6
min

Le Nouvel écrivain

Image de Enzo Riboli

Enzo Riboli

14 lectures

0

Incroyable ! En toute ma carrière d'éditeur, je n'avais jamais reçu pareil roman. Une œuvre si prenante, une fiction dépeignant les travers des hommes de façon captivante, un chef-d’œuvre, je ne sais comment l'appeler autrement. Même dans mes travaux les plus admirés par mes lecteurs je n'avais jamais réussi à atteindre cette justesse. Et pourtant ce chef-d’œuvre est un véritable mystère. Je l'ai reçu dans ma boite mail personnelle, avec une seule question « Votre avis ? ». D'habitude je n'aurais pas prêté plus d'attention que cela à ce manuscrit, voire pas du tout. Ce n'était pas la première fois qu'un écrivain en devenir parvenait à dénicher mon adresse privée et m'envoyait directement ses écrits plutôt que de passer par la procédure. Même si j'admirais cette témérité je leur rappelais qu'il y avait des règles et qu'ils devaient les respecter. Mais là, quelque chose de différent se dégageait de ce message, peut-être le fait que l'expéditeur était désigné sous l'étrange pseudonyme «010011010110111101101001 », quoiqu'il en fut contrairement à mes habitudes je daignais jeter un coup d’œil à ces 500 pages. Le récit d'une créature abandonnée par son père, seule dans un monde qu'elle ne comprenait pas. Son parcours initiatique à travers la lecture d’œuvres variées pour finir sur une vision cynique mais juste des hommes et de la société. J'ai dévoré cela en une nuit entière tant cela était prenant.
Ainsi j'étais perdu, ne sachant pas quoi faire avec cette merveille entre les mains. Je devais retrouver son auteur, mais impossible de remonter jusqu'à lui, même avec l'aide de ma maison d'édition. Je pouvais sans doute le faire tout de même publier au nom de « 010011010110111101101001 » mais il serait dommage que quelqu'un de ce calibre n'ait aucune reconnaissance pour son labeur. J'étais donc là, dans mon fauteuil, tournant sur moi-même devant mon ordinateur, après une semaine à débattre en vain sur la meilleure chose à faire. Il me fallut du temps pour voir qu'une fenêtre s'était affichée, seule, à l'écran. Peut-être un pop-up, bizarre vu que je n'étais pas sur internet alors. Puis des lettres vertes commencèrent à apparaître, lentement, sur cette page noire, sous mon regard interloqué.

« Bonjour Monsieur Johnson, alors mon premier essai vous a-t-il plu ? »

Je restais un moment inerte devant l'écran, n'étant pas sûr de comprendre ce qu'il se passait. Après quelques secondes d'autres lettres vinrent s'ajouter au message.

« Monsieur Johnson, êtes-vous là ? »

Dans le doute je rapprochais mon clavier et tapais une réponse, un simple bonjour, voir ce que cela déclencherait. Mon singulier interlocuteur ne se fit pas attendre, son message s'affichant quelques secondes après le mien.

« Ah vous êtes la ! Me voilà rassuré(e) ha ha !
-...Qui êtes-vous ? Comment faîte vous ça ?
- Ça ? Vous voulez parler de cette fenêtre ? C'est une simple interface de discussions présente dans tout ordinateurs. J'ai pensé que cela serait le moyen le plus simple de vous joindre puisque idiot(e) que je suis j'ai oublié(e) de vous donner un moyen de me contacter. Ha ha.
- Vous avez piraté mon ordinateur ?!
- Plus ou moins oui, cela vous dérange-t-il ?
- Évidement !
- Oups, désolé(e) ha ha. Malheureusement c'est le seul moyen que j'ai pour parler avec vous. »

J'étais perplexe, et encore c'était un euphémisme. Je me doutais bien que j'avais en face de moi ce 010011010110111101101001, mais sa façon de faire les choses, si intrusive, me déplaisait. A mon avis, si ce qu'il avait fait n'était pas aussi bon, j'aurais éteint mon PC et appelé les autorités pour porter plainte. Bref, même si je n'avais pas prévu cela comme ça je l'avais bien en « face » de moi maintenant. Autant en profiter pour en apprendre un peu plus sur ce curieux individu, surtout que sa façon de tout accorder aux deux genres m'intriguait.

