Le N° 17

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Image de Printemps 2020

Samy arrive au N° 17. Il pousse la porte d’entrée de la vieille bâtisse située dans ce quartier plutôt tranquille bien que très modeste. Il emprunte le couloir, regarde le nom sur les boîtes aux lettres et monte directement au deuxième étage. Seules de petites fenêtres donnent un peu de clarté dans cette montée d’escaliers exiguë. D’autres bâtiments implantés perpendiculairement de l’autre côté de la rue empêchent la lumière naturelle de pénétrer, un peu comme si le soleil ne brillait pas pour tout le monde de la même manière. Une odeur de moisi règne. Par endroits, le mur s’effrite. Le plafond laisse apparaître des gouttières. Le jeune homme grimace. Il atteint le palier du second étage et s’approche d’une entrée classique.

Après avoir pris une bonne inspiration, il tape plusieurs fois à la porte. Pas de réponse. Il insiste lourdement. Un bruit de pantoufles traînées sur un lino avec nonchalance lui parvient d’une manière étouffée. Un silence pesant s’ensuit. Le jeune homme sent que quelqu’un l’observe derrière le judas apparent, devant lui. L’instant s’éternise. Puis la porte s’entrouvre enfin, retenue par une chaînette. Dans l’embrasure de celle-ci, Samy aperçoit une femme d’un âge avancé. Il ne voit qu’un côté de son visage sérieusement marqué. Ses cheveux en bataille en rajoutent à sa mine déconfite. Elle le reçoit en robe de chambre, il n’est pas loin de quinze heures. Le son de sa voix retentit alors, une voix rauque et cassée dotée d’un charme certain. Le style de voix à la Jeanne Moreau.
— Qui êtes-vous, jeune homme ? Que venez-vous faire chez moi ?
— Je m’appelle Samy. Je… vous vous appelez Maryline Lemoine, surnommée Belinda, n’est-ce pas ?
Elle émet un ricanement bref.
— C’est bien moi, exact, le paquet complet y compris mon nom d’artiste. Qui vous a aussi bien renseigné ? Que me voulez-vous ? Si c’est pour la bagatelle, il y a belle lurette que je ne tapine plus.
Le jeune garçon ressent une gêne, il rougit.
— Je suis un jeune écrivain qui débute. J’ai besoin de connaître deux ou trois choses sur le monde de la prostitution pour mon premier roman. J’aurais voulu vous rencontrer. S’il vous plait, accordez-moi un peu de votre temps. Disons, une petite demi-heure au plus.
Un silence de réflexion suit. Samy se sent observé. Il a aussitôt l’impression que les odeurs nauséabondes du couloir s’immiscent en lui et lui garantissent un parfum sans précédent. Un frisson désagréable lui parcourt l’échine en un éclair. La dénommée Belinda se décide enfin à lui donner sa réponse.
— Je suis d’accord. Mais attention, eh ! j’espère que ce n’est pas une ruse pour me piquer mes tunes et me planter ensuite un couteau entre les omoplates. Ce n’est pas que je sois bien attachée à la vie, mais il y a plusieurs façons de mourir et tant qu’à faire, celle-là ne m’emballe pas, mon mignon.
— Ne vous inquiétez pas, madame. Je ne suis pas un voyou.
— D’accord. On va dire que tu as une babine qui me revient. Qui sait, c’est peut-être ta journée de chance. Comment tu t’appelles déjà ?

Pour la journée de chance, on en reparlera par la suite. Pour le reste, il lui redonne son prénom avec bienveillance. Elle opine de la tête en guise de satisfaction puis lui ouvre en grand sa porte. Samy fronce les sourcils. Du maquillage a coulé grossièrement sous ses yeux et son rouge à lèvres mal ajusté déborde légèrement. Elle doit avoir largement la soixantaine, mais il est difficile d’évaluer son âge précisément. Après un resserrage de sa robe de chambre, elle le prie d’entrer. Samy s’introduit. L’appartement s’annonce vétuste, le mobilier, basique et désuet. Belinda conduit son hôte dans la cuisine. Ce dernier jette un coup d’œil furtif à la ronde. La pièce adjacente, censée être la salle à manger, contient un bric-à-brac monumental. Par pudeur, sans doute, tire-t-elle la porte au passage pour en dissimuler le désordre.
