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Marie

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En compétition

Ce qu'il voulait, Noël, c'était une famille nombreuse, composée de quatre ou cinq mômes, voire plus. Il voulait du bruit dans la maison, des repas égaillés par les chamailleries de ses gamins, il voulait que ça pleure, il voulait que ça bouge.
Lui, l'enfant de l'assistance, déposé un 24 décembre au soir dans la tour de l'hospice de Montauban, et dont il conservait une marque indélébile, un nom et un prénom : Dieulefit Noël, rêvait d'avoir autour de lui, une escouade de marmots.
Noël n'était pas très grand, d'une corpulence trapue, il avait un visage rond sur lequel on pouvait lire la bonté et la douceur, un large front, deux grands yeux noirs, une moustache tombante qui surmontait des lèvres fines et, vissée sur sa tête, son éternelle casquette souple.
De fermes en fermes, ses pas l'avaient amené à Lapeyre, village du Tarn-et-Garonne, sur la propriété d'Antonin Boneval, qui l'embaucha comme domestique. Par son sérieux et sa rigueur au travail, le maître lui proposa de prendre en charge une métairie qu'il possédait à quelques lieues du village. Trop heureux de pouvoir devenir enfin son propre patron, Dieulefit accepta.
De l'instruction, lui l'enfant abandonné, il n'en n'avait pas, il savait seulement tenir le licol des vaches ou le soc de la charrue. Et puis, à quoi bon connaître la lecture, le calcul, la géographie et l'histoire pour travailler la terre ou garder le bétail !
Dans le village, tout le monde connaissait le métayer de Boneval. Il passait surtout pour un beau nigaud. D'aucuns disaient qu'il ne trouverait même pas d'eau dans Garonne.
C'est par un jour de printemps, alors qu'avec son cheval il ratissait le foin qui séchait au soleil, que Noël vit la Jeanne pour la première fois. Elle gardait les vaches sur la pâture mitoyenne de son champ.
Jeanne Bertal était la benjamine d'une famille de six enfants. Elle n'avait jamais connu sa mère, morte en la mettant au monde. Son père était un homme rustre et dur envers ses enfants, pour qui seul le travail comptait. C'est Françoise, sa sœur aînée, qui l'avait élevée.
La Jeanne, allait avoir dix-huit ans. Les galants ne se bousculaient pas pour lui faire la cour, peut-être était-ce à cause de ses cheveux hirsutes, de son visage ingrat, de ses mains de paysanne ou de ses sempiternels tabliers, rapiécés à la toile de jute. Pour agrémenter le tout, elle avait une coquetterie dans l’œil, fort dérangeante pour un soupirant voulant croiser son regard en lui contant fleurette.
Noël l'avait trouvée à sa fantaisie, il l'avait courtisée, puis mariée. Cela faisait maintenant dix ans.
À Lapeyre, on se moquait du couple Dieulefit sur un ton sarcastique. Des mauvais sujets s'amusaient de la candeur de Noël, comme en ce premier avril, quand le maître Antonin Boneval, lui demanda d'aller chez le forgeron, récupérer une tarière à main pour faire des trous carrés. Sans rechigner, le métayer s'y était rendu, car les ordres du patron ne se discutent pas.
Cette farce s'était répandue dans toute la région, comme une traînée de poudre. Désormais, en plus du village, c'était dans toute la contrée qu'il passait pour un véritable couillon. Encore aujourd'hui en racontant cette histoire, la commune en rit à gorge déployée. Noël, lui, en y repensant, il aimerait se cacher dans un trou de souris.
Mais le grand malheur du couple Dieulefit était le manque d'enfant. À presque trente-cinq et vingt-huit ans, ils se sentaient maudits et humiliés. Aucune progéniture n'était venue égayer leur foyer et, avec la Jeanne, tous les soirs, ils se retrouvaient seuls, comme deux imbéciles.
Pourtant, afin de conjurer le sort, ils s'étaient perdus en dévotions auprès des saints favorisant la fécondité, avaient essayé bon nombre d'infusions à base de plantes miraculeuses, des remèdes de grands-mères. Ils ne comptaient plus les sorciers, les charlatans et même les médicastres qu'ils étaient allés voir. Sans succès, le ventre de la Jeanne restait désespérément plat et sec.
À cause de cette malchance, Noël était devenu, une fois encore, la moquerie du sexe fort. Les gars l'haranguaient par des quolibets déplacés, lui demandant s'il n'avait pas perdu le mode d'emploi, si son chat allait souvent au fromage ou si sa semence était claire. Certains allant même jusqu'à lui proposer de s'occuper de la Jeanne à sa place.
Le couple ne supportait plus ces railleries, et évitait de descendre au village, préférant parcourir plusieurs kilomètres pour s'approvisionner dans la commune voisine.
Malgré tout, un jour, Noël fut obligé d'aller chez Fernand, le forgeron, pour faire aiguiser en urgence, ses outils.
