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Le Noël d'Eddy

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Clapotis

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En compétition

Eddy le savait. Il avait toujours été un loser. Il s'était habitué à cet état de fait. Il n'en était plus tracassé. Il menait sa vie terne et tranquille sans rien en attendre. Métro, boulot, dodo. Ils devaient être des millions ainsi, à traverser la vie comme des fantômes auxquels personne ne faisait attention.

Déjà à l'école, il était celui qui restait seul dans son coin. Il s'asseyait sous le préau et se faisait tout petit pour ne pas être remarqué ni embêté par les autres. Il regardait ses camarades de classe rire et courir, s'interpeller, et lui restait là, à grignoter le goûter que sa mère, attentionnée, lui avait soigneusement préparé et enveloppé dans du papier d'aluminium.
Il en gardait un peu pour la récréation de l'après-midi.
De temps en temps, elle y ajoutait quelques bonbons pour lui et ses amis.
Comme il n'avait pas d'amis, il les mangeait tout seul.
Le soir, en rentrant, il confirmait à sa mère que ses copains avaient été contents, oui, de ces quelques sucreries.
Alors elle lui disait : 
— Eddy, il faudra les inviter un jour à la maison tes amis !
Il acquiesçait mais cela n'arrivait jamais.

Au collège, il avait été plus difficile de ne pas devenir la tête de turc des autres. Il avait dû parfois s'enfuir en courant pour ne pas être importuné. Il n'était pas question de se battre, il n'en avait aucune envie.
Et puis, au fil des années, il était devenu transparent. Les autres s'étaient habitués à le voir solitaire et ne cherchaient plus à lui parler. On se détournait de lui, on n'avait pas envie d'effectuer des travaux de groupe avec lui. En sport, personne ne le choisissait pour être dans son équipe de handball ou de basket. Les professeurs devaient intervenir pour qu'il ne reste pas sur la touche.
Il ne marquait jamais aucun but et il était même très rare qu'on lui passât le ballon.
Là où il n'était pas mauvais, c'était en mathématiques. Les chiffres, allez savoir pourquoi, ça lui parlait. Il aimait leur poésie. Il en alignait sur une feuille d'un cahier à la maison et restait à les regarder. Il aimait particulièrement le chiffre 9, parce qu'il était un peu replié sur lui-même, comme lui.

Au lycée, il avait été orienté en comptabilité. Il s'était retrouvé dans une classe de filles. Elles se moquaient un peu, parfois, de ses boutons et de ses grosses lunettes de myope, mais certaines étaient plutôt gentilles et venaient parfois lui parler. Il rougissait alors, mais elles faisaient comme si elles n'avaient rien remarqué.
Elles lui racontaient leurs histoires d'amour. Il y prêtait attention gentiment, mais parlait peu. D'ailleurs, elles n'attendaient aucune réponse, elles avaient juste envie d'être écoutées. Ça, il savait faire.
Elles retournaient ensuite à leurs groupes d'amies, toutes légères d'avoir pu confier leurs doutes et leurs espérances à une oreille bienveillante.
Lui reprenait la lecture d'un livre qu'il avait, l'espace d'un instant, délaissé.

Eddy avait obtenu son BEP. Avec de bons résultats. Sa mère avait été heureuse et fière.
Il avait très vite trouvé un travail.
Il était un bon employé : sérieux, ponctuel et appliqué. Il n'hésitait pas à rester le soir faire des heures supplémentaires qui n'étaient pas rémunérées. Personne ne l'attendait à la maison, à part son poisson rouge, alors... il pouvait bien rester.
C'est lui qui éteignait les lumières et fermait le bureau après un dernier coup d’œil pour être certain que tout était en ordre.

Ce lundi 20 décembre, Eddy avait mis son plus beau costume et il s'était autorisé à se parfumer un peu avec un échantillon glané il ne savait plus où.
Ce soir, il allait chez le coiffeur comme tous les deux mois.
Il allait revoir Lucie.
Il était important de se faire beau, pour elle.
C'était la coiffeuse du salon. Elle était douce et gentille. Il la trouvait incroyablement belle, lumineuse. Elle avait un sourire enjôleur et il aimait ses doux yeux verts et sa chevelure blonde. Il s'arrangeait toujours pour que ce soit elle qui le coiffe et non le patron, ce solide gaillard un peu rustre qui parlait haut et fort. Et maintenant, c'était devenu une routine, c'était chaque fois Lucie qui lui coupait les cheveux et le coiffait.
Pour un peu, il serait bien allé un peu plus souvent chez le coiffeur mais cela aurait paru bizarre. Ses cheveux ne nécessitaient qu'une coupe tous les deux mois.

Avec Lucie, il se surprenait à parler un peu de lui. Il lui avait raconté comment il avait gagné Marcel, son poisson rouge, à la fête foraine. Il avait aussi parlé de son travail, de ses collègues, de sa mère, de sa vie quoi...
Les mots venaient tous seuls et elle écoutait avec attention. Elle avait peu parlé d'elle mais il avait l'impression de la connaître, la deviner.

Ce soir, il avait décidé de l'inviter à une sortie au cinéma ensemble, pour fêter Noël, un peu en avance. Il avait plusieurs fois répété les mots qu'il allait lui dire. Mais il tremblait un peu. Il craignait qu'elle ne le rejette.

