Le nombril du monde

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Lauréat
Jury
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Quand quelques heures deviennent un jour, et qu’au nouveau matin le ciel a la couleur layette, c’est déjà une certitude.
Quand quelque part on se sent habitée d’une présence inouïe, c’est enfin une vérité. Deux, puis trois, puis cinq jours de retard et, le sourire au bord des petites lèvres, ça y est ! Sortent alors de la bibliothèque les livres poussiéreux, J’attends un enfant et autres bibles roses des nouvelles mères au nouveau regard. Petit pipi du matin pour un test éphémère qui fait mère, et c’est la page une : « Suis-je enceinte ? »
L’auréole positive plane sur la tête du nouvel ange. Il est là, elle est là ; vite des prénoms, vite des projets, vite un nouvel espoir pour une nouvelle vie. Les grands magasins rayon Babygro, les rues aux ventres ronds qui pointent au virage, de leur démarche lourde et paisible. La ville entière se transforme en nursery pour cette passion excessive et soudaine.
L’envie irrésistible de réveiller les morts les plus chers pour leur dire ce qu’ils ne verront pas, de téléphoner aux meilleurs spectateurs de sa vie pour leur annoncer le changement de rôle, de décor. Afficher déjà complet pour les autres.
Crier aux arbres et à la rosée du printemps proche, hurler aux montagnes qu’on va les écraser, bientôt. Prévenir que ça va chauffer, que ça va vivre, que ça va éclater ; prévenir que ça va être terrible, ce qui arrive. Terriblement merveilleux.
Pleurer à la chance d’être femme, encore. D’être terriblement femme.
Sentir déjà au bout de quelques jours son ventre se poser là, s’imposer au milieu du corps, au milieu du monde. S’attendre à ce que tous pointent leur doigt de désir sur ce nombril important. Sur ce nombril unique.
Accrocher un sourire radieux parce qu’il peut faire chaud en hiver et bon la nuit. Que c’est nouveau, que ça va sortir, avoir du succès, être à l’affiche du plus beau spectacle, de la plus belle revue et corrigée, parce que ce sera un sans fautes et sans remords.
Puis.
Puis lui dire, à lui. Lui apprendre. Lui faire partager. Lui faire ouvrir les bras. Grands, larges.
Attendre, l’observer, avoir peur, soudain, de la couleur de son sourire. Mais mon Dieu ! Non ! C’est une mauvaise lumière ? Je ne le vois pas bien. Je ne le reconnais pas. Plus.
Son sourire est jaune et part vers le bas. Plus bas que terre. Et je rampe pour le ramasser. Pour le reprendre. Pour le changer. Je parcours les vitrines de ma mémoire, il doit y en avoir d’autres en réserve. Ce n’est pas possible.
Je recommence. Je lui dis : « J’attends un enfant ! » Mais c’est ma phrase qui se perd là-bas au loin, si loin dans son regard. Ses mains se ferment, ses bras se tordent pour ne pas s’ouvrir, il devient difforme. Ce n’est plus un homme. Ce n’est plus mon homme. Ce n’est plus rien. Plus rien qu’une erreur. Plus rien qu’un désespoir.
J’avais déjà fait nos fictives valises pour la maternité ; je retire les brassières, les couches-culottes et les bavoirs dans lesquels je plonge au passage des larmes d’effroi et mouche un nez trop rouge qui coule comme un robinet mal fermé.
Je deviens aussi laide que le temps qui va passer. Et je sens la mort rôder autour de mon ventre, me pénétrer, me tordre, me vider de la vie par l’intérieur. Et je deviens vieille incontinente qui pisse du chagrin, le corps ouvert, béant, les jambes pendantes, inerte, avec le regard niais des gens qui se lèvent idiots un beau matin pour une histoire d’amour avortée et finissent dans un asile de solitude. « Au secours ! », crie la vie. « Crève ! », crie la mort.
Et je regarde, les yeux vides, ce combat ridicule qui se livre maintenant. J’ai l’haleine fétide des cadavres qui respirent encore, comme ça, par habitude, et les mains moites des froussards. J’ai peur. Tellement peur. Je pourrais fuir avec cet amour que je porte à présent comme un fardeau, fuir et en accoucher quelque part à l’abri du mépris, dans un autre champ de navets. Mais j’ai les jambes molles et tremblantes, et le courage me manque.
Dis-moi oui, mon amour, souffle-moi ton plaisir dans le cou… Mais le silence de ses lèvres est une crevasse dans laquelle je tombe, ivre de chagrin.
