Le nettoyeur des âmes

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Il y a un temps pour tout, mais maintenant, il faut agir et ne point se lamenter sur son sort. Rien ne sert de toujours critiquer ; il faut arrêter de courber l’échine et se rebeller afin de pouvoir se regarder dans le miroir sans avoir à rougir de sa lâcheté.
Certes il n’est pas aisé de sortir de sa zone de confort, mais plus on attend et plus dur sera la chute. Le moment est venu de se révéler à la face du monde, et surtout de montrer aux soi-disant tous puissants, que la liberté n’a pas de prix, et que refuser l’asservissement est pour beaucoup le moyen d’exister enfin.
Tel était l’état d’esprit de M. Fox, Martin de son prénom, dont la profession était confidentielle : il était employé par le ministère des armées, en tant que nettoyeur officiel des âmes. C’est-à-dire qu’il devait user de tout ce qui était en son pouvoir, pour qu’il n’y ait aucune rébellion, aucune contestation des lois et projets à venir, par tout moyen à sa convenance.
Mais, là, il estimait que ses mandataires étaient allés trop loin en lui ordonnant de mâter quiconque se mettrait en travers de leur grandiose projet : la fin de la pensée libre.
Au début, il ne s’était pas rendu compte de ce que cela impliquait dans la vie de tous les gens dont il connaissait le moindre détail, notamment sur leur santé mentale.
Sa mission n’avait qu’un seul but : leur laver le cerveau. Il avait à sa disposition pour cela un appareil extrêmement sophistiqué dont nul ne connaissait l’existence.
Et pourtant, chaque jour, au moins une fois, à son insu, en passant sous un détecteur invisible, tout le monde se soumettait à un examen de conscience, son esprit étant scruté, fouillé au laser et les données récupérées répertoriées dans un immense fichier, avec le nom, la date, l’heure. Elles étaient alors inspectées, puis débarrassées de toute velléité de contradiction avant d’être réinjectées dans le cerveau de chacun.
C’était le principe de la pensée unique, et de fait, dans ce pays, il n’y avait jamais de conflit, tout se déroulait pour le mieux.
Jusqu’au jour où un grain de sable vint enrayer la machine.
Un soir où le nombre de données ainsi récupérées était considérable, la machine fit une chose inconcevable : elle les mixa toutes entre elles, ce qui eut pour résultat, au moment de la réinjection, un immense cafouillage.
En effet, elle réinjecta toutes les pensées mais sans les avoir trier au préalable !


Certaines personnes se retrouvèrent ainsi atteintes de terribles migraines dues à des images stressantes et inappropriées. D’autres avaient des comportements très bizarres, voire dangereux, et bientôt la ville ne fut plus qu’un immense capharnaüm.
C’est à ce moment que Martin eut la certitude qu’il fallait vraiment intervenir et très rapidement.
Il ne voulait plus être l’instrument de ses patrons qui n’avaient pour seul but que le pouvoir et le profit sans se soucier le moins du monde de leurs administrés.
Il prit alors une décision radicale : il fallait à tout prix enrayer la machine, et libérer les pauvres âmes en peine, qu’il avait collaborer à opprimer.
Il devait en premier lieu, briser ses propres chaines qui le liaient à tous ces êtres soi-disant suprêmes, mais qui en réalité n’étaient que des petits chefaillons, dont la seule obsession était de régner sans partage par la pression qu’ils exerçaient sur des sujets affaiblis par le manque d’identité.
Il décida de s’introduire dans la salle ultra protégée où trônait une gigantesque machine. Il utilisa pour cela son badge officiel. Mais au moment de passer sous le portique, il ressentit une vive douleur temporale. Il eut l’impression que la machine le regardait et se moquait de lui.
Il eut le réflexe de reculer, et parvint à sortit du faisceau de l’emprise de la machine. Il avait oublié que lui, comme les autres, en passant sous le détecteur était soumis à l’examen de conscience.
Il n’entrevit qu’une solution : il fallait à tout prix désactiver l’engin, mais la tâche s’avérait ardue, voire impossible. Il allait avoir besoin d’aide. Mais vers qui se tourner ? Qui serait assez fou pour le suivre dans sa quête de vérité et de justice ?
Un seul nom lui vint en tête : son plus fidèle ami Louis Morel. Il fallait le contacter de toute urgence sans pour autant utiliser les téléphones portables qui étaient tous sous surveillance plus ou moins licite.
Pour aller plus vite, il décida de se rendre directement chez lui. Il ne mit pas longtemps pour franchir la distance qui le séparait du domicile de Louis Morel. Lorsqu’il arriva, il le trouva chez lui, en train de déguster une tasse de café, il lui en proposa une avant de l’interroger sur le motif de sa visite. Martin lui exposa brièvement le problème, lui faisant part de ses inquiétudes quant à