Le jeune homme s’assoit sur une des quatre chaises qui se présentent à lui. La série est dépareillée et abîmée. Une d’entre elles mérite un coup de peinture quand une autre menace de casser. C’est par conviction uniquement qu’un vieux bahut brinquebalant tente de rester droit. Des photos sur un imposant panneau en liège, des tableaux sans valeur occupent les murs et en masquent l’usure manifeste. Un vieil évier contient une pile de vaisselle accumulée depuis plusieurs jours. Par terre, des miettes jonchent le sol. La gazinière, d’apparence neuve, n’en demeure pas moins graisseuse à outrance. Même la table n’échappe pas à la règle, sale et occupée par un tas d’objets hétéroclites, une bouteille de whisky, une boule en verre qu’on retourne de temps à autre pour profiter de sa neige éternelle, le genre « kitch, mais qui plaît toujours autant », une bouteille d’eau de Cologne bon marché, un vieux journal replié. La propriétaire des lieux accomplit alors un vague rangement sauf le vieux malt qu’elle laisse bien en évidence. Une éponge toute neuve s’acharne ensuite sur la table où se sont agglutinés des restants de café ou de confiture de fruits rouges.

Samy l’observe en silence. Il ne livre aucune remarque et essaye de se concentrer sur l’enchaînement des questions qu’il va lui poser. Accordant ainsi une certaine confiance à la table brillant de propreté, il y dépose bloc-notes et stylo. Belinda apporte alors deux verres.
— Un petit whisky ?
— Non merci. Un verre d’eau fera l’affaire.
Elle le sert puis se remplit un demi-verre de l’alcool convoité. D’un geste saccadé, elle retire une cigarette d’un paquet, l’allume, puis s’assoit face à lui. Comme elle sent le regard désapprobateur du jeune homme, elle essaye de se justifier.
— Pour une fois qu’on vient me rendre visite, mon coco, je ne vais pas me priver de boire de l’alcool et de fumer des clopes, crois-moi. C’est jour de fête. Même si tu ne m’accompagnes pas, ceci dit en passant.
Samy démarre son interview ne souhaitant pas commenter cette explication discutable.
— Vous, euh, vous avez toujours été prostituée ? Enfin, je veux dire, toute jeune déjà ?
— À l’âge de vingt et un ans, j’étais sur le trottoir. J’ai rencontré mon mac, Freddy, cinq années auparavant. Il m’a initiée aux joies du sexe puis m’a montré clairement ses intentions de m’embringuer à tapiner dès ma majorité.
— Pourquoi avoir accepté ?
— Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce que je sais moi ! Je n’ai ni frères ni sœurs. Mon père s’était tiré quand j’étais toute petite, ma mère se pochtronnait. Elle faisait preuve régulièrement d’excès de violence sur ma pauvre petite pomme, alors je l’ai fuie. Je suis partie de chez moi pour rejoindre mon mac qui a été ma seule porte de sortie, voilà tout. Lui, au moins, il était attentionné, le Freddy.
— Mais, pourquoi vous n’avez pas essayé de partir loin, d’imaginer une autre vie, complètement différente, en redémarrant à zéro ?
— Tu te prends pour qui, toi, dis donc ! Tu n’es encore qu’un gamin ! C’est trop facile de juger sans connaître les gens.
Elle se lève brutalement comme pour se donner une contenance, comme pour prendre de la hauteur et se sentir supérieure à son interlocuteur qui lui paraît insignifiant.
— Je l’aimais et les choses se sont mises en place naturellement. J’avais faim comme toi, comme n’importe quel être humain. Je voulais faire plaisir à mon mac. Je lui rapportais de la tune, il était content et me faisait des cadeaux à moi et aux autres d’ailleurs. Freddy, c’était un type bien. Malgré tout ce qu’on peut dire, il nous aimait et nous respectait. J’étais sa favorite. On n’a jamais eu aucune embrouille à cause de lui. Les filles des autres maquereaux nous enviaient, je te prie de me croire.
— Vous étiez beaucoup sous la coupe de Freddy ?
— Une équipe de onze cocottes.
— Où professiez-vous ?
Elle éclate de rire et se moque en empruntant un accent légèrement snob.
— Tu ne manques pas de vocabulaire, toi, dis donc ! « Où professiez-vous » qu’il dit ! Comme si on était des dames de la haute, vois-tu.
— Mince, vous m’avez compris. Je voulais dire, où tapiniez-vous ?
