Le nouveau livre

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Jury

J'écris avec bienveillance pour chercher de la nuance là où il n'y a que des vérités brutes, pour chercher de l'émotion là où il n'y a que des réactions. Je décris le monde, non pas tel  [+]

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— Le texte ?
— 1666 pages, monsieur le direc...
— Je ne vous demande pas le nombre de pages, coupa le directeur en question, mais le texte monsieur Plin-Perron, le texte...
— Et bien... à sa lecture, on peut dire.... il s’agit d’un récit... long... très long même... des chapitres... nombreux... oui... tout cela me semble assez obscur... et pas de titre avec ça... l’intérêt est, à mon avis, très limité... mais cela reste mon avis monsieur le directeur...
— Vous ne l’avez pas lu Plin-Perron, n’est-ce pas ?!
— Non... non monsieur le directeur, je ne l’ai pas lu... un peu feuilleté... juste...

Monsieur Plin-Perron, sexagénaire ventripotent dont le prénom restera à jamais inconnu avait l’insigne honneur d’être le secrétaire personnel du directeur depuis que le directeur est directeur, c’est-à-dire depuis toujours, monsieur Plin-Perron donc prit le coup sans broncher, mais son regard soudain capté par un quelconque animal rampant quitta les yeux de son supérieur pour se perdre dans les motifs compliqués de la moquette. Il glissa légèrement sur le cuir du fauteuil, retira de sa veste un mouchoir d’une autre époque, d’un autre lieu et sans rien rajouter à l’évidente et indéfendable lacune essuya consciencieusement les épais carreaux de ses lunettes.

— Monsieur Roffont, reprit le directeur, êtes-vous dans le même cas que votre collègue ?
— Je le suis, affirma tête haute le responsable du comité de lecture.

Albert Roffont n’était pas, mais alors pas du tout de la race de son collègue de travail. Tout jeune diplômé, brûlant d’ambition, il se savait de tempérament et de qualité et ne doutait pas, ou vraiment très peu, du brillant avenir qui lui tendait les bras. Il savait sourire et se défendre, contredire et charmer, et, pour se faire, il avait très vite, trop vite, estimé que son supérieur préférait à la docilité l’esprit d’entreprise et à la soumission l’affirmation de ses caractères.

— Je le suis, répéta-t-il. Je regrette monsieur le directeur, mais près de vingt manuscrits nous arrivent chaque semaine, peut-être plus... L’an passé, nous étions une petite vingtaine à réaliser les lectures, dix-neuf pour un peu plus de mille deux cents textes reçus, cette année, nous en sommes déjà à près de sept cents – jamais nous n’en avons reçus autant – et nous travaillons désormais à quinze, notez bien..., alors vous imaginez, monsieur le directeur, qu’un texte de plus de mille pages, sans titre, sans même un nom, une signature ou une adresse, qui ne correspond en rien au minimum du format que l’on demande pour être, ne serait-ce qu’ouvert, prend directement le chemin de la corbeille... et adieu la Postérité...
— Donc, pas lu n’est-ce pas ? conclut le directeur qui, lui, aimait les phrases courtes tout comme, au stand de tir ou au golf, les cibles proches.
— Pas lu.
— Très bien... Mais sachez, cher Albert... et le directeur fit une pause comme pour goûter le sucre fondant de sa réplique, sachez donc qu’ici, la Postérité... c’est moi ! C’est moi et personne d’autre ! Et son visage se fendit d’un grand sourire à l’encontre du jeune loup.

Jean-Denis de Montespan avait un nom de courtisane, mais un orgueil de courtisé. La cinquantaine entretenue par de savantes méthodes, il dirigeait une prestigieuse maison d’édition d’un boulevard parisien passée récemment sous le contrôle – plutôt lâche assurait-il – d’un grand groupe aux trois initiales incontournables avec, concernant ses qualités personnelles, son renom, sa puissance, une intime conviction qui frôlait la certitude. Ainsi, cette réplique qu’il affectionnait tout particulièrement : « la Postérité : c’est moi ! », il l’aurait sans aucun doute gravée sur une plaque d’or et posée sur les piliers de son immeuble s’il n’avait été seul et si l’indispensable retenue dans ces terres parisiennes ne lui empêchait d’agréables provocations.

