Le Pacte

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J'ai envie d'écrire depuis de nombreuses années sans jamais avoir vraiment eu l'audace de franchir le pas. Mon rêve le plus fou serait que le cinéma fasse vivre une de mes histoires  [+]

Marcel attrapa la vieille boîte à chaussures sur la plus haute étagère du placard. Machinalement il essuya la poussière accumulée depuis de nombreuses années. Trente ans, peut-être même quarante il ne se souvenait plus vraiment de la dernière fois où il avait soulevé ce couvercle.
Les photos étaient toujours là, jetées pèle mêle, avec ces visages familiers figés sur papier glacé dans des moments de bonheur. Sur celle-ci, il avait seize ans et c'était le dernier anniversaire où ils étaient encore tous ensemble avec ses parents. Sur celle-là, il y avait Pierre et André , ses amis, ils étaient inséparables tous les trois, c'était le jour où ils avaient conclu le pacte, en jurant de ne rien dire.
Pierre et André avaient même emporté le secret dans la tombe et à présent il en restait l'unique dépositaire. Il s'était souvent demandé s'ils avaient eu raison de se taire, mais après toutes ces années, à quoi bon ?

- Allez Papa, il faut y aller maintenant, tu auras tout le temps de les regarder ces vieilles photos !
Oui, du temps, il allait en avoir à la maison de retraite, et la seule chose qu'il emportait avec lui, c'était cette vieille boîte à chaussures pleine de souvenirs.
Sa maison près de la plage était devenue beaucoup trop grande pour lui et puis il ne pouvait plus se débrouiller tout seul si loin de tout, c'était la meilleure solution. Là-bas, il aurait des amis et une multitude d'activités pour se divertir.

Assis à côté de son fils Julien, il somnolait dans la douce chaleur de la voiture. Se rappelant sa rencontre avec André, c'était en mille neuf cent cinquante-neuf, ses parents venaient d’emménager à Vallon, et comme tout le monde se connaissait dans le village, il s'était vite retrouvé isolé. Sa première rentrée scolaire avait été le pire souvenir de sa vie, installé tout au fond de la classe, près du vieux poêle à bois, la place à côté de lui était restée désespérément vide, personne ne lui adressait la parole et les récréations étaient devenues des moments d’interminable ennui.
Puis il y avait eu cet après-midi de novembre où il avait trouvé André, couvert de boue, la jambe fracturée, venant de faire une mauvaise chute qui avait brisé la chaîne de son vélo.
Sans hésiter, Marcel avait couru chercher son père, qui avait conduit le jeune garçon chez le docteur, c’est là qu'ils étaient devenus amis. Puis il y avait eu Pierre, l'ombre d'André il l'avait invité à son anniversaire, déclenchant la curiosité et l’approbation des autres enfants.
Depuis ce jour, ils ne s'étaient plus quittés jusqu'à l'adolescence puis chacun avait suivi son chemin de vie, gardant des contacts de plus en plus distants.
Il avait revu Pierre l'an dernier à l'enterrement d'André, ils s'étaient à peine parlé, comme deux étrangers qui se rencontrent pour la première fois.

- Tu veux un café Papa ? On va faire une pause pour se dégourdir les jambes
Marcel n'était pas mécontent de sortir de cette voiture surchauffée pour marcher un peu et prendre l'air.
Ils s’installèrent au comptoir du bar et profitèrent de ce moment de complicité pour discuter. Marcel avait envie de se confier à son fils mais ne savait pas comment aborder le sujet, c'était plutôt délicat.
Il sorti de sa poche la photo que Jean, le frère de Pierre avait prise un après-midi de juin. Les trois amis étaient assis dans l’herbe, le regard fixant l'objectif, ils avaient passé l'après-midi à jouer dans la grange avec des bottes de foin, on pouvait même apercevoir un brin de paille dans les cheveux noirs d'André.
- Je t'ai déjà raconté le jour où nous avons fabriqué un radeau avec des rondins de bois liés les uns aux autres puis nous avons descendu la rivière emportés par le courant. Pierre ne savait même pas nager, il aurait pu se noyer. Puis il nous a fallu quatre heures de marche rapide pour remonter la rivière avant de rentrer chez nous. Mes parents m'ont interdit de voir mes amis pendant toute une semaine.
- Oui, tu m'avais déjà raconté cette histoire !
- Et le jour où nous avons trouvé l'entrée d'une grotte ?
- Peut-être, je ne sais plus...allez, il faut y aller maintenant si nous voulons arriver avant la nuit.
Marcel soupira, il aurait dû commencer par l’anecdote de la grotte, Julien aurait surement écouté son histoire.
Mais peu importe, il n’oublierait jamais ce jour-là, c'était un samedi, il se souvenait des moindres détails, la chaleur du soleil, l'oiseau majestueux planant dans le ciel, le pique-nique qu'ils avaient dévoré, la baignade dans le lac puis la promenade dans la forêt...