— Dans un café, « le bar de la grande illusion » le nom prédestiné, tu vois. Il y avait, comme qui dirait, un arrangement avec Francis le patron. Sur les onze filles, cinq d’entre nous attendions le client à l’intérieur pendant que les autres occupaient les trottoirs, une rue plus loin. On savait où nous trouver. La plupart du temps, les clients venaient au bistrot, payaient une consommation et emballé, c’est pesé, on partait avec eux.
— Où vous alliez du coup ?
— Dans les chambres que notre mac louait. La mienne, une mansarde plutôt mimi, me mettait du baume au cœur, ou du vague à l’âme, selon les périodes.
— Combien de passes cumuliez-vous par jour ?
— Pas plus de quinze d’affilée. Mon mac était convaincu que dépasser cette limite allait esquinter les filles. Comme c’était pas le père Noël pour autant, on tournait en équipes comme si on bossait en usine. Pour gagner de la tune, monsieur Freddy garantissait les trois-huit à ses habitués et on était toujours présentes à un moment ou à un autre. La seule différence, c’est qu’on ne gagnait pas de prime de panier.
Un brin d’humour maintenant. Samy esquisse un léger sourire et s’applique à prendre des notes méticuleusement. Il lève la tête et ses yeux bleus translucides croisent ceux de Belinda, bleus translucides également. Elle ne le lâche pas des yeux, un brin soupçonneuse, un brin aguicheuse. C’est avec une posture volontairement coquine et une voix intentionnellement sensuelle qu’elle l’interroge en se penchant vers lui exagérément.
— Dis, regarde-moi dans les yeux, petit. Tu es vraiment écrivain, toi ? Ou tu es venu pour en savoir un peu plus sur mon activité passée ? Je vais te dire, mon gars, on pratiquait tous les fantasmes des mecs sauf les trucs violents, mon mac ne voulait pas. On me surnommait « Belinda la reine du narguilé », tu saisis l’allusion et ma réputation dépassait largement les frontières de cette satanée bourgade.
Samy l’interrompt brusquement, rouge comme une pivoine. Il réagit de manière virulente.
— Mais pas du tout, vous vous méprenez sur mes intentions. Je ne suis pas venu pour consulter le catalogue de vos compétences sexuelles, je vous assure.
— Si on ne peut plus plaisanter maintenant ! Détends-toi, beau gosse, je ne voulais pas te fâcher. Bon, mis à part les pompiers de passage pour leur calendrier, tu es le premier gars à venir chez moi depuis que j’ai raccroché. On vit entre filles, moi et ma chatte persane Lolly. Je ne veux plus de contact avec aucun mâle après toutes ces années de gavage. Alors, rien que de répondre à toutes tes questions, mon petit Samy, les boyaux s’effilochent un peu de guingois, si tu vois ce que je veux dire.
Samy se lève pour marquer son indulgence et arpente un instant la cuisine, mains dans les poches. Il s’approche du fameux panneau de liège accroché au mur sur lequel sont punaisées des dizaines de photos. Sur l’une d’elles, il identifie Belinda, bien que relativement jeune, auprès d’une femme de dix ans sa cadette environ.
— C’est indiscret de vous demander qui est cette fille, ici ?
Belinda jette un œil précipitamment, allume une autre cigarette rapidement et se rassoit.
— Ma meilleure amie, Rose, une prostituée connue à l’époque sous le pseudo « La Rosière », donné à la fois par rapport à son prénom et pour le côté ingénu qu’elle affichait en permanence. Elle travaillait avec les filles de Franckie, une vraie charogne, par ailleurs cousin de mon mac.
— Vous la revoyez toujours ?
— Plus possible. Rose était une partisane régulière de « la blanche ». La seule fois où elle a tenté une désintox dans un centre, je lui ai récupéré une partie de ses clients et les miens. Elle ne l’a jamais su, mais j’enchaînais les clients. À la pelle. J’ai cru que j’allais y rester. Mon mac filait cette part de ma recette à Franckie, mais cette enflure pleurnichait encore d’avoir un manque à gagner. Pour calmer son abruti de cousin, Freddy lui a filé de l’argent et a même proposé de racheter Rose. L’autre gangrène à deux pattes n’a rien voulu savoir, il l’a remise sur le trottoir alors qu’elle n’était pas guérie.