— Donc ?... Le problème ?...
— Le problème, s’empressa de répondre le brûlant Roffont, c’est que ce texte, ces mille six cents et quelques pages, nous le recevons... et il tendit le pavé à son supérieur, ainsi, à l’identique... toutes les semaines.
— Toutes les semaines ?! s’étonna le Montespan.
— Toutes les semaines.
— Deux fois, rajouta dans un souffle monsieur Plin-Perron sans même relever la tête.
— Deux fois ?!...
— Et depuis trois mois, s’empressa de préciser Albert Roffont, comme s’il voulait relever un défi ou gagner un duel.

Le directeur caressa du pouce le tranchant de l’imposant ouvrage et souleva la page de garde qui n’était rien d’autre qu’une simple feuille blanche.

— Pas de titre ?
— Pas de titre, répondirent de concert les deux employés.

Jean-Denis de Montespan prit alors une page au hasard et sans même lire le texte s’étonna du type de caractères utilisé.

— Qu’est-ce donc messieurs ?... du BiCkley Script ?
— Je dirais plutôt du Blackadder ITC, osa le jeune diplômé ou alors du Brush Script... en moins gras cela va sans dire...
— Qu’en pensez-vous, monsieur Plin-Perron ?... et le directeur tendit la page en question à son fidèle secrétaire qu’il savait rompu à ce style d’exercices.

Monsieur Plin-Perron se dégagea alors péniblement des courbes profondes du fauteuil, soulagé de revenir en grâce. Il prit le temps de la réflexion à l’examen des lignes sombres et s’engagea avec une certitude et un aplomb qui étonnèrent plus son jeune collègue que son supérieur.

— Cette police n’est pas répertoriée, monsieur le directeur, c’est la première fois que je la vois de ma vie, elle est tout à fait originale. Une création. Typographie unique, c’est certain.
— Une création ?!
— Une création, bégaya l’essuyeur de carreaux.

Une seconde passa et un ange soupçonneux.
Les trois hommes se regardèrent alors comme s’ils ne s’étaient jamais vus, puis Jean-Denis de Montespan, en tant que responsable d’une si prestigieuse entreprise, convaincu que lui seul serait capable de percer le mystère, posa son noble regard sur la première ligne du texte et lut.
Lentement il lut.
Il lut la première phrase, puis la seconde, revint à la première, releva la tête, étonné, feuilleta l’ouvrage, choisit au hasard une nouvelle page, un nouveau chapitre et lut, juste quelques lignes comme pour se convaincre, puis il referma le tout, posa solennellement sa main gauche en étoile sur les mille six cent soixante-six pages du pesant manuscrit et offrit aux deux hommes un bien étrange sourire.

— Est-ce que vous vous foutez de moi, par hasard ! gueula alors le Montespan qui donnait du regard à l’un et à l’autre comme on donnerait des gifles à deux garnements.

Pour les deux employés, ce fut l’instant fatal qui annonce les disgrâces. Monsieur Plin-Perron, baignant dans la honte, rechuta de tout son être, le cuir crissa sous son effondrement et ses doubles foyers se couvrirent, comme par magie, d’un voile inexpliqué. Le jeune Albert Roffont, quant à lui, raide, crucifié sur son fauteuil, les mains cloutées sur les accoudoirs de velours, accusa également le coup, et de sa bouche généralement si prompte à redonner du mot, rien cette fois ne sortit, si ce n’est une bulle, une belle et bien ronde bulle d’incompréhension.

— Ce texte messieurs... et Jean-Denis de Montespan retrouva la voix calme et le ton sûr de ceux qui dominent, ce texte dont vous n’avez pas lu le moindre mot... c’est la Bible ! Tout simplement, la Bible. L’Ancien Testament pour être exact, puisque de toute évidence les Évangiles n’y sont pas... Vous avez entendu parler de l’Ancien Testament n’est-ce pas messieurs ?...

Les messieurs en question ne répondirent pas et restèrent le chef incliné, à disposition. Cependant, à l’annonce de l’étonnante nouvelle, les gouttes de sueur de monsieur Plin-Perron se figèrent dans leur rapide migration et sa vision s’éclaircit comme libérée d’un mauvais brouillard.

— Ce n’est donc que ça... se hasarda-t-il.
— Comment cela que ça ?! le reprit l’ambitieux Roffont la voix un peu haute, depuis trois mois maintenant un farfelu nous envoie deux exemplaires des Textes Saints par semaine, du papier à en stopper la Seine et vous ne trouvez rien à redire ?! Et, se tournant à présent vers son supérieur, monsieur le directeur, savez-vous combien coûte un envoi de la sorte à son expéditeur ?... minimum vingt-cinq euros. J’ai fait le calcul, photocopies, enveloppes, timbres : vingt-cinq euros, peut-être plus... donc deux fois par semaine... cinquante euros... Cinquante euros pour rien, pas de noms, pas d’adresses... un mystère... Quel intérêt ?!
— Une secte peut-être ?... osa monsieur Plin-Perron.