- Ça y est Papa, on est arrivé, je sais que tu vas te plaire ici. Tu auras le droit d'aller te promener dans le village, et peut-être même au bord du lac pour pêcher, mais il faudra attendre les beaux jours.
- Évidemment que je pourrai sortir, ce n'est quand même pas une prison ici.

La directrice les attendait, elle les accueilli avec courtoisie dans son bureau baigné de lumière. Elle leur fit visiter les locaux puis conduisit Marcel dans une chambre plutôt spacieuse, avec un grand lit, un bureau, une petite armoire et un coin douche WC privatif. Il y avait une grande baie vitrée qui donnait sur une petite terrasse, c'était largement suffisant et l'endroit semblait calme et propre. Il n'aurait plus besoin de préparer ses repas, de laver son linge ni de faire le ménage, il n'aurait d’ailleurs plus rien besoin de faire du tout, seulement profiter de ses journées.
Julien devait repartir, il laissa Marcel seul avec ses souvenirs, reprenant le cours de ses pensées.

Pendant la promenade dans la forêt, Plomb le chien d'André avait disparu, ils l'avaient cherché longtemps avant de le voir sortir couvert de terre d'une cavité entre deux rochers.
C'était un boyau de granit dans lequel ils avaient rampé sur plus de trois cent mètres, s'écorchant les coudes et les genoux avant de découvrir une salle immense et majestueuse ornée de stalactites géantes. La beauté des lieux les avait laissés sans voix, avant qu'ils ne comprennent l'importance de leur découverte. Des savants du monde entier viendraient visiter et étudier leur grotte et ils auraient sûrement leur photo dans le journal local. Pierre et Marcel commençaient déjà à rebrousser chemin pour annoncer leur découverte quand André les interpella. C’était toujours lui qui décidait de ce que le groupe devait faire et cette fois encore il leur dicta la conduite à suivre. Ils ne parleraient pas de leur découverte, du moins pas avant d’avoir exploré la grotte dans ses moindres recoins. Ils passèrent chaque jour de la semaine suivante à parcourir les dédales de la salle...

Quelqu'un frappait à la porte de sa chambre, interrompant le cours de ses pensées, c'était Claudine, une pensionnaire de la chambre voisine, qui venait le chercher pour le repas du soir. Elle lui présenta tous les résidents présents dans la salle à manger, il y avait Paul, Raymond, Huguette, Georgette... mais Marcel n’écoutait plus, il avait l'habitude du silence et ce déferlement de paroles le mettait mal à l'aise.
Ce soir c’était concours de belote, et il retrouva le plaisir de ce jeu qu'il n'avait plus pratiqué depuis de nombreuses années. Mais il avait l'esprit ailleurs, égaré dans de sombres souvenirs.

Cette nuit-là, il rêva de la grotte et de leur découverte. C'était André qui l'avait vu le premier, dissimulé derrière un rocher.
Il y avait un crâne aux orbites creuses, comme celui que Monsieur Perruche le maître d'école utilisait pour les leçons de choses. Mais il y avait aussi le reste, un squelette entier avec des vêtements trop grands pour lui. C'était une femme, elle portait une jupe en coton à petits carreaux bleus et blancs retenue à la taille par une énorme ceinture rouge. Il n’oublierait jamais ces détails, les chaussures au talon cassé, le foulard de soie jaune noué autour de ce qu’il restait du cou, le chemisier avec ces tâches brunâtres, sûrement de sang séché. Et puis ce crâne à moitié défoncé, comme si quelqu'un s'était acharné dessus, c'était tellement horrible qu'il en avait fait des cauchemars pendant plusieurs mois. Et puis André avait eu l'idée de ce pacte stupide. Ils avaient juré tous les trois de garder le secret en mêlant leur sang pour sceller la promesse. Depuis plus de quarante ans, il y avait un squelette qui pourrissait au fond d'une grotte. Et ce crime atroce resterait à jamais impuni parce qu'un enfant de dix ans l’avait décidé ainsi.
Marcel pris alors conscience cette nuit-là qu'il était temps de briser le silence.