Fernand Leroux était âgé d'environ quarante ans, bâti avec d'énormes pectoraux, de larges épaules et une peau tannée par le feu. Fernand, c'était aussi une langue de vipère et surtout la gazette de la paroisse. Grâce aux paysans qui venaient dans son atelier, et qui ne se privaient pas de colporter ragots et cancans, le forgeron savait tout sur tout, et sur tout le monde.
Il avait épousé Louisette, la fille de l'épicier, de cette union étaient nés cinq enfants, trois fils et deux filles, âgés de six à dix-huit ans.
En attendant que Leroux finisse d'affûter ses outils, Noël faisait les cent pas dans la remise. Après avoir blagassé du temps, des cultures, de la politique, le forgeron engagea la conversation sur les désirs de paternité de son client.
Tout de suite, Dieulefit lui confia combien il l'enviait d'avoir autant de pitchouns, il se mit à lui raconter dans les moindres détails les potions qu'ils avaient dû ingurgiter avec sa femme, les magiciens qu'ils étaient allés voir, et qu'au final rien n'y avait fait, le ventre de la Jeanne demeurait une cage vide, le Bon Dieu ne voulait pas les écouter.
Fernand, qui savait Noël gourdiflot, lui demanda alors s'il avait essayé la technique du pantalon.
Comme ce dernier semblait interloqué, le forgeron insista :
— Ce n'est pas compliqué, il te suffit de mettre pendant huit jours le pantalon d'un père d'une famille nombreuse. Ainsi, il te transmettra sa puissance et sa virilité.
Voyant Noël perplexe, Leroux ajouta :
— Si tu veux, je te prête l'un des miens, tu n'auras qu'à le mettre durant une semaine, et surtout, tous les soirs, n'oublie pas d'honorer ta femme. Tu vas voir, c'est immanquable !
Avec son bagou habituel, l'artisan expliqua qu'il avait déjà prêté son habit à plusieurs gars du village et que, dans les mois qui suivirent, leurs femmes avaient été grosses.
En entendant ces propos, Dieulefit fut convaincu. Il repartit de chez Fernand vêtu de sa nouvelle culotte. Il s'agissait d'un pantalon droit, à fines rayures blanches, sur lequel deux pétassous avaient été cousus sur chaque genou. L'habit avait deux tailles de trop pour Noël, mais qu'importe, il avait retourné grossièrement les bords de chaque jambe et repris la taille avec des épingles à nourrice. Une ficelle faisait office de ceinture et une paire de bretelles au large ruban bleu soutenait le tout.
Louisette, qui avait tout entendu, n'approuvait pas cette nouvelle espièglerie de son mari. Se jouer ainsi d'un pauvre malheureux en mal d'enfant lui faisait pitié. Cette fois, il allait trop loin. Pour la rassurer, Fernand lui expliqua que cette plaisanterie était sans conséquence.
Aussi vite qu'un coup de fusil, la facétie fit le tour du village. Au café, les vieux rigolaient de la jobarderie du métayer en le traitant de basile, tandis que les jeunes se gaussaient en disant que, si les grenouilles n'avaient pas de queue, ce n'était vraiment pas de sa faute ! Les femmes, quant à elles, prenaient en pitié Noël et surtout la Jeanne.
Au bout de huit jours, comme il le lui avait promis, Noël ramena le pantalon à Leroux. En le voyant, ce dernier étouffa une envie de rire, mais ne put se retenir de lui demander si, en plus de la culotte, il s'était bien occupé de la Jeanne tous les soirs. Toujours aussi naïf, ne pensant pas à mal, il acquiesça. Fernand gloussait et se délectait de sa farce. Pour le remercier de son aide, Dieulefit lui avait même apporté deux poulets et une bouteille d'armagnac. Le forgeron était un peu confus, mais accepta tout de même les victuailles.
Puis les semaines et les mois passèrent, jusqu'au jour où la Jeanne, un matin, fut prise de vomissements. Cela faisait déjà plusieurs semaines qu'elle se sentait fatiguée, et qu'elle n'avait plus ses sangs. Elle alla consulter le docteur Marrel qui, après l'avoir examinée, lui annonça une bonne nouvelle, elle était enceinte.
Dès qu'il eut connaissance de la nouvelle, Noël, fou de joie, prit ses jambes à son cou et partit l'annoncer à Fernand, qui resta pantois face à un Dieulefit qui gesticulait dans tous les sens.
Neuf mois plus tard, Jeanne donna naissance à deux jumeaux. Bien sûr, l'un d'eux fut prénommé Fernand et l'autre Jean.
Depuis cette histoire, qui fit grand bruit dans la région, il n'est pas rare que certains hommes en mal de paternité, sollicitent auprès de Fernand le prêt de l'un de ses pantalons. Ce dernier accède sans rechigner à leur demande, même si depuis l'avènement des jumeaux Dieulefit, cette technique n'a jamais donné d'autres résultats probants.
Quant à Noël et Jeanne, ils ont désormais la chance, en plus des garçons, d'être les heureux parents d'une petite Anne, née il y a quelques mois, et cette fois, sans l'aide de Fernand.

PRIX

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Boubacar Mamoudou · il y a
Oh Marie, j'ai déjà voté votre texte depuis un bout de temps!
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Marie · il y a
Merci
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De margotin · il y a
Je donne Mes voix
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Marie · il y a
Merci à vous
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Véro Des Cairns · il y a
J'adore cette histoire paysanne avec ses expressions fleuries. Elle mérite bien sa place dans le palmarès. Toutes mes voix. Je serais ravie de vous retrouver sur ma page, je vous y propose notamment AUGURE ROYALE, en lice dans Short paysage. A bientôt.
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Marie · il y a
Merci à vous pour votre soutien :) Je vous rejoins sur votre page :):)
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Nihal · il y a
Très belle histoire ! Merci, j'ai passé un très bon moment à vous lire :)
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Marie · il y a
:) Merci à vous pour votre soutien :)
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Elisabeth Mondoloni · il y a
J ai voté,toutes mes voix.Une très belle histoire,à la Maupassant.De l'émotion. C est l'essentiel. Bien à vous.
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Marie · il y a
Un grand merci à vous.
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Lydwine van Deinse · il y a
C'est touchant, j'ai failli pleurer, j'adore.
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Marie · il y a
Merci pour votre passage et votre vote
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Christian PHILIPPS · il y a
Un joli conte, riche d'un vocabulaire gouleyant et de formules bien troussées. Un régal.
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Marie · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire :):)
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Dominique Hilloulin · il y a
Il ya, dans ces contes dits "populaires"la philosophie des jours heureux, des existences simples. Votre écriture fluide le rend d'autant plus plaisant à lire . Mes voix..
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Marie · il y a
Un grand merci à vous. :):)
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Galette · il y a
Du plaisir à vous lire Marie. Un très joli récit
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Marie · il y a
Merci à vous pour votre passage.
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Jusyfa · il y a
Une histoire sympathique plaisante à lire. Lue d'un trait avec plaisir, votre plume est prenante. Bravo *****
Julien

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Marie · il y a
Merci à vous pour ce commentaire et votre soutien
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