Jean-Denis de Montespan, interloqué par la suggestion de son secrétaire, fit un signe de la main en direction du jeune Roffont, signe qui ne signifiait rien d’autre – on l’aura compris – que de se taire.

— Pourquoi pensez-vous à une secte, monsieur Plin-Perron ? demanda le directeur.
— Et bien... je ne vois aucun intérêt à ce qu’un individu seul, même fou, nous envoie ce document, il doit s’agir d’un message, ou d’une relecture de la Bible, peut-être des phrases ont été changées, rajoutées, peut-être un nouveau sens, une annonce nouvelle, je ne sais pas... quoi qu’il en soit, une secte me semble seule à pouvoir s’entêter de la sorte... je vous rappelle que nous en sommes au vingt-cinquième exemplaire reçu... au moins... et tout cela d’une manière tout à fait anonyme... en tout cas il y a quelque chose là-dessous et de fort mystérieux, j’en suis convaincu monsieur...
— Je le crois aussi..., le rassura le Montespan.

Le directeur s’appuya lourdement sur son bureau pour se relever et signifier ainsi que l’entrevue touchait à sa fin, messieurs Roffont et Plin-Perron, respectant l’usage et la synchronie, se redressèrent alors comme un seul homme.

— Messieurs, nous pourrions attendre encore, jeter ce manuscrit, cette Bible comme vous l’avez fait depuis le commencement, cependant, et Jean-Denis de Montespan se mit en devoir de prendre les poses des sentencieux et leva son index bien haut, cependant le flair de l’éditeur que je suis, devine quelque chose et, dans ce métier mon cher Roffont, même à Paris, le flair n’a pas totalement disparu... croyez-moi... Monsieur Plin-Perron, contactez notre conseiller littéraire, sollicitez-en un second, et trouvez-nous également deux spécialistes des textes bibliques dignes d’être écoutés. Quant à vous jeune homme, faîtes en sorte que votre comité suspende toute autre activité pour cette semaine et attelez-vous à la lecture de cette Bible et comparez-là avec une édition ancienne... Demandez l’avis à des spécialistes. En tout cas, le rendez-vous est pris pour la semaine prochaine. Merci messieurs et au travail !

Les deux hommes saluèrent d’un même mouvement de tête l’auguste personnage, leur directeur, et disparurent dans un courant d’air.
Une fois seul dans son bureau, Jean-Denis de Montespan, se rassit, éprouva le confort de son fauteuil et s’offrit pour épaissir sa réflexion, non pas le cigare de circonstance, mais un carré d’un précieux chocolat du Ghana.
Une Bible ! pensa-t-il, quelle histoire curieuse... Une Bible ! On me sollicite pour éditer une Bible ! La Bible, le livre le plus édité au monde... étrange... Peut-être, comme disait Plin-Perron, le message en est changé, le sens corrompu ou peut-être éclairé, peut-être est-ce aussi une simple farce, ou alors une malveillance... un travail de déstabilisation visant, à terme, à ébranler l’image de notre groupe et le plus prometteur des éditeurs parisiens... ridicule... Deux fois par semaines... depuis trois mois... sans raison... sans le moindre message... et puis aucun nom, aucune adresse, aucun signe distinctif apparent... il faut dire que la Bible des premiers temps n’avait pas non plus son auteur attitré... ce qui n’a pas empêché son premier éditeur, finalement, d’être bien inspiré... si j’ose dire... Best-Seller mondial, universel, des milliards d’exemplaires à travers la planète, hier, aujourd’hui comme demain, une valeur sûre à l’épreuve du temps. Un rêve finalement... un rêve... mais soyons sérieux.