L’honnêteté et l’intégrité de ceux qui les commandaient mais aussi des risques encourus s’il se rangeait à ses côtés.
Pour lui il s’agissait d’un problème d’éthique. Il ne pouvait pas adhérer à de telles idées. La manipulation d’êtres humains était contraire à tout ce qu’on lui avait inculqué et allait à l’encontre de toute morale.
Son ami Louis était d’accord mais ne comprenait pas bien comment ils pouvaient, tous seuls, lutter contre un complot d’une telle ampleur.
Martin savait pertinemment qu’il serait très difficile d’inverser le processus mais ils devaient tout tenter pour y parvenir.
Ils se mirent aussitôt à l’œuvre. Louis n’avait pas personnellement participé à l’élaboration du cœur de la machine, mais il en connaissait néanmoins tous les rouages, étant lui-même employé par le même ministère que Martin, à un poste stratégique : il était informaticien.
Il apporta donc ses connaissances particulières ; ils synthétisèrent ainsi leurs idées jetées pêle-mêle sur le papier. Après plusieurs heures de travail acharné, un élément essentiel leur sauta aux yeux : il fallait que le mécanisme soit rendu sourd et aveugle pour au moins huit heures d’affilée.
Ils pourraient alors lui injecter d’autres données capables d’éradiquer le programme en cours, et régénérer les opinions de chaque personne dont l’esprit avait été retourné.
Ils devaient établir un logiciel dont la mémoire serait suffisamment importante pour classifier, enregistrer et gérer, toutes ces informations à remettre dans un ordre prédéfini.
Ils étaient tous les deux très pointus dans leur domaine mais, il fallait quand même un minimum de temps pour qu’un tel dessein prenne forme. Ils s’accordèrent une courte pause pour recharger leurs batteries en prenant un solide en-cas, et en profitèrent pour établir une théorie pour pénétrer dans le sein des seins : le cœur de la machine.
Ils établir plusieurs plans, comparant les résultats de leurs investigations et soudain, ils entrevirent enfin le dénouement de leurs réflexions.
Ils devaient agir ensemble, et faire croire à l’engin que leurs cerveaux étaient totalement réceptifs au formatage imposé. Mais ils devaient toutefois, auparavant faire en sorte que cela n’arrive pas et se prémunir contre cette incursion.



Une seule parade était envisageable : le branchement de leurs hémisphères cérébraux sur la même longueur d’ondes, pour ne laisser passer que les informations qu’ils jugeaient acceptables en adéquation avec leurs valeurs.
Ils essayèrent de se mettre à l’unisson. Ils firent le vide dans leurs têtes. Quand ils jugèrent qu’ils avaient atteint leur équilibre, ils se connectèrent mentalement. Ils étaient rompus à ce genre d’exercice, et n’eurent aucun mal à fonctionner de concert. Leurs idées s’amplifièrent jusqu’à emplir totalement leurs cranes. Ils s’obligèrent alors à écrire chacun ce qu’ils ressentaient.
Sans surprise, ils avaient employé les mêmes mots, les mêmes phrases et décrivaient la même chose.
Il était temps de mettre en pratique cette belle harmonie et de déjouer tous les projets néfastes des hautes autorités en rendant leurs âmes à ceux qui l’avaient perdu, odieusement trompés par des personnes qui jugeaient que le peuple était là pour obéir sans discussion.
Ils se mirent en route, et arrivèrent sans embûches sur leur lieu de travail.
Avant d’entrer, ils refirent leur expérience pour être à l’unisson. Martin utilisa à nouveau son badge, mais cette fois-ci il ne recula pas. La machine semblait endormie, mais elle veillait. Martin et Louis, leurs esprits imbriqués l’un dans l’autre, avait pour seul but de désamorcer l’organe vital de l’appareil.
Ils mirent toute leur énergie dans cette entreprise. La machine se mit à bouillir, littéralement. Tous ses boutons explosèrent les uns après les autres dans un bruit assourdissant, les tuyaux surchargés d’informations explosèrent et se liquéfièrent.
Louis et Martin étaient eux aussi, dans un état proche de la léthargie. Leurs cœurs battaient au ralenti afin de leur laisser le maximum d’énergie pour exterminer cette maudite chose.
Enfin, la machine rendit l’âme dans un affreux borborygme proche du sanglot.
Ils avaient réussi. Tous leurs muscles se relâchèrent. Ils se regardèrent enfin et laissèrent échapper un soupir de soulagement.
Ils contemplèrent leur œuvre. Il leur avait fallu plus de huit heures pour arriver à ce résultat.
Ils pouvaient être fiers d’eux et de leur amitié qui était venu à bout de cet ignoble projet.
Au petit matin, ils sortirent dans la rue, et furent abasourdis de rencontrer plein de gens, souriants, détendus, discutant les uns avec les autres.

Ces personnes ne surent jamais, que grâce à deux amis, ils avaient échappé au pire ; la perte de toute identité.
Quant aux dirigeants ils ne purent que constater l’anéantissement de leur chose.
Ils eurent tout loisir de réfléchir au bien-fondé de leur idéologie : la désinformation et la résignation des populations pour les obliger à obéir sans aucune rébellion. Ce n’est pas ainsi que l’on gouverne. Il faut savoir écouter et rester humble si l’on veut effectivement, un jour, faire partie des nations qui ont le respect de leurs pairs et qui jouent un rôle essentiel dans l’avenir du monde.
Ainsi va la vie, et les deux amis, satisfaits du devoir accomplis, surs de leur amitié indéfectible, se savaient désormais invincibles et capables d’affronter les aléas de l’existence, en ayant la liberté de choisir, la liberté d’opinion, la liberté de vivre. Ils étaient heureux et pouvaient maintenant savourer chaque moment, sans se soucier d’être surveiller.
Le monde était magnifique, la vie était belle.

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