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Le numéro 2

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Monsieur Georges

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Le soleil se faufilait à travers les stores de la chambre 87 de l’hôpital Bio-Press, le leader incontesté en reconstruction corporelle. Une infirmière joviale s’agitait autour de David qui peinait à émerger de la stase où il était plongé durant plusieurs jours. Un doux voile enveloppait l’homme qui contemplait le monde comme un nouveau-né.

Nouveau corps, nouvelle naissance... Nouveau corps, nouvelle naissance... Se répétait-il machinalement durant quelques minutes comme si ce mantra improvisé l’aidait à reprendre possession de lui même.

Il entrevoyait des éléments du futur qui glissaient jusqu’à lui sous la forme de visions fugaces.
Ses méditations lui intimaient l'idée d'une particularité dans son dossier médical que l’infirmière allait lui mettre à disposition dans quelques minutes. Seulement, il était dans l’incapacité de l’identifier.

- Une agréable journée se profile, il fait très beau ! annonça la professionnelle de santé rompant le silence de la chambre. La bio-imprimante a fonctionné à merveille. Mr Mercure, votre enveloppe corporelle a entièrement été régénérée. Vous souvenez-vous des motifs qui vous ont conduit dans notre établissement ? Tendez le bras s’il vous plait. Pendant qu’elle s’attelait à contrôler ses constantes, David s’exprimait d’une voix légèrement éraillée.

- Oui je suis...mort. Je me rappelle d'une vieille Cadillac rouge qui m’a foncé dessus et m’a percuté. Le bruit de tôle fracassé contre des briques était, je crois, la dernière chose que j’ai entendue... J’ai vu mon sang couler sur la chaussée puis je me suis... comment dire, endormi.

- Votre mémoire ne vous joue pas de tours et votre pronostic vital n’est plus engagé, par conséquent votre sortie est imminente. La lourde opération que vous avez subie nécessite un suivi continu. Vous serez secondé durant votre convalescence par le docteur Strauss ; une montre thérapeutique autonome. Tenez, prenez là s'il vous plait... Je vais par ailleurs vous fournir votre dossier médical complet.

David s'empara de la tablette qui détaillait l’intégralité de ses récentes aventures et installa son docteur portatif à son poigné. Sur l’écran, la tête d’un personnage moustachu au demeurant fort sympathique l’observerait à chaque instant.

- Cette paperasse renferme une clef importante de ma vie. Voyons voir... Il faisait défiler chaque page avec son doigt et lisait attentivement les minuscules et pompeux paragraphes. La section qui retenait son attention était celle de l’assurance. Cette dernière le catégorisait comme le numéro 3, c'est-à-dire qu'il était qualifié comme la 3e reproduction de l'organisme de David Mercure.

- Numéro 3 ? Les médecins ou les grattes papier ont dû se tromper. Je suis le numéro 2 en théorie, je ne suis mort qu’à une seule occasion...

L’infirmière lui procura son certificat de sortie et une téléportation gratuite vers la destination de son choix. Il choisit de rentrer immédiatement à son appartement.

Une bouffée d’émotions submergea David devant chez lui. Bien qu’il s’imaginait vivre de chaleureuses retrouvailles avec sa femme, il anticipait aussi l’impossibilité d'un tel événement, car des bribes inquiétantes du futur lui parvenaient par flashs intempestifs.

La confirmation de ses craintes ne se fit pas attendre. Catherine patientait dans le canapé sans exprimer la moindre joie. Il se remémora le violent accrochage précédant sa mort, où une dispute dégénérait rapidement en pugilat. Il ne maitrisait plus ses gestes, en voulant la dominer, il la frappait durement au visage. Des bleus, du sang, des larmes... Les remords rongeant l’homme, il marchait ensuite sans but dans les rues de la ville pour se vider l’esprit.

Mélangeant le passé et la réalité, il considéra cette étrange réminiscence comme un trouble bénin. Il y a toujours une phase d’acclimatation du cerveau d’origine dans son nouvel hôte de chair. La bio-impression engendre toujours des dysfonctionnements durant 3 à 6 semaines. C’est bien connu !

Son épouse haussait le ton et pourtant il ne lui concédait rien. Une stupide histoire de chien mal lavé les propulsait tous les deux dans des remous conjugaux. Il saisit les clefs de la voiture sans aucune hésitation ni explication. Il valait mieux prendre du recul plutôt que de commettre l’irréparable une seconde fois.

- Une seconde chance n’apparaît pas par magie dans la vie ou alors on parle de précognition... ou de voyage dans le temps. Un air de déjà vu aussi réel ne se renie pas facilement. Un avis ? Le docteur portatif restait muet face à la complexité de la question.

Qu’importe. Il réfléchissait sur ces extraordinaires possibilités au volant de sa voiture hybride mi-terrestre mi-aérienne puis intuitivement il enclencha le GPS. À quoi bon flâner sans but ? Autant suivre une destination pour se distraire un peu. L’itinéraire précédent indiquait une voie parallèle à sa position, proche du jardin botanique. Le fameux jardin où il avait rencontré Catherine un après midi d’été.

Décidément, le destin incitait David à l’introspection.

- Docteur, comment différencier un vrai souvenir d’une impression aussi vague soit-elle ?

Il n’y a aucun moyen de prouver la véracité d’un souvenir. Votre stress et votre adrénaline augmentent continuellement depuis votre sortie d’hôpital, mon résultat d’analyse est formel. Je vous conseille de vous reposer, pensez à votre cœur flambant neuf, ne le fatiguez pas si vite ! Pour en revenir à vos interrogations, le seul élément auquel je répondrai est le suivant : en tant que personne unique, vos pensées mémorisées sont uniques. Est-ce que ma réponse vous satisfait ? N’oubliez pas de pousser le bouton « j’aime » et de partager avec vos amis les...

Pendant que le docteur Strauss s'égarait dans des considérations inutiles, David crut reconnaitre une silhouette familière qui marchait vers le jardin. Les yeux grands écarquillés, il discernait bien une copie parfaite de sa personne avançant péniblement sur les trottoirs de la ville. Le choc émotionnel obscurcit sa vision.

David fut surpris par un camion qui zigzaguait dangereusement vers lui. Il décida de convertir en urgence sa Cadillac rouge en véhicule volant. Il fallait coûte que coûte éviter l’accident. Les réflexes altérés, il ne distinguait plus les obstacles sur son chemin. Il heurta les rebords d’un balcon. L’ineffable destin guettait un David tétanisé par la peur au tournant de sa vie. Propulsé et tournoyant dans les airs, il tira définitivement sa révérence en s’écrasant sur son numéro 2.
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