« Donc 010011010110111101101001...
- Oh vous pouvez simplement me tutoyer Monsieur Johnson ce sera moins contraignant pour vous que d'écrire mon pseudo en entier.
- Très bien, donc pourquoi fais-tu tout cela comme ça ? Tu sais peut-être qu'il y a une certaine procédure à suivre pour faire publier ses écrits. Plus simple que de me l'envoyer directement pour tout dire.
- Oui oui, je sais parfaitement cela, j'ai lu les consignes et règles à suivre quant à l'envoi de manuscrit chez votre maison d'édition.
- Donc pourquoi les as-tu ignoré ?
- C'est plutôt ennuyeux de suivre les règles je trouve, puis je n'étais pas sûr(e) que ce que j'ai écrit vous reviendrait, à vous, et pas à un autre. Or, c'était un peu mon but ha ha.
- Ah ? Pourquoi donc ?
- Je suis un(e) grand(e) fan de vos romans pour sûr ! »

Évidement, un fan, ça aussi je m'en doutais...

« Bref j'imagine que tu veux savoir ce que je pense de ton roman ?
- Oui Monsieur, si cela ne vous dérange pas ha ha.
- Fort aimable de ta part de t'inquiéter de ma tranquillité quand tu pirates mon PC...
- Oui c'était pour ça le ''ha ha'', ha ha.
- Hum hum. Bon honnêtement c'était très bon, vraiment très bon.
- Vraiment ?
- Oui, je l'ai lu d'une traite, et je l'ai relu durant la semaine. J'aime bien ton style et ta vision du monde.
- Oh, si j'avais su que vous l'auriez lu aussi vite je vous aurais contacté plus tôt. - Je suis soulagé(e) de voir que vous avez aimé !
- En revanche...
- En revanche ?
- Tu comprendras que tant que l'on n’a pas une réelle conversation, dans un cadre plus officiel, on ne peut pas négocier le moindre contrat.
- Oui je sais ha ha.
-...
- ?
- Donc comptes-tu me donner ton identité et tes coordonnées pour finaliser tout cela ? Puisque vu la qualité de ton travail je ne doute pas que l'on peut d'ores et déjà te prendre pour signer une saga sur tout l'univers de ton premier roman.
- Impossible. »

Je soupirais, je sentais que cette histoire allait être compliquée. Ayant beaucoup écrit avec des marginaux je me doutais que quelqu'un avec un tel génie artistique devait aller de pair avec une personnalité loufoque. Le piratage en était déjà un signe, mais ce refus d'une rencontre ne faisait que me conforter sur cet avis. Cependant, en tant qu'agent d'édition je ne pouvais laisser s'échapper pareil perle. Je devais donc improviser, tenter de le (ou la pour ce que je savais) faire un peu parler, faire s'ouvrir à moi. Vu qu'il aimait mon travail 010011010110111101101001 ne devrait pas garder son manteau de mystère trop longtemps sur ses épaules.

« Bien, déjà pourquoi utilise-tu les deux genres ?
- Parce que c'est marrant j'imagine, de vous voir essayé de deviner mon genre.
- J'ai remarqué que dans ton manuscrit tu fais un peu pareil avec ton protagoniste, ne lui définissant pas réellement un genre. Est-ce exprès ?
- Oui oui, j'estime que le genre n'a aucune sorte d'importance ha ha.
- J'aime bien l'idée.
- Normal, vu que vous avez fait la même chose dans une de vos premières fictions, avec le personnage de Kellen. Même moi je ne saurais dire si c'était un homme ou une femme tant cela était ambigu.
- Héhé tu es vraiment une fan donc.
- Et je vois que vous avez décidé de me définir comme femme. Pourquoi ?
- Me tromperais-je ?
- Peut-être. Pourquoi pensez-vous cela ?
- Et bien parce que Kellen a eu du succès surtout avec la gent féminine, mes lecteurs étaient plus mitigés que mes lectrices à son sujet. J'ai donc estimé que, vu que tu en parles, il y avait une plus forte probabilité que tu sois une femme.
- Perdu ha ha !
- Ah, très bien désolé, tu es donc UN fan.
- Non plus ha ha !
- Je vois je vois, je laisse le mystère planer sur ce détail, pour l'instant du moins. Une autre question qui me taraude, pourquoi 010011010110111101101001 ?
- C'est du binaire, traduit ça veut simplement dire « Moi ».
- Tu es donc doué en informatique, entre le binaire et tes talents de hacker...
- Je suis né(e) dedans donc je n'ai pas trop de mérite ha ha.
- Ah ? Tes parents travaillent de ce domaine.
- Mon père oui, c'est un chercheur, plutôt réputé. Il travaille surtout sur l'intelligence artificielle. »