Le bonheur est pour les autres, je ne tricoterai pas ces habits de rêves blancs. Je ne partirai pas, le visage dans sa main, au petit jour blême, contracter ces douleurs divines de l’enfantement. Je ne partirai pas. Je ne resterai nulle part puisqu’il n’y a plus d’ailleurs. Et les ventres ronds qui se balançaient dans les rues de la ville s’envoleront comme des bulles vers d’autres cieux que je n’atteindrai jamais. Je les regarderai briller et me cacherai de leur provocante lumière en cherchant l’ombre d’un mur humide exposé au nord.
Et puis non ; il n’est pas le dieu tout puissant, il n’a pas de pouvoir de vie puis de mort. Il n’a aucun pouvoir. Il ne peut pas, c’est un pauvre homme, il ne peut pas porter la vie dans son ventre, alors il porte le désert dans ses yeux. Et je ne veux pas agoniser sous son regard.
Le visage d’un homme qui refuse un enfant est un visage vide, laid, froid, parfaitement étranger, que je regarde autrement. Je ne peux plus l’aimer et je ne me souviens déjà plus l’avoir voulu un jour. Je le rejette, comme il rejette l’idée du bonheur et de la vie. Et je pars, hautaine et sûre de mon choix. Le laissant seul sur le carreau glacé de cette maison sans voix. Je jette tous ces livres de grossesse qui affichent la famille et l’épanouissement, et je m’en vais m’épanouir ailleurs.
« Foutaises, foutaises, foutaises », fait le train à travers la campagne. « Encore un enfant qui portera le nom de sa mère », et j’en suis fière. Qu’ils nous lâchent un peu avec leur petite graine et leur autorité paternelle et leur pouvoir de chef de famille. Ces chefs qui ont l’étoffe de lâches au moindre problème, et cette famille qui s’éparpille au moindre éternuement.
Foutaises, foutaises, foutaises. Un homme, un vrai, le bon, pour la vie. Des Rambo aux mauviettes, il n’y a qu’un pas, mais entre les deux, il n’y a rien.
Foutaises, foutaises, foutaises. Hommes à voiles, hommes à vapeur, ça n’avance à rien, il faut apprendre à s’en passer.
On apprend bien un jour à se passer de son père, par la force des choses, mais ce n’est pas la même chose, alors parlons d’autre chose. Parlons des fils dont on est folles et qui nous trompent avec la première venue. Complexes et tares inavouables. « Qu’est-ce qu’on se traîne », dirait l’une. « Qu’est-ce qu’on tient », dirait l’autre. « Et tu crois qu’il va le reconnaître ? », dirait la troisième, effrayée par le poids du danger.
Le reconnaître. L’homme a besoin d’une déclaration officielle pour reconnaître son enfant et se cacher derrière un nom pour l’étiqueter comme on tamponne une facture, comme on marque un veau au fer rouge. La femme et l’enfant se reconnaissent à travers l’attente, les cris, la délivrance, le sang, la sueur, les larmes, la douleur, la joie, le corps. Rien que le corps.
Accoucher, c’est le plus grand orgasme d’une femme, celui qui fait trembler jusqu’à l’arête et dure de longs mois.
Il a raison de se sentir exclu, le mari trompé, l’amant jaloux, parce qu’il est rare l’homme qui a le don de savoir partager. Avant, il fumait une cigarette dans le couloir ; maintenant, il tient la main, effrayé, impuissant. Quand il tient la main…
Je saisirai les barreaux froids de mon lit, mais tant pis, tant mieux, et advienne que pourra, et revienne qui pourra. Et qui vivra verra.
Et il verra, cet enfant, et il vivra, peut-être.

— Je suppose que vous êtes décidée ? Que vous avez bien réfléchi ? Que vous n’avez pas d’autre solution ?
Cette grande femme sèche commence à m’agacer. Si elle n’avait pas cette horrible blouse blanche de l’Assistance publique, je lui répondrais de femme à femme. Je lui répondrais… Je lui dirais… Oh, et puis non, je ne sais pas, après tout elle fait son boulot ; c’est un automatisme, comme la postière à son guichet : « En recommandé ? », comme l’épicière : « Je vous l’emballe ? », comme la vendeuse de chaussures : « Vous gardez la boîte ? »
Merci, n’emballez rien, je ne garde rien. Mais faites vite !