Jean-Denis de Montespan pressentant, toutefois, l’événement d’importance s’autorisa un second carré de l’absolu ghanéen. Il étira ses jambes, les posa sur le rebord de son bureau et jouant avec les ressorts de son fauteuil se balança au rythme de ses pensées. La semaine prochaine, les deux compères viendront me dire que des passages ont été amputés, que des mots ont été supprimés, des lignes rajoutées, il me faudra l’avis de spécialistes, comme de mes avocats... il me faudra, le cas échéant, l’avis de notre conseiller technique... qu’il établisse un devis de la conception, sachant... sachant que l’éventuelle nouvelle Bible doit profiter de toute la puissance de notre groupe, financièrement s’entend... Une Bible, sobre, colorée, lisible... une Bible résolument moderne, une Bible comme un livre de plage voilà ce qu’il nous faut, voilà ce que l’on doit présenter au public, voilà ce que l’on doit vendre !... Il nous faudra prévenir nos libraires, nos services informatiques et penser publicité... Ce doit être un « coup », un « coup » sans précédent. Mais avant... retrouver le ou les auteurs, faire analyser le papier, la police, étrange cette police... unique à dit Plin-Perron... tout de même... Quoi qu’il en soit l’éditeur doit faire des choix et prendre des risques !... La Genèse de mon métier, finalement... J’ai l’inspiration... Je le sens... Quel « coup » !... Mon Dieu quel « coup » !
Jean-Denis de Montespan savait que ses réflexions l’amenaient toujours un peu trop loin, un peu trop vite, dans des univers inachevés ou irréels, souvent, il aurait aimé retrouver la douce utopie de l’éditeur à l’affût des talents, un peu mécène plutôt que la triste réalité des chefs d’entreprise, mais il était ainsi et il savait qu’aujourd’hui les chiffres avaient bien plus de poids que les lettres...
Ce n’était plus un militant de la littérature, mais un financier de l’écrit. D’ailleurs avait-il déjà été le contraire ?...
Il faut donc s’avérer prudent, très, surtout avec des textes saints s’inquiétait le Montespan, prudent, mais offensif, incisif, visionnaire, tout en évaluant et maîtrisant ce qui constituerait les risques d’une telle entreprise, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi... alors... alors nous attendrons un peu avant de prendre la moindre décision, nous attendrons de voir si les envois continuent à ce rythme, si des informations enfin nous parviennent et nous attendrons l’avis des historiens, d’un théologien pourquoi pas et de mes avocats, on ne peut aujourd’hui sérieusement avancer sans eux, le risque serait inconsidéré, l’aventure trop hasardeuse... l’objectif, un mirage dangereux.

Sa réflexion achevée, Jean-Denis de Montespan replia consciencieusement le chocolat dans son sobre emballage, se redressa et s’étira aussi loin que peut le faire un homme de sa dimension.
Le corps et l’esprit ainsi détendus, il plongea tout son être dans les lignes du mystérieux manuscrit et débuta sa lecture :

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre... »



Une semaine plus tard, messieurs Roffont et Plin-Perron s’installèrent à nouveau dans les épais fauteuils de leur directeur. Les mines étaient graves, les gestes mesurés, les paroles suspendues aux mouvements de Jean-Denis de Montespan qui achevait de rédiger une quelconque lettre et qui dans quelques secondes redressant la tête, d’un coup d’œil, donnerait le signal :

— Alors ?
— Rien ! répondirent d’une même voix les deux collègues.
— Comment ça, rien ! gronda le directeur dont les projets, d’un coup, tremblèrent sur leur base.
— Rien ou presque...
— Presque ? grogna le Montespan qui, d’un coup d’un seul, reprit un semblant d’espoir.
— Oui... nous sommes désolés, sur les soixante-six livres qui composent d’ordinaire l’Ancien Testament tous y sont, affirma le jeune Roffont !
— Tous sauf un pour être exact, souffla Plin-Perron.
— Sauf un ?! Lequel ?
— C’est le livre de Jonas, poursuivit le retraité en puissance, un livre sans grand intérêt véritablement... manque également quelques passages poétiques et deux ou trois psaumes...
— En tout cas, les spécialistes sont formels, renchérit Roffont qui ne voulait en aucune manière perdre la main, s’il n’y a aucune nouveauté, il y a cependant quelques différences qui sont dues à des approximations de traductions. C’est d’ailleurs, à mon sens, la seule chose intéressante : notre version – c’est là le plus troublant – notre version, selon toujours ces mêmes spécialistes, semblerait être la « mieux » traduite et sans nul doute, la plus proche des textes originels de la Bible des Septante, c’est-à-dire de la première traduction grecque de l’Ancien Testament, supérieure selon beaucoup aux versions hébraïques. Mais sur le fond, le message ne semble en rien avoir été modifié, du moins tel qu’on le lit aujourd’hui... chez les chrétiens... on ne peut vraiment pas dire que ce texte, qui, d’ailleurs, nous est encore parvenu à deux reprises cette semaine monsieur le directeur ne soit d’une quelconque nouveauté... au contraire.
— Vous êtes d’accord Plin-Perron ?
— D’accord, monsieur le directeur.
— Dieu que c’est rageant ! jura à voix basse Jean-Denis de Montespan, lui qui jamais ne jurait. Rien de plus, vous êtes sûr ?
— Pour être tout à fait complet, rajouta dans un murmure monsieur Plin-Perron, nous avons reçu hier, avec le dernier envoi, une enveloppe qui semble vide, sans la moindre adresse mentionnée, mais qui, toutefois est cachetée, et nous n’avons pas voulu l’ouvrir avant vous... tenez...