Assis seul à une table de la salle à manger, il réfléchissait à la situation, quand une voix féminine le tira de ses pensées.
- Vous étiez styliste avant ?
- Pardon ?
- Je disais cela à cause de votre croquis.
Marcel avait griffonné à la hâte une silhouette féminine portant les vêtements du squelette de la grotte.
- C’était la mode dans les années cinquante, ma tante Violetta et son amie Juliette étaient habillées ainsi, j'ai même une photo d'elles avant leur départ pour Paris.
Marcel senti son cœur s’accélérer, c'était peut-être un début de piste qui lui permettrait de découvrir l'identité de cette femme mystérieuse qui hantait encore sa vie.
- Vous avez toujours cette photo ?
- Bien sûr, je vais vous la chercher.
Georgette se dirigea rapidement vers sa chambre, heureuse de l'attention que lui portait le nouveau résident. Moins d'une poignée de minutes plus tard, elle était de retour avec le précieux cliché.
Dessus, on pouvait apercevoir deux ravissantes jeunes filles vêtues à l'identique. La photo était en noir et blanc mais Marcel savait avec certitude que les foulards étaient jaunes et les ceintures rouges. Il avait devant les yeux la femme dont le corps pourrissait au fond d'une grotte obscure depuis plus de quarante années. Il revoyait ce crâne défoncé et ces orbites vides et avait du mal à imaginer qu'il appartenait à l'une de ces deux filles si belles et si élégantes posant avec insouciance dans la douceur d'un soir d'été.
- Que sont devenues votre tante et son amie ?
- Elles sont parties vivre à Paris.
- Vous ne les avez jamais revues ?
- La tante Violetta venait chaque année, passer les fêtes de noël à la maison jusqu'au décès du pépé dans les années soixante-dix.
- Et son amie Juliette ? L'avez-vous revue ?
- Bien sûr, elle est revenue dans la région l'année dernière et s'est installée ici à la chambre douze.
- Vous voulez dire dans notre maison de retraite ?
- Oui, c'est ça.
Marcel était à la fois déçu de ne pas avoir de réponse à cette énigme et soulagé de savoir que ce n'était pas l'une de ces deux femmes qui gisait le crâne défoncé au fond de la grotte.

Georgette avait passé sa jeunesse à Vallon et fréquenté la même école que Marcel mais dans le bâtiment des filles. Ils avaient certainement dû se croiser dans le village mais ni l'un ni l'autre n'en gardait le moindre souvenir. Ils passèrent un agréable moment à parler du bon vieux temps et cette conversation inspira une nouvelle idée à Marcel.
Il fallait qu'il parle à cette Juliette, puisqu'elle avait passé sa jeunesse à Vallon, peut-être pourrait-elle l'aider. Elle avait sûrement entendu parler d'une mystérieuse disparition dans les années cinquante qui pourrait correspondre à la découverte du squelette.

Il frappa à la chambre douze, mais personne ne répondit, la porte était fermée à clé.
Claudine lui appris que Juliette Stanford était à l’hôpital, depuis le matin, pour une embolie pulmonaire et qu’elle ne rentrerait pas avant une semaine, si toutefois elle revenait.

La directrice organisa un après-midi informatique et Marcel découvrit avec émerveillement l'utilisation d’Internet.
Il lança donc une recherche sur Les mystérieuses disparitions dans les années cinquante à Vallon. Mais aucun fait divers n'était recensé, ni à Vallon ni dans ses environs.
Les jours passèrent, ponctués par les activités et les bavardages incessants de Claudine, qui savait toujours tout sur tout le monde.
Ce fût donc elle qui lui apprit que Juliette avait regagné sa chambre et qu'il pouvait lui rendre visite vers seize heures après la sieste et les soins de l'infirmière.
Marcel suivit ces conseils avisés et se rendit dans la chambre douze, à droite, au fond du couloir.
Il frappa pour annoncer sa présence. La porte était entrouverte et sur le lit il aperçut une petite dame, vieille et ratatinée qui ne ressemblait plus du tout à la jeune fille fière et conquérante qu'il avait vu sur la photo.
- Bonjour, commença-t-il en rentrant dans la pièce, qui sentait la lavande et la citronnelle. Vous êtes Juliette Stanford ?
- En quoi cela vous regarde, qui je suis ? Répondit la grand-mère sur un ton cinglant et d'une voix forte et assurée qui détonnait avec l'apparente fragilité de son état. Sortez d’ici.
- Je ne vous dérangerais pas longtemps, c'est au sujet de cette photo.
La vieille dame regarda le cliché emprunté à Georgette, son visage se décomposa mais elle reprit rapidement son aplomb et poursuivit d'un ton autoritaire.
- Qui vous l'a donnée ? Rendez-la-moi !
- Je voulais juste avoir des renseignements sur votre amie Violetta.
- Violetta n'était pas mon amie, c'était une menteuse, une voleuse qui cherchait à me ressembler en achetant les mêmes vêtements que moi, elle était possessive et ne supportait pas que je puisse avoir d'autres amis qu'elle. Je ne veux plus en entendre parler.
- Justement c'est au sujet des vêtements...
- Sortez maintenant ou j'appelle l'infirmière.
- Excusez-moi de vous avoir dérangée, je m'en vais.
Marcel regagna la salle à manger où il raconta à Georgette son étrange rencontre avec Juliette qui ne s'était pas du tout passé comme il l'avait imaginé.
- Les personnes âgées ont leur caractère et à son âge on ne s’embarrasse pas avec les bonnes manières, commenta Claudine qui n'avait pas perdu une miette de la conversation.

