouvait être.
Quand il était petit, il adorait certainement la musique, il aimait la fanfare de son quartier, Vyserhad sur la rive droite de la Vltava. Il aurait voulu être violoniste et chef d’orchestre, pourquoi pas ? Il aurait dirigé l’orchestre en habits, il aimerait ses musiciens et les plus beaux concerts seraient longuement applaudis, il en serait ému et fier. Mais la petite blanchisserie de ses parents n'aurait pas permis pas ces études trop coûteuses. Et puis, il était l’aîné des cinq enfants, après lui étaient deux sœurs et puis encore après deux frères. Donc, pas de conservatoire. Il le savait, il n’avait même pas demandé ; il s’y était résigné, première blessure. La guerre est arrivée l’année de ses huit ans. Son enfance s’est arrêtée le jour où les troupes nazies ont défilé dans Prague. Dès lors, ce ne fut que restrictions, humiliations, peurs, douleurs, souffrances. Il avait vu ses voisins juifs emmenés et ne jamais revenir et d’autres aussi, il avait vu des exécutions de civils de sang-froid après l’assassinat d’Heydrich, il avait souffert de la faim, comme ses frères et sœurs, comme ses parents, comme pratiquement tous dans la ville souillée. Toutes ces années d’occupation le hantaient chaque jour. Le Malheur s’était abattu sur l’âme de la ville, il avait volé les illusions et le bonheur du petit garçon, mais heureusement pour lui, pas sa vie. Aux jours de froid succédaient les jours de faim, aux moments de peur succédaient les moments de colère, aux instants de résignation succédaient les instants d’humiliation, aux périodes de souffrance succédaient les périodes de chagrin, à l’abattement succédait le désespoir.
Les années qui ont suivi ont été imprégnées d’une froide monotonie, grise et sans relief. Un peu comme sa vie. La fin de la guerre puis une chape de plomb sur le pays entier. Il avait encore subi, jamais, il n’avait pu s’exprimer, laisser libre cours à ses envies, ses talents...Comme son pays. Il avait succédé sans joie à son père à la blanchisserie, ses frères et sœurs éparpillés quelque part, ils ne se voyaient pratiquement plus si ce n’était à un mariage ou un enterrement. Il s’était marié, lui aussi, plus par besoin de compagnie que par véritable amour. Puis, sa femme est morte. Il est resté seul. Il avait un garçon, lui-même marié et père mais le petit appartement qu’il louait ne lui permettait pas de recevoir son fils et sa famille avec confort ; ils se voyaient donc peu. Il était seul.
Mais dans sa somnolence, il avait rejoint le petit garçon chef d’orchestre, ainsi quelque chose d'heureux vivait et riait en lui.
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Chantal Mourel · il y a
J’adore...