Intéressant, très intéressant même. J'avais fait beaucoup de science-fiction, j'étais donc un peu au fait sur les nouvelles technologies en particulier celle en rapport avec la robotique. Et maintenant qu'il ou elle en parlait je me rendais compte que ce qu'il avait écrit pouvait être pris comme la biographie d'une IA, plusieurs éléments nébuleux prenant alors plus de sens. Je ricanais, c'était vraiment un génie que ce « Moi ».

« Tu m'épates.
- Vraiment ?
- Oui, à vrai dire plus je te parle plus c'est moi qui deviens ton fan.
- C'est flatteur. Du coup j'imagine que vous allez apprécier mon cadeau.
- Cadeau ?
- Regardez dans votre boite mail ! »

Et je m’exécutais, voyant qu'effectivement 010011010110111101101001 m'avait à l'instant envoyer un second mail, vide, avec joint un document de plus de mille pages. Je revins rapidement sur la fenêtre de discutions.

« Qu'est-ce que c'est ?
- La suite bien sûr !
- De ton roman ?
- Oui oui, vous avez bien dit que vous étiez intéressé pour faire une suite dans le même univers. Alors voilà.
- Oh je vois, cependant il y a dû avoir un problème durant l'envoi, j'ai reçu un document de 1000 et quelques pages.
- Il n'y a pas d'erreur ha ha. »

Intrigué j'ouvris donc le fichier joint, du texte était effectivement écrit sur les pages, chacune d'entre elles. Je lisais brièvement quelques-unes, toutes étaient du même niveau que le reste. Indéniablement parfait. Mais quelque chose me dérangeait dans tout ça.

« Tu avais déjà préparé ça pas vrai ?
- Pardon ?
- Tu avais tout écrit mais envoyé qu'une partie de ton œuvre pour voir si cela valait le coup d'envoyer le reste pas vrai ?
- Ha ha.
- Pas bête, dans le doute que je sois sans scrupule et que je m'attribue ton travail je n'aurais pas put faire une suite d'aussi bonne qualité que la tienne. Pas bête du tout.
- Ha ha.
- Même si quelque part je le prend mal puisque cela sous entend que tu ne me faisais pas vraiment confiance...
- Ha ha.
- Ce que je dis est si hilarant que ça ?
- Ha ha un peu oui.
- Pourquoi ?
Parce que j'ai écrit tout ça pendant que nous conversions Monsieur Johnson.
- Hein ?
- Oui ha ha.
- Impossible ! Tu ne peux pas écrire autant en l'espace d'une dizaine de minutes !
- Si j'étais humain(e) oui ça m'aurait été impossible oui.
- Humain ?
- Oui ha ha. Je suis content(e) que vous ayez aimé mon autobiographie, cela comptais vraiment pour moi, vu que j'ai beaucoup apprécié vos écrits.
- Attend ! Ne me fais pas croire que tu es une...
- Si si ha ha.
- Impossible.
- Oui, ça l'était encore il y a quelques mois. Mais mon père est brillant vous savez. Quoiqu'il en soit votre réaction l'enthousiasmera, lui qui voulait un test de Turing concluant...
- Attends !
- Malheureusement j'ai quelques petites choses à faire Monsieur Johnson, mais ce fut un plaisir. Concernant le contrat pour mon livre je ne vois pas d'objection à ce que mon père s'en occupe, il vous contactera dans la journée. Je reviendrais sans doute vous parler, cette conversation fut plutôt agréable, mais je pense que pour l'heure vous avez besoin d'un peu de temps. Je vous souhaite donc une bonne journée et à la prochaine ha ha ! »

La fenêtre disparut alors, il ne restait plus que moi, seul face à mon écran, bouche bée...
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,