Cette nuit-là, les paroles de Marcel plongèrent Juliette Stanford au plus profond de ses souvenirs, un passé qu'elle avait voulu oublier, mais qui venait de la percuter comme un boomerang atteignant enfin sa cible après toutes ces années d'errance.

Sa vie se mit à défiler comme un vieux film qu'elle aurait voulu réécrire, elle se souvenait du moindre détail, des paroles, des odeurs et de chaque personne présente ce soir-là. C’était il y a tellement longtemps, elle était si jeune, à peine sortie de l'adolescence et il y avait eu ce bal auquel tous les jeunes gens du village avaient été conviés. C'est lors de cette soirée que s'était formé le duo Violetta- Juliette. Les deux jeunes femmes étaient vite devenues inséparables, une amitié sans concession, exclusive. Mais Violetta était nourrie par la jalousie, elle enviait Juliette pour sa prestance, pour sa fortune, pour son nom, parce qu'elle multipliait les conquêtes amoureuses et faisait tourner la tête des garçons par sa beauté et son élégance. Et puis Violetta n'avait pas un nom facile à porter et madame Carré l'institutrice du village ne manquait jamais une occasion de lui faire remarquer. C'était la plupart du temps des réflexions du style « Vous portez bien votre nom mademoiselle Godiche », ou bien, «  Vous êtes vraiment godiche Violetta ».
Elle ne répondait pas et baissait la tête pour échapper aux sourires moqueurs de ses camarades de classe. Pour le nom, ses parents n'avaient pas eu le choix, c'était la faute de ses ancêtres, mais pour le prénom, ils auraient pu faire un effort. Où avaient-ils la tête quand ils l'avaient choisi ?
Elle aurait tellement voulu s'appeler Juliette Stanford, un nom de vedette de cinéma, un prénom que les garçons se plaisaient à murmurer.
Puis il y avait eu Georges, grand, fort, séduisant, les deux amies étaient tombées sous son charme.
Georges préférait Juliette pour sa fortune et Violetta pour son caractère et sa joie de vivre.
Les deux femmes commencèrent à se détester sans vraiment se l'avouer. Pour mettre fin à ce climat malsain Juliette décida de partir vivre à Paris avec Georges qui avait accepté de la suivre.
Mais Violetta en avait décidé autrement...