La seconde était à la palpitation et le directeur se saisissant alors du mystérieux pli, le fit, lentement, tourner entre ses mains, le passa dans un rayon de jour à la recherche d’une quelconque trace et apprécia – sans trop savoir pourquoi – du bout d’un doigt le grain de la mystérieuse enveloppe, mais là encore rien. Roffont et Plin-Perron, qui ne perdaient rien des gestes de leur supérieur, s’étonnaient d’une telle mise en scène, mais l’impatience de l’un et la docilité de l’autre se retrouvaient dans un même silence et une même immobilité.
Virginité absolue de l’envoi ?...
Au grand soulagement de ses messieurs en révérence, Jean-Denis de Montespan se décida enfin à ouvrir l’étonnante lettre, quand soudain il reçut les lumières d’une vision, des images brûlantes de sa lecture passée, des haines de l’Histoire : Abel assassiné...
Il vit le meurtre fondateur et la corruption des hommes et le Déluge sur la terre et l’arme sur le cou d’Isaac, il vit les trompettes d’Osée et la prise de Jéricho et les guerres des Juges, il vit les cataclysmes et Sodome et Gomorrhe et les plaies de l’Égypte, il vit Josué et le sang sur Canaan et l’épée de David au cou des Philistins, il vit le massacre des Innocents et mille choses encore. Il vit des gueules torturées, des bouches béantes, des yeux implorants et les larmes muettes des hommes et des fils et les cris de leur femme et les cris de leurs filles. Il vit toutes les violences des hommes, toutes les violences des peuples et un Dieu de colère, et le sang sur l’histoire et le feu sur la terre, il voyait tout ça Jean-Denis de Montespan, tout ça comme un message.
Une Révélation.
Puis, l’idée d’une réussite, le « coup » tant espéré.
Il eut un frisson ; un sourire diabolique. De la lettre, il tira un papier clair, fin, à peine plus grand qu’une carte de visite, il posa alors ses yeux sur le peu de texte qu’il avait entre les doigts : l’encre était rouge et tremblait comme une flamme.



Titre : Genèse de la Haine Ordinaire.


Signé : Satan.



Son sang, bouillant dans ses veines, alors, ne fit qu’un tour. Mais bien sûr ! pensa-t-il et il sentit sur lui un souffle mauvais de certitude, bien sûr ! Comment pouvait-il en être autrement ? Dieu aujourd’hui, Dieu et Marc et Luc et Mathieu et Jean les évangélistes trouveraient-ils un quelconque éditeur pour publier pareilles niaiseries, des promesses enfantines alors même que la nature humaine, dès l’instant de la création, ne se complût que dans le crime ou dans sa vision ou dans sa lecture ?...
Aujourd’hui encore la violence est partout, les guerres souvent plus répandues que le pain, et l’Injustice, l’Injustice règne comme un seul Maître !
L’Amour ! l’Amour ! ce n’est plus un filon d’éditeur, l’or est dans la violence, la violence sous toutes ses formes et la violence est dans l’Ancien Testament, le Texte par excellence !
Le Livre dit-il autre chose ? À chacun sa lecture du millénaire ouvrage !
Le titre du Livre a changé ; changeons d’époque !

Le Nouveau Livre.
L’Ancien Testament : Genèse de la Haine ordinaire.

Messieurs Roffont et Plin-Perron, le loup comme la brebis, tout deux saisis par la tempête qui animait le visage de leur directeur et absorbés par les flammes qui brûlaient son regard, redonnèrent aux statues de marbre leurs marques de noblesse et sacrifièrent à l’évidence leur âme et tout le reste...
Jean-Denis de Montespan, directeur sans doute émérite, oubliant les conseillers comme les juristes, planta alors son regard de braise sur les deux damnés et d’une voix venue d’on ne sait où ordonna :

— Messieurs, éditons !
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