Belinda, visiblement émue, s’arrête net. Après un silence consenti, Samy avance prudemment.
— Je peux savoir ce qui est arrivé à votre amie ?
— Elle nous a quitté définitivement. Elle a replongé parce qu’elle ne supportait plus de reprendre le rythme infernal des passes que lui faisait enchaîner Franckie. On l’a retrouvée morte d’une overdose. C’est ainsi, que veux-tu, un beau destin de chiotte. N’empêche que je l’ai traité de tous les noms, le Franckie. Sans l’intervention de Freddy, il me massacrait, ceci dit, en passant.
Elle se resserre un demi-Whisky et l’avale presque d’un trait. Samy la regarde, effaré.
— Pourquoi buvez-vous ainsi ? Vous cherchez quoi au juste, à finir comme votre amie ?
Belinda, très énervée, se met à accélérer le débit de ses paroles tout en agitant son index, signe de mécontentement.
— Ne me parle pas ainsi de mon amie. Qu’est-ce que tu sais de ce qu’elle a souffert, toi, d’abord ? Je croyais avoir été claire, il y a un petit moment, tu es qui toi au juste pour me juger ?
Samy la dévisage. Comme elle a dû être belle dans sa jeunesse. Il en a déjà eu un aperçu avec la photo. Mais voilà qu’elle se met à roter maintenant. Samy a un geste répulsif.
— Vous êtes grossière et voilà qu’en plus vous n’avez pas de retenue ! Vous devriez faire des efforts en raison de la présence d’un étranger chez vous, par exemple !
— Eh ! dis donc, je ne te permets pas de m’insulter, non plus.
— À quel moment je vous ai insultée ? Je ne vois pas. Une chose est sûre, par contre, vous m’exaspérez pour de bon !
Elle se lève à nouveau, d’un coup, en tapant brutalement sur la table avec la paume de la main.
— C’est le comble ! Tu ne manques pas de toupet, toi dis donc ! tu oublies un peu vite que c’est moi qui t’ai ouvert ma maison. Alors, écoute-moi, on va faire un marché, jeune homme. Voilà, soit, tu prends tes cliques et tes claques et tu t’en vas, soit tu restes, tu te contentes de ce que je te raconte et tu arrêtes tes commentaires à deux balles immédiatement.
Le deal parait très correct parce qu’il n’est pas là, après tout, pour remettre en question la façon de vivre de son interlocutrice, mais pour mener son enquête en vue de la réalisation de son soi-disant roman à venir. Samy se calme alors et se rassoit. Une question le taraude. Il s’y risque d’une manière très maladroite.
— Bon ! je m’excuse d’avoir outrepassé mon rôle et de vous avoir blessée, mais pour revenir à mon investigation, est-ce que vous avez eu un bébé durant ces années de prostitution ?
Face à cette demande aussi inconvenante qu’inattendue, l’ancienne prostituée se réinstalle prudemment sur sa chaise et secoue la tête, signe d’un certain renoncement.
— Je me demande quand même si tu comprends bien tout ! Ta question n’a rien à faire là mon petit gars car je ne vois pas en quoi la réponse pourrait alimenter ton futur livre. Et puis c’est plutôt indiscret, tu ne crois pas, de rentrer intimement dans la vie des gens.
Elle articule cette dernière partie de la phrase très calmement, sur un ton franchement monocorde. Samy la fixe à nouveau étrangement. Il éprouve un certain malaise à ressentir le courage et la vulnérabilité se côtoyer chez cette femme.
— Je n’aurais pas dû vous poser une question directe. Cependant, admettons que d’autres prostituées aient eu des enfants, ça devait bien arriver parfois, que se passait-il pour eux ?
— D’une manière générale, ils étaient abandonnés.
Elle rallume une cigarette et se sert un nouveau verre. Samy montre sa réprobation sans grande conviction et sur un ton peu convaincant.
— Freinez avec l’alcool et le tabac, s’il vous plaît. Abandonnés, mais où ?
— N’importe où ! Tout de suite après la maternité ou plus tard, dans la rue, devant une porte, que sais-je. Puis, les enfants étaient récupérés par la direction départementale des affaires sanitaires et sociales.
— Systématiquement ? Jamais, aucun père, par exemple, n’a voulu reconnaître son enfant ?
Belinda envoie le genre de rire bien gras qui froisse immédiatement Samy.
— Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ! Est-ce que tu crois que des types mariés ou pas, nantis ou pas, politiquement corrects ou pas, s’inquiètent de ce qu’ils peuvent laisser dans le ventre d’une prostituée ! Les accidents se terminaient presque toujours sous X, mais en tout cas sans la bénédiction de leur géniteur, tu penses bien.
Samy se tait. Il baisse les yeux et reste un moment muet. Belinda ressent chez lui une difficulté à appréhender la situation, ce qui laisse entrapercevoir, par ailleurs, un petit côté attachant. Cette forme d’empathie à son encontre la contraint à toussoter pour masquer sa propre gêne.
— Je ne sais rien sur toi Samy. Tu as des frères et sœurs, des parents ? Ils font quoi, par exemple, dans la vie ?
— J’ai deux sœurs plus jeunes encore à l’école. Ma mère est employée de banque, mon père, facteur. Mais, pour revenir à ma question, aucune histoire ne s’est bien terminée avec une issue différente ? Personne n’est tombée amoureuse d’un type, a eu un gosse et est partie avec lui ?
Belinda dodeline de la tête, plus amusée qu’agacée cette fois. Elle se met à rire.
— Tu es têtu de chez têtu toi, dis donc. Quand tu as une idée dans la tête, tu ne l’as pas aux pieds, comme on dit ! Et puis quel bagout ! Tu as toujours une broutille à rajouter. Jamais satisfait de la réponse. Tu ne manques pas « de jactance » comme aurait dit Arletty. Bon, pour te répondre, non, pas à ma connaissance. Disons qu’on évitait de se retrouver enceinte même avec un béguin, ce n’est pas plus compliqué que ça.
— Vous, par exemple, êtes-vous tombée amoureuse de quelqu’un ?
— De mon mac, comme je t’ai dit. J’étais jeune, naïve, pas trop mal. Je croyais au prince charmant. Par la suite, il y a eu des passages difficiles avec le métier, au fur et à mesure des années. Heureusement, notre équipe était soudée, une vraie chance. On se sentait comme en famille, on passait de bons moments entre filles ou avec certains clients, surtout les habitués. T’as de tout, tu vois, des machos, des niaiseux, des gentils, des tendres, des drôles.
Elle marque un temps d’arrêt, égarée dans un état second de méditation. Cette facette la montre beaucoup plus sensible, moins vulgaire. Samy est particulièrement intrigué de la manière dont Belinda parle, tantôt avec des phrases subtiles pleines de métaphores, tantôt avec des interjections livrées à l’état brut. Il est sûr d’une chose, elle n’a pas toujours été la femme qui se présente devant lui. Il se risque.
— Et vous Belinda, avez-vous eu un sentiment un peu plus poussé, un peu plus fort pour l’un de vos clients ?
Elle en profite pour tirer une grosse bouffée de sa cigarette, le regarde fixement et contre toute attente, se livre avec une certaine pudeur.
— Oui, pour lui. C’était le genre de type fleur bleue, qui se posait mille questions sur la vie, un névrosé de première, mais tout dans la nuance poétique. Beau gosse, tendre, avec des yeux bleus magnifiques. Celui qui te laisse une image forte par les émotions qu’il renvoie, le genre d’individu dont on garde l’odeur en tête malgré celle des autres. Voilà. Tu vois, je suis là et il n’est pas à mes côtés. Une putain, on ne reste pas avec elle sauf si on vit à Hollywood et que cette putain s’appelle Julia Roberts dans « Pretty woman ».
— Mais vous, euh, enfin, disons, à quelle époque à peu près, vous l’avez rencontré ?
— Eh ! Oh ! stop. On arrête tout. Tu ne vas pas me dire que ces détails vont te servir pour ton roman ! Dis, petit, qu’est-ce que tu cherches au juste ?
Samy se renfrogne. Il hésite à rajouter quelque chose puis se ravise. Elle en remet une couche.
— Dis donc, beau gosse, tu débarques de nulle part et moi, qui ne te connais pas, je devrais tout te déballer sur ma vie, sans filtre, d’un coup, d’un seul, juste parce que tu vas écrire un livre ? Alors dis-toi bien que tout d’abord, j’ai vraiment du mal à resituer certains événements du passé et puis sincèrement, soyons honnête, qui veux-tu que mon histoire intéresse réellement ?