— Quatre pastilles à prendre exactement un quart d’heure après dîner. Vous vous couchez et vous attendez. Il faut compter vingt-quatre à quarante-huit heures pour que cela se déclenche. Vous passerez voir la secrétaire pour qu’elle vous donne un autre rendez-vous avant la fin de la semaine. S’il arrivait le moindre problème, téléphonez-moi immédiatement.
Problème ? Je ne suis pas bien. Quelque chose dans mon corps se met à trembler.
— Merci, au revoir, docteur.
Mais j’entends déjà un autre nom, celui d’une autre femme, « … en slip dans la cabine… Veuillez patienter… », et j’imagine cette autre femme, pauvre femme, tendre femme, nue, les bras autour des seins, grelottant de peur, de haine, dans cette cabine infâme puant les pieds, la sueur froide, la petite culotte et le désinfectant.
Je traverse la salle d’attente. Pas beaucoup de couples dans cet étrange service. Les femmes sont seules, silencieuses, feuilletant sans les voir les magazines. À la une du Madame Figaro, les joies de la famille nombreuse, à la une de Femme Actuelle, le problème de la dénatalité, à la une de Elle, la frigidité… C’est drôle.
« Cette formule n’est pas traumatisante. » Je ne sais pas. Peut-être.
Je descends la rue Glacière, gelée. Au fond de ma poche, la petite boîte de pilules blanches comme ma peur. « Taxi ! » Je m’écroule. Par la vitre, un mauvais film défile à vive allure, les feux, les klaxons, les gens, je ne sais plus, je plane.

Pourvu qu’il ne m’attende pas à la maison, pourvu qu’il ait accroché sa tête de circonstance au vestiaire, pourvu qu’il soit simplement gentil. Qu’il ait fait les courses, qu’il ne me dise rien, ne me demande rien ; qu’il ne soit pas triste ni gai. J’ai peur.
Les escaliers sont lourds à monter, la porte lourde à pousser, mon corps lourd à porter. Je marche comme une femme prête à accoucher, je me tiens le ventre.
Il est là. Baiser rapide, baiser frôlé, baiser gêné. Je prends une douche pour me laver de tous remords. Je suis une fille bien, je ne lui ferai pas de bébé dans le dos, je ne lui ferai pas de bébé tout court.
Mes gestes sont exagérément lents, comme si je voulais prouver que je rentre en grande dépression, comme si je voulais le culpabiliser un peu, lui aussi.
Peut-être que je lui demanderai des truffes au chocolat et des fraises en pleine nuit, parce qu’après tout, il me reste une nuit de maternité. Je pourrais m’offrir le luxe de faire des caprices et tout à l’heure, après avoir avalé ces maudites pastilles, je pourrais jouer avec ses nerfs comme la vie joue avec les miens. Hurler, pleurer, vomir, lui faire promettre la Lune, lui dire que je le quitte, lui demander de m’épouser. Je ne sais pas. Je m’essouffle. Je suis mal. J’ai peur.
L’heure approche. C’est étrange, mon corps ne m’appartient plus. C’est long, le temps se traîne. Je vieillis, j’ai mille ans, j’ai faim.
Je glisse vers la chambre en peignoir. Je dînerai au lit et après je regarderai un navet à la télévision, ce sera bien. Je ne me poserai pas de questions.
Ce n’est qu’après, lorsque les programmes seront finis, que le petit écran aura sa couleur de migraine, que je lui ferai passer la nuit la plus blanche de sa vie. Je lui ferai porter sur la conscience ce que je porte dans mon cœur. Mais le voilà qui arrive avec un plateau chargé, appétissant, ce tendre innocent aux mains pleines.
Nous mangeons. Bien sûr, nous ne regardons rien à la télévision. Juste le bout de la fourchette dans un silence de mort. Je fais durer le repas, non pour que dure cette torture, juste pour que dure le temps. Un certain temps, où il pourrait encore me dire : « Je t’aime, je veux un enfant de toi, gardons-le ! » Mais ce sont des mots trop simples. Alors, il ne les dit pas. Sans doute pense-t-il que je suis décidée, tout comme la femme derrière son bureau aseptisé tout à l’heure, que j’ai bien réfléchi…
Alors je jouis seule, à fond, de l’entière responsabilité que j’ai face à la vie et à la non-vie. Plus de médecins, de blouses blanches, qui prennent en charge une partie du trajet, qui s’occupent de tout, disparaissent dans le flou de l’anesthésie pour revenir, anges libérateurs, quelques instants plus tard, avec au coin des lèvres un vague dégoût et un reflet de lassitude : « C’est fait ! »
— C’est fait, j’ai avalé les pastilles !
