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Le mythe du Roi Olive - Partie 2

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Gloubibouddha

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« Olive, ramène le mannequin. »

C'était Joachim, son ami. Olive souleva avec difficulté le tronc.

« Franchement, tu devrais t'entraîner avec nous. C'est un boulot dangereux de combattre dans l’arène, mais c'est toujours mieux que d'être le larbin des vieux ou de la chair à canon. »

« Oui je sais pas trop... »

« Pour le moment tu n'as qu'à nous assister, tu verras il y a une bonne ambiance ici. »

Il fit un grand geste pour présenter ladite bonne ambiance, soit : le lieu et ses frères d'armes. Björn et John combattaient avec des épées en bois. Plus loin Angeline se préparait à taper dans un sac de sable, elle les salua. Le gars blond, plutôt bien rasé par rapport aux autres, arrêta de combattre et lui donna une grande tape dans l'épaule.

« En tout cas, c'est pas lui qui va piquer ma ration. »

Le dénommé John lui sourit amicalement.

···

« Les gars, et toi aussi Angeline, dans une semaine vous affrontez cinq autres guerriers des Blancs de Pontivy. »

L'annonce inattendue du conseiller laissa tout le monde pantois.

« Il y a un contentieux sur la réserve d'eau de Kertanguy, ils veulent nous la faire à l'envers. Le clan dont le dernier guerrier est debout gagne toute la réserve du mois. »

« Mais on n'est que quatre !» lança Joachim.

« Le Conseil a dit que Olive combattrait avec vous. Il a pris des muscles et dans le clan personne d'autre ne veut combattre le Jaggernaut de Pontivy. »

« Ils ont le Jaggernaut et nous on a Olive, tu parles d'une bataille perdue d'avance. »

La remarque était de John. Olive ne dit rien mais il pensait exactement la même chose. Angeline eut un petit mot de réconfort pour Olive. Il n’y prêta pas attention. Personne n’arrêtait la montagne humaine surnommée le Jaggernaut. La légende racontait qu'il avait écrasé deux de ses propres enfants qui voulaient l’empêcher de passer. L'entreprise des cinq Poissons du Blavet était désespérée.

···

L’arène raisonna des cris du public. Joachim s'écroula au sol, la jambe sectionnée au niveau du mollet par le Jaggernaut. La plaie fit un pschitt horrible dans le sable brûlant. Olive avait réussi à échapper à la majorité du combat jusque-là. Maintenant que tout ses amis étaient à terre, inconscients, blessés ou morts, il ne restait que lui et le Jaggernaut. Les Blancs venus en nombre scandaient : « Jaggernaut, Jaggernaut, Jaggernaut ! »

Olive tomba de lui même par terre. Il suppliait.

« Je suis à terre, je suis à terre. »

Le Jaggernaut le souleva comme une vulgaire brindille. Olive n'était pas prêt à mourir, pourtant c'est bien sur cette route que son destin l'amenait. Il regretta de ne pas avoir écouté les conseils de Joachim. Il regrettait de ne pas s’être exercé au combat, de ne pas pouvoir se défendre. Avec un peu d’entraînement il aurait pu gagner sur un malentendu. Là, il n'avait aucune chance. L'homme saisit le poignard à sa ceinture et frappa Olive.

« Tu pensais pas que... »

C'était John. Il s'était relevé malgré les blessures et avait paré le coup destiné à Olive de son glaive. John le Bien Rasé finit sa phrase dans un gargouillis de sang. Le monstre de Pontivy était si rapide qu'il l’avait déjà abattu d’un coup de poignard à la gorge. Le cœur de Olive avait fait un bond titanesque d'espoir, sa chute était abyssale. Le couteau scintilla, un dernier clin d’œil du soleil avant qu'il n'aille se coucher.

Un éclat de lumière bien plus violent força Olive à rouvrir les yeux. Il s'attendait à voir la mort. C'est la hache d’Angeline, plantée dans le dos du Jaggernaut qu'il vit. Angeline venait de tuer la montagne humaine qu’était le Jaggernaut. Mourante elle lui sourit tout de même. Elle venait d'utiliser ses dernières forces pour le sauver. Il se précipita vers elle pour la soigner, tenter de la sauver à son tour.

***


Comme dissociée de ses souvenirs, sa bouche avait raconté le combat contre le Jaggernaut. Elle continuait encore, tandis que le roi revenait à la réalité.

- Et là, un de nos guerriers lui défonce la cuisse d'un coup d'épée. Mais rien ne l’arrêtait malgré les blessures, le Jaggernaut avançait inexorablement, envoyant à terre un par un tous les gars du clan. Bientôt il ne restait plus que moi debout, vaillant face au Jaggernaut.

- Et alors il a trébuché et tu en as profité pour lui défoncer le crâne avec ta hache.

Le vieux roi corrigea :

- Et alors j'ai reculé devant ce géant, reculé jusqu’à un endroit de l’arène moins solide. Le sol s'est affaissé sous son poids. Une de ses jambes était presque totalement enfoncée dans le sable. Et là, j'ai frappé avec ma hache, ma belle et large angeline.

- Je suis sûr que tu aurais pu le vaincre seul et sans le trou dans l’arène.