— Je ne sais pas. Détrompez-vous, ce genre d’histoire passionne les foules. Et votre mac, vous le revoyez ?
— Une seule fois en tout et pour tout. On s’est donné rendez-vous dans un bar. Le lendemain, on le retrouvait un couteau planté dans le dos. Je suis sûre que c’est un coup de cette ordure de Franckie. Freddy m’avait dit qu’il devait pas mal de fric à son cousin et l’autre n’est pas le genre à avoir l’esprit de famille, crois-moi.
Samy regarde l’heure rapidement et explique qu’il doit partir. Il lui demande alors l’autorisation de revenir, histoire de compléter son récit, ce qui coulait de source bien évidemment. Belinda acquiesce.
— Tu sais où j’habite maintenant. Même si t’as toujours la bouche ouverte comme un oisillon dans un nid, j’ai le pressentiment que t’es un bon petit gars. J’ai envie d’en savoir un peu plus sur toi. À mon tour de t’interroger, as-tu une petite amie ?
— J’ai des copains et des copines point final.
— Et voilà maintenant qu’il me fait la réponse du berger à la bergère ! C’est à peine croyable ! Je t’ai raconté une partie de ma vie et tu ne veux pas me dire si tu as une amoureuse ?

Il répond négativement et elle l’attrape alors par la main en plantant son regard troublant dans le sien. Elle lui dit qu’à ses yeux, c’est important de fonder une famille. Il faut qu’il y pense, à l’avenir, parce qu’il est plutôt beau gosse et que ça serait dommage. Enfin, ce qu’elle en dit ! Samy rit puis la regarde intensément, son cœur bat à tout rompre. Il aimerait lui parler à cet instant, mais aucun son ne se décide à sortir. Alors, une fois ses affaires récupérées, bloc-notes et crayon, il se dirige tout droit vers la porte d’entrée. Belinda le suit de près. Après l’avoir saluée rapidement, le jeune homme amorce une descente en sautant quatre marches à la fois. Elle s’amuse de le voir bondir comme un cabri aussi se penche-t-elle avant qu’il n’atteigne le palier et l’interpelle, non sans une certaine tendresse.
— Bon, c’est d’accord, hein, mon petit Samy, tu repasseras ? J’espère que tu ne m’as pas dit que t’allais revenir pour semblant, dis ! Ma porte te sera toujours ouverte, beau gosse. T’as encore plein de choses à apprendre sur mon petit monde, crois — moi.

Au même instant, Samy atteint la porte de l’immeuble. Il reste dehors sans mot dire, la tête vide. Bien entendu, il a menti. Enfant abandonné, ses investigations pour retrouver sa mère biologique se sont transformées en véritable parcours du combattant. Conciliant activité professionnelle et recherches personnelles, trois années lui ont été nécessaires pour aboutir. Ses démarches administratives l’ont amené à avoir son nom au bout d’une année. Par chance, Belinda avait laissé une trace dans une enveloppe au milieu d’un dossier. Sans doute à l’époque, avait-elle hésité sur son choix d’abandonner son enfant. En tout cas, c’est ce qu’il s’était persuadé de croire. Ensuite, le plus compliqué a été de la retrouver physiquement. De déceptions en rebondissements multiples, deux bonnes années supplémentaires d’enquête lui ont permis d’obtenir son adresse. Il allait renoncer lorsqu’une conversation anodine de bistrot l’a mis sur la bonne voie. Le coup de chance inespéré. Samy n’a plus aucun doute sur le fait qu’il est son enfant de vingt-huit ans. Son intuition ne le trompe pas. Pour autant, Il se retrouve face à une vraie alternative, aller affronter sa mère à nouveau pour appréhender toutes les ficelles de sa propre histoire ou bien la fuir définitivement en tirant un trait sur le passé. Des questions le tourmentent. Auront-ils une chance d’avoir une relation normale, elle et lui à l’avenir ? Lui donnera-t-elle enfin l’identité de son père ? De l’excitation se mêle alors à de la peur. Il frémit à l’idée de la suite. Va-t-il laisser tomber ? Ses réflexions l’amènent maintenant à considérer le travail déjà accompli. Que doit-il faire ? Quelle décision prendre ? Suit un long moment rempli de contradictions. Il respire un bon coup. Soudain, tout devient limpide dans son esprit, sa décision est prise. Et c’est la tête haute qu’il pousse à nouveau la porte du N° 17.

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