Quand il entra dans le salon, il la vit aussitôt. Elle portait une robe en laine rouge. Elle était encore plus jolie dans cette couleur. Un tablier noir la protégeait.
Elle lui sourit comme toujours et lui fit signe de s'asseoir. Elle était occupée à sécher les cheveux d'une cliente, une vieille dame permanentée.
C'est le patron qui vint lui faire le shampoing. Il aurait préféré que ce soit elle. Il aimait sentir la douceur de ses mains à elle sur ses tempes, dans sa nuque. Elles étaient douces ses mains. Il aimait aussi croiser son regard dans le miroir. Ils en étaient un peu gênés tous les deux quand leurs regards s'éternisaient.

Quand le shampoing fut fini, il changea de place, le patron s'éloigna et Lucie s'approcha de lui.
— Bonjour, vous allez bien ?
— Oui, merci Lucie, et vous ?
— Très bien. On fait la même coupe Eddy?
— Oui, la même, s'il vous plaît.
Le silence s'installa entre eux. Eddy n'était pas comme d'habitude. Les mots ne venaient pas. Comment parler de banalités alors qu'il ne pensait qu'à l'invitation qu'il s'était promis de lui lancer. Il savait par cœur le programme du cinéma et l'horaire des séances.
Il ne pensait qu'à ça, et à elle. À sa tendresse pour elle. Comment lui dire qu'elle hantait ses jours et ses nuits depuis plusieurs mois ?
Le salon était vide de clients à cette heure tardive mais le patron était là, à boire un café.
Eddy ne se sentait pas à l'aise. Il commençait à transpirer, à rougir, à se tortiller sur son siège.
Lucie sentait bien que quelque chose n'allait pas. Elle se mit à parler du temps et des élections municipales à venir. Eddy répondait à peine.
La coupe de cheveux fut finie. Il n'avait pas réussi à dire les mots qu'il avait longuement préparés. Il savait qu'il n'oserait plus aujourd'hui. Il était triste et déçu de lui-même.
Il s'approcha de la caisse pour payer.
Il en aurait presque pleuré. Sa timidité et sa peur du rejet lui avaient encore joué un sale tour.
Cette année encore, il ne ferait rien d'exceptionnel pour Noël. Il irait rendre visite à sa mère à la maison de retraite, et tous deux s'échangeraient quelques cadeaux. Elle lui offrirait sûrement encore une cravate et une écharpe tricotée par ses soins. Il avait toute une collection de cravates et d'écharpes. Et il lui offrirait une boîte de chocolats, comme tous les ans.

Il paya sans même regarder Lucie, courbant le dos, puis se dirigea vers la porte qu'il ouvrit, faisant entrer un courant d'air froid et humide.
Il avait déjà un pied dehors quand elle l'appela :
— Eddy ? Vous oubliez votre carte de fidélité ! 
Et elle se précipita vers lui pour lui remettre le petit carton plié en deux, à l'en-tête du salon. Il le prit, murmura un remerciement hâtif et s'en alla dans la pénombre.

Il rentra chez lui, triste et amer, conscient qu'il n'arriverait jamais à franchir le pas de l'inviter à une soirée ensemble. Il était condamné à rester seul. Il en avait l'habitude.
Il regarda Marcel qui tournait en rond dans son bocal sans se douter des états d'âme de son propriétaire.
« Je suis comme lui », pensa-t-il, « seul dans mon bocal ».
Il alla allumer la télévision et son regard tomba sur la carte de fidélité.
Quand il s'en saisit, une petite feuille blanche en tomba. Il la ramassa et lut :
« Eddy, ça vous dit une soirée cinéma à Noël ? Je vous laisse mon téléphone. »
Et c'était signé Lucie.
Il lut à haute voix le numéro de téléphone de la plus jolie fille du monde.
Il n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour saisir le combiné, un sourire immense sur les lèvres.

PRIX

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Miraje · il y a
Un beau cadeau de Noël ! Et mes voix pour l'accompagner.
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Clapotis · il y a
Merci de vos voix. Bonne soirée
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Gabriel Epixem · il y a
Une jolie histoire.
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Clapotis · il y a
Merci Gabriel!!
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Ambre Dorr · il y a
Histoire touchante :)
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Clapotis · il y a
Merci Ambre :):)
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Mapie · il y a
J'aime ce style d'écriture fluide et les sentiments profonds. Je vote
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Clapotis · il y a
Merci Mapie. Je suis sensible à votre gentil commentaire. Bonne soirée à vous.
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Sandrine Michel · il y a
Une belle histoire d'amour après des années de doutes !
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Clapotis · il y a
Merci Sandrine ! Ma grand-mère disait que chaque pot a son couvercle !...c'est un peu moins romantique, c'est sûr...
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Ginette Vijaya · il y a
Une jolie romance .
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Clapotis · il y a
Merci :):)
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Parfumsdemots · il y a
Une belle histoire qui me touche beaucoup 😊
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Clapotis · il y a
Merci à vous. Contente de vous avoir touché(e) :)
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Virgo34 · il y a
Une belle histoire remplie d'émotion.
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Clapotis · il y a
Merci virgo34. C'est gentil à vous d'avoir fait un tour sur ma page. Belle soirée!
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Dolotarasse · il y a
Une histoire simple toute mimi et agréable à lire.
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Clapotis · il y a
Merci à vous :):)
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Dominique Coste · il y a
Il n'est pas toujours facile d'oser ! J'ai beaucoup aimé votre jolie histoire. Mes voix avec grand plaisir. Je vous invite à venir découvrir mon texte si le coeur vous en dit !
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Clapotis · il y a
Merci Dominique de votre enthousiasme! Ok pour vous rendre une petite visite bientôt!
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