- Sans doute Lisa, sans doute. Toujours est-il que ce jour là, grâce aux souvenirs de mes études d'infirmier, j'ai pu sauver deux de nos guerriers blessés par le Jaggernaut. C'est très important les études les enfants. Il faut bien écouter le maître ou la maîtresse.

Il attendit que chacun comprenne la leçon puis il reprit en continuant sa marche tranquille.

- Le trou a été bouché et bientôt tout le comté était au courant de mon exploit. Les défis sont arrivés en nombre, mais je n'ai jamais flanché, je me suis entraîné jour après jour et je suis devenu bien plus fort que tout être humain qui ait foulé cette terre.

Il continuait de conter ses exploits alors que son regard s’arrêtait sur un petit groupe en train de faire des étirements. Cela lui rappelait la gymnastique. La gymnastique c'était avec Angeline, et pas seulement au lit.

***

Dans l'abri de toile les deux amoureux s’entraînaient. Depuis qu'il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, depuis le décès du Jaggernaut et de leurs amis Joachim et John, depuis le départ de Björn pour les contrées du Sud, ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre jusqu'à ne faire qu'un.

« On étire, on étire, on étire. »

Olive était assis à côté de son amante et tentait d'imiter ses mouvements sous sa direction bienveillante. Il baissa son torse vers ses jambes tendues et étira ses mains jusque ses pieds.

« Si tu veux réussir un saut périlleux il faut au moins que tu saches faire ça. »
Olive acquiesça de la tête aussi bien qu'il pouvait dans cette position inconfortable.

···

Le village ronflait, la majorité des gardes aussi. Olive sortit de la tente sans réveiller Angeline, sa fiancée. Il se faufila entre les habitations puis escalada lestement une tour de ferraille. Les femmes gardaient là leurs minuscules champignons rouge-orangés, à l'abri du regard indiscret des hommes. Il ouvrit la boite et prit une petite poignée du mets précieux. Il aurait pu les avaler maintenant pour éviter d'en perdre en route. Seulement, il fallait du calme pour les manger sans devenir fou. Et là, même si cette virée nocturne lui était ordinaire, il était plutôt stressé. Il fit demi-tour. Un saut périlleux impeccable lui permit de redescendre avec panache. Son corps épais n'était qu'une ombre entre les tentes du village. Enfin il put se glisser chez lui. Ce n'était pas le réconfort de son domicile qui l'accueillit mais le visage fermé et triste d'Angeline. Il ouvrit grand les yeux et la main, surpris. Les champignons s’étalèrent à ses pieds. Elle comprit qu'il était un voleur, un tricheur, heureusement pour lui, il n'était pas un fiancé infidèle.

···

L'abri de toile avait un peu changé, on avait remplacé quelques bouts de tôle par des planches et certains tissus étaient maintenant colorés. Les deux amoureux s’entraînaient encore. Angeline était trop vieille pour combattre mais elle adorait ces entraînements matinaux. Olive, lui, combattait encore, le poids du temps sur ses épaules ne semblait pas l’affecter. Les yeux de sa femme scintillaient de bonheur malgré la cataracte. Pouvoir s’entraîner avec son mari était le plus beau cadeau que la vie lui ait fait : allier ses deux passions en un seul instant. Elle lui sourit.« Et maintenant on expire bien ».

***

Ce soir là Angeline expira aussi son dernier souffle. Une larme perla au coin de l’œil du Roi Olive. L'intruse respecta le grand guerrier qu’était Olive, et eut le tact de s’évaporer avant d’être vue.
- Bon allez les enfants je crois que je vous ai tout dit, il va être l'heure de rentrer.
Le soleil se couchait tôt et la nuit était pleine de dangers. Malgré ça, sa progéniture protesta.

- Et ton combat contre les Princesses de Rennes ?

- Et celui contre les Amazones de Lamballe ?

- Oui, il y a eu beaucoup de combat mémorables. Mais le plus important c'est celui contre le Jaggernaut. Il m'a beaucoup enseigné.

- Enseigné quoi ?

Le vieux roi ne répondit pas, il regardait le ciel. Un autre enfant conclut.

- Je crois, j'ai rien compris.

Le roi et sa bruyante cour disparurent entre les tentes du village. On entendait encore les guerriers qui s’entraînaient. Le ciel hésitait entre une robe d’oranges ou d’indigos. Le sable de l’arène s'était paré d'or. Les feux des Gens de Bretagne dansaient, vigoureux.

***

Alors que le crépuscule posait son air frais, loin de cet enfer aride, des esprits s’échauffaient. Eux aussi avaient entendu l'histoire du roi.

Quelle ingratitude, je l'ai fait rentrer dans le droit chemin ! »

C'était Pierrick le moustachu. Il n'avait pas entendu son nom, ni au début, ni après. Pourtant il avait dressé le gamin, lui avait appris le travail. Il lui avait fait comprendre de quoi étaient faits les maîtres, de quoi étaient faits les serfs. Sans lui, ce roi n'aurait jamais pu régner sur la Bretagne. Il ne demandait rien sinon que son nom apparaisse dans l'Histoire. Il fit claquer son fouet. Il voulait blesser Olive à nouveau., lui rappeler qui était le maître ! Un autre esprit râlait lui aussi, mais sa rancœur était plus grande