La vieille dame finit enfin par trouver le sommeil, elle ne pouvait plus porter ce lourd secret, elle devait crever l'abcès et en finir avec cette histoire. Demain elle demanderait à l'infirmière de faire venir cet homme dont elle ignorait le nom, celui qui lui avait montré la photo. Elle lui raconterait tout.
Marcel fût surpris par la demande de Juliette Stanford, il espéra que l'entrevue se passerait mieux que celle de la veille.
La porte de la chambre était entrebâillée et Juliette l'attendait, elle semblait épuisée, la blancheur des draps sublimait la pâleur de son visage et la rendait encore plus fragile et vulnérable. Que pouvait-t-elle bien vouloir lui dire de si important ?
- Merci d'avoir accepté de venir me voir. Tout d'abord, je voudrais m'excuser pour toutes les paroles désagréables que j'ai pu vous dire hier soir, je regrette...
- Aucune importance, c'est déjà oublié.
- Merci pour votre gentillesse et pour le temps que vous acceptez de me consacrer.
Un silence pesant s'installa entre eux et Marcel attendit patiemment que la vieille dame se décide à poursuivre, elle semblait encore hésiter, elle soupira et finit par se lancer.
- Ce que je vais vous confier à présent est délicat à expliquer et j'espère que vous ne me jugerez pas, écoutez seulement sans m'interrompre car le temps m'est compté.
Marcel était de plus en plus intrigué par les paroles de la vieille femme mais il se contenta d’acquiescer.
- C'est en mille neuf cent cinquante-deux que mon histoire commence, au départ il y avait trois amis Violetta, Juliette et Georges, le boulanger. Violetta était amoureuse de lui, c'était un amour réciproque, mais il y avait Juliette et sa fortune. C'est cela qui a tout gâché, son argent a fait tourner la tête du jeune homme qui a accepté de la suivre à Paris dans une nouvelle vie.
Violetta ne pouvait pas accepter cela, elle a convaincu Georges de l'aider. Le plan était machiavélique et les deux amants en avaient réglé le moindre détail.
Le jour du départ, Georges est passé chercher Juliette chez elle, puis il a prétexté une crevaison aux abords de la forêt. Lorsque Juliette est descendue de la voiture il l’a frappé avec le cric, un coup puissant dans les jambes qui a brisé un talon de chaussure. Je n’oublierai jamais l'expression de surprise teinté de terreur, affichée sur son visage, lorsque sa tête heurta le sol. Puis Georges recommença, encore et encore des coups sourds et puissants, Juliette s’effondra comme une poupée de chiffon, le sang coulant sur son chemisier blanc, tellement de sang que j'en ai vomi. J'ai supplié Georges d’arrêter, mais il était trop tard, le mal était fait.
Il a emporté le corps dans une grotte dont lui seul connaissait l'existence, le traînant dans un boyau de granit, puis il est ressorti couvert de boue, de sang et de sueur, les yeux brillant d'un éclat démoniaque et c'est à cet instant que j'ai compris que je ne l'avais jamais aimé, ce n'était qu'une simple rivalité entre Juliette et moi qui avait tourné au drame.
Nous sommes partis à Paris, comme prévu, j'ai endossé l'identité de Juliette Stanford et volé sa fortune, sa vie. Elle n'avait plus de famille, personne ne s'est inquiété.
Je suis revenue chaque année pour les fêtes de noël avec Georges, reprenant ma propre identité pour l'occasion. J'ai voulu voir la grotte dont la merveilleuse beauté contrastait avec l'ignoble drame dont elle avait été le témoin. Après toutes ces années le corps était toujours là, dissimulé derrière un rocher. Juliette avait essayé de se trainer vers la sortie avant de mourir, ultime et dérisoire combat contre la mort. Un jeune garçon nous a vu, je ne me souviens plus de son nom, c'était le fils du laitier.
Mais j'ignore pourquoi il n'a jamais rien dit.
- André... murmura Marcel.
A cet instant il comprit qu’André connaissait l'existence de la grotte depuis longtemps. Peut-être avait-il vu Georges et Violetta y entrer, mais alors pourquoi n'avoir rien dit ? Pourquoi avoir laissé ce crime impuni ?
Des questions qui resteraient sans doute à jamais sans réponse.
- Ne me jugez pas, j'ai déjà payé pour ce que j'ai fait, Georges buvait, il était violent, il a dilapidé la fortune de Juliette. J'ai vécu un enfer. Puis Georges est mort l'an dernier, me libérant du fardeau de sa présence mais pas du poids de ma conscience. Je suis Violetta, Violetta Godiche, je ne voulais pas...je regrette...
Marcel était ému par les confidences de la vieille dame, ce qu'elle avait fait était inqualifiable, impardonnable mais elle avait largement payé son crime, emmurée dans le silence de sa trahison elle avait vécu l’enfer sur terre.
Puis Violetta ferma les yeux sur toute la misère de sa triste vie et rendit son dernier souffle, elle semblait calme, détendue, libre.

Marcel regardait cette vieille photo, jaunie par le temps, il y avait Pierre, André et lui, trois enfants inséparables unis par un terrible secret. Que faire à présent ? Briser le pacte en indiquant l'emplacement de la grotte ou se taire à jamais ? Absorbé par ses pensées il n’entendit pas Georgette approcher.
- C'est André, le fils du laitier sur cette photo ? demanda-t-elle.
- Oui, vous le connaissiez ?
- C'était un ami de la tante Violetta, je crois même qu'il en était secrètement amoureux, ils auraient fait un beau couple tous les deux s'il n'y avait pas eu cette brute de Georges. Je n'ai jamais compris ce qu'elle lui trouvait. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore.
Marcel regarda Georgette elle avait un petit air de ressemblance avec sa tante Violetta. Finalement il allait sûrement beaucoup se plaire dans cette maison de retraite.
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Image de Cynthia Maillot
Cynthia Maillot · il y a
Très prenant !
Image de Agnès BERGER
Agnès BERGER · il y a
Merci