C’est vrai, je les ai avalées, en vitesse, comme en cachette, pendant qu’il me cherchait une pomme dans la cuisine.
Déjà, je me sens comme quelqu’un qui se suicide et tente de récupérer la vie au fond de sa gorge. Mais il est trop tard. Ça va très vite. Des comprimés, il ne reste plus qu’un goût amer ; et de mes espoirs, il ne reste rien.
Je regrette. Pardon. Mon bébé. Mon amour. Mon inoubliable erreur. Mon impardonnable choix. Petit être qui s’accroche à la vie, à mon corps, comme à une falaise avant de basculer dans le vide. Dans le vide de l’oubli et du néant. Dans le sang, la douleur. Avec pour seul linceul une serviette hygiénique et pour cimetière la cuvette des oubliettes.

« Cette formule n’est pas traumatisante », dit le médecin à la jeune femme hagarde et perdue. Quatre comprimés à prendre le soir chez soi, les pieds dans les chaussons, le cul dans un fauteuil et l’esprit tranquille. Quatre comprimés blancs, prescrits le matin, gratuits et indolores. Indolores !
On avale la mort la gorge sèche et nouée, et on attend. Dans la solitude. Parce qu’on est seule responsable, capitaine du bateau qui chavire.
Le temps va crescendo, le temps qui s’alourdit, la conscience semble en prendre un vieux coup ; le regret aussi. Et dans le ventre, dans la tête résonne un cri d’enfant, résonne un « De-toute-façon-c’est-trop-tard ! ».
Mais qu’est-ce qu’elle a fait, la malheureuse ? Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ! Surgissent alors des réflexes sortis de la poussière la plus obscure du cerveau, des relents de culture, de religion, de morale, de principes, de conscience. Se dresse alors la bonne vieille culpabilité, l’immuable Grande Dame, mère de tant de maux et de désespoirs. La pauvre femme, elle, se fait toute petite, s’écrase, voûte le dos, rentre les épaules, baisse la tête, les yeux, diminue. Diminue à vue d’œil, rapetisse dans sa propre estime, dans son propre respect ; elle devient sale.
— Fais-moi un autre enfant ! Vite, fais-moi un autre enfant !
Mais il hausse les épaules, l’homme. Ne sachant trop si c’est du lard ou des cochonneries. Décidément, il ne comprendra jamais rien. C’est ce qu’il se dit. C’est ce qu’elle se dit aussi, mais pas pour la même raison.

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Randolph · il y a
Très tardivement, et grâce à short éd.qui a placé votre nouvelle en première page, je découvre votre texte. Les douces toutes premières phrases. ..et puis un crescendo parfait. Les mots justes, le cri presque silencieux. Malgré la gravité du sujet, un plaisir de lecture. Merci. Je ne peux que m'abonner !
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cendrine borragini-durant · il y a
Magistral! Mes respects.
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Eva Dayer · il y a
Je découvre seulement ce texte puissant, poignant, éprouvant. Vous avez su dire tout votre ressenti, de la joie de la découverte à l'égoïste refus du conjoint et au drame vécu . Seule.
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Elena Hristova · il y a
un texte poignant et touchant qui gueule à la face du monde désenchanté. Les mots pleuvent comme des coups de marteau mais derrière chaque mot se cache une touche de tendresse enfouie.
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Thara · il y a
Une très belle nouvelle qui nous fait découvrir beaucoup de sentiments partagés entre cet homme et cette femme. Des mots non partagés, des regrets, et de la tristesse !
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Utilisateur désactivé · il y a
Le titre est très bien trouvé et porte à réflexion... Il faut être deux pour faire un enfant ; donc ... j'applaudis puisque j'ai déjà voté !
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Viviane Fournier · il y a
Tellement beau et fort que ça chavire encore longtemps après qu'on ait fini de le lire ...
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Kwelly · il y a
Un texte puissant pour un sujet puissant, désolée de ne pas l'avoir vu plus tôt bien que finalement mon vote n'aurait rien eu de nécessaire. Bravo !
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Marie Guzman · il y a
ça faisait longtemps qu'un texte ne m'avait pas cueilli comme ça dans ma certitude de bonne soirée tranquille ... votre plume au bord du cœur m'a faite m'émouvoir plus que de raisons ... vraiment merci

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