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Le livre que tenait le chanoine entre les mains avait toujours attisé la curiosité d’Emeline. La messe du dimanche pour elle revêtait tout son sens lorsque du haut de la chaire des sermons, le prêtre subjuguait les fidèles en levant son bréviaire étincelant. Les couleurs de la gravure étaient aussi lumineuses que celles de la terre qu’elle cultivait entre grenat et topaze, c’étaient les mêmes joyaux qui rutilaient. Les champs moutonnaient en épis dorés d’un jaune généreux de joie accumulée. Elle travaillait tous les jours sous un ciel d’un bleu dont elle suivait les nuances à mesure que les heures avançaient, du mauve du jour naissant à l’indigo du soir que traversait le rouge carmin avant de plonger dans les lointains vallons. Elle voyait vivre les couleurs, les guettait chaque jour, les peignant de son regard et déjà cherchant à les capturer sur une feuille de chêne. Le ciel s’échappait de son écrin pour porter les pierreries à son cou de fermière. Était-ce cela un bijou ?
On en parlait des bijoux à la ferme : sa dot. Son père, à défaut de pierreries à donner à sa fille, épargnait quelques louis d’or ; il retournait aussi quelques hectares de terrain et pensait à lui laisser quelques arpents de terre. Il espérait que le futur gendre offrirait une bague sertie d’une pierre bleue qui symboliserait la vie au grand air.
Mais les jours passaient et non pas de la façon qu’il souhaitait. Les champs se desséchèrent faute de pluies ; les récoltes furent maigres. La ferme perdit de sa prospérité.
Le père décida de marier sa fille au fils du fermier voisin si bien nanti, plus chanceux et que des possessions neuves avaient permis de garder des cycles de germination régulière. Un système coûteux d’arrosage régulier avait donné aux champs les nappes d’eau dont ils avaient besoin.
Qu’avait-il à donner à sa pucelle ? Il se lamentait au plus profond de lui quand il regardait son écuelle de soupe, pommes de terre et lardons saupoudrés de thym et de serpolet. Le chien à ses pieds grognait, une présence qui lui faisait supporter la mort de sa femme partie trop tôt laissant une fille non mariée.
Émeline, il avait des projets pour elle. Sa véritable richesse était entre ses doigts, il le savait pour l’avoir vue travailler avec habileté et rigueur dans la répétition des gestes utiles et sereins quand elle trayait les vaches avec douceur, quand elle roulait les meules de foins et qu’elle s’occupait des travaux de la ferme. Mais ce qu’il savait, c’était ce que le chanoine de la paroisse lui avait dit un jour en le prenant à part :
— Votre petite, elle a des doigts de fée.
— Je sais, c’est elle qui ravaude, lave, plie, range, cuisine et s’occupe des animaux et elle ne s’arrête jamais.
— Ce sont aussi des doigts qui dessinent, des doigts qui savent tenir pinceaux et plumes. Je l’ai vue dans l’offertoire regarder longuement le missel enluminé.
Émeline avait trouvé le chemin de la sacristie un jour où elle avait décidé de suivre le bedeau ; elle avait ainsi trouvé le secret des couleurs. Elle savait qu’on pouvait extraire le jaune en écrasant le pistil des crocus. Quand sous ses doigts, elle mit au jour un jaune qui ondoyait sur une feuille de chêne, elle sourit d’aise. Elle découvrit le rouge qui s’obtenait par les racines des fleurs d’hibiscus et des cochenilles. Le bleu, c’était la poudre du lapis-lazuli. Elle savait que par broyage des pierres, on pouvait accéder à des couleurs sublimes et rares. La bergère en gardant ses moutons rêvait beaucoup : la peau des bêtes et la peau des parchemins s’entremêlèrent aux songes qu’elle voyait évoluer dans les clairs matins des champs. Le père vit Émeline pleurer un jour dans sa chambre lorsque la proposition du voisin commença à se concrétiser :
— Père, je ne serai que sa chose. Rien d’autre.
Le père comprit et la voyant si éplorée lui fit part d’un projet.
On vit ainsi un jeune homme aux cheveux courts, en bure sombre et chaussé de sandales à lanières traverser les couloirs de l’abbaye pour repousser les lourdes portes du scriptorium, la salle aux enluminures. Taciturne, peu enclin à se mêler aux autres, il arrivait à des heures particulières pour se pencher sur des travaux que lui donnaient les copistes. Le soir pendant que les vêpres sonnaient les louanges du Seigneur, le jeune homme vivait l’heure la plus merveilleuse de sa journée.
Le pacte ainsi ne fut jamais découvert. Le père avait donné le talent de sa fille à Dieu contre l’assurance qu’elle ne serait pas mariée à l’homme. Le chanoine calma les esprits en trouvant une dulcinée pour le fils des voisins. Quant à Émeline, fermière le jour et peintre d’enluminures le soir, sa vie s’orienta vers un univers qui devint son jardin secret. Le carmin, c’était son sang qui jaillissait, son corps tout en sueur s’enrichissait d’un travail aussi exigeant que celui de la terre. Elle y mettait la même ardeur, à tracer les lignes courbes, à relier l’arc d’une spirale à la hampe d’une volute. Et voir luire doucement sous la flamme du pinceau le chatoiement des couleurs était aussi exaltant qu’un ciel étoilé. Son rêve qui dans cette vie ne s’élevait pas plus haut que la terre, se transforma et s’envola jusqu’au firmament. Cette joie de créer, de voir des lignes qui prennent un sens au contact des couleurs et des dessins, la joie d’écrire une histoire en suivant les reflets d’or et de lumière, de raconter l’onde de l’âme, cette joie avait ainsi trouvé le récipient pour y enduire la glaise où mélanger l’exubérance de ses sentiments. Tous les soirs avec une pointe de plomb, elle reprenait les contours d’un dessin que lui remettaient les copistes lui laissant un cadre au creux duquel elle insérait toute l’impétuosité de son inspiration. L’œuvre naissait dans le silence religieux de la salle, l’œuvre se mouvait et grandissait aussi régulièrement que le blé s’épanouissant dans un champ ensemencé. Tremper la plume dans l’encre noire puis placer une feuille d’or pour y déposer les premières couleurs révélant l’éclosion du dessin, c’était comme les étapes de la culture du blé, le temps des semailles puis celui des germinations et des levées , des montaisons, des épiaisons , puis des moissons comme des couches de peinture s’amoncelant dans les draperies du soir en grappes rouges et dorées. Le soir, elle s’endormait heureuse d’un travail accompli avec ferveur et c’était comme si elle obéissait chaque fois à la force d’un appel mystérieux.
Elle signait d’un trait de plume les gravures qu’elle avait peintes et peut-être que dans les bibliothèques, en cherchant bien, on pourrait retrouver les étonnants travaux d’enluminure de cet artiste du temps jadis.

PRIX

Image de Été 2019
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Image de Fredoladouleur ...!
Fredoladouleur ...! · il y a
Un très joli texte qui nous transporte au temps jadis. Un pacte qui permet à Éméline d'exprimer son art plutôt que de bâillonner son cœur ! Une vérité qui mérite de belles enluminures ! :-)
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Ginette Vijaya · il y a
Je suis très touchée que vous l'ayez compris .
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Paul Thery · il y a
Une femme déguisée en homme dans une abbaye ! C'est introduire le loup dans la bergerie... Ou plutôt la brebis dans la grange aux loups !
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Ginette Vijaya · il y a
Vous avez toujours le mot pour rire !
Merci pour votre lecture . Votre regard est aussi acéré qu'un loup dans une bergerie !

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Patrick Gibon · il y a
un étonnant pacte artistique qui la sauve de sa condition féminine imposée, un texte de grande poésie en arc-en-ciel coloré!
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Patrick . Le dessin , les couleurs , c'est mon violon d'Ingres .
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Mireille.bosq · il y a
Le sujet est original et abordé avec lyrisme, les couleurs chantent et chatoient. +5
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Ginette Vijaya · il y a
Merci beaucoup Mireille .
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Zouzou · il y a
tout être a sa place dans ce Monde...tout travail est noble ! Merci , Ginette
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Ginette Vijaya · il y a
Merci pour votre commentaire, Zouzou
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Dranem · il y a
Les très riches heures d’Émeline ... pour l'amour de l'art ; un beau texte Ginette !
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Ginette Vijaya · il y a
Merci Dranem pour votre lecture sensible .
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Kaleïdocoloroscope · il y a
Sublime texte mettant à l’honneur la Création, selon moi le sens ultime de toute vie sous toutes les formes, que ce soit par l’art, le travail manuel, ou le travail au quotidien.
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Ginette Vijaya · il y a
Merci pour cette analyse juste et
pleine de clairvoyance.

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Sandrine Michel · il y a
Un bel hommage à ces femmes artistes et brillamment écrit
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Souk Savath Homdouangchay · il y a
Votre texte est magnifique et profond. Il pose la question de la condition de la femme jadis et est la belle histoire d'une femme qui a peut être existée, contribuant aux trésors de l'Eglise...
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Jo Kummer · il y a
Jo. a voté pour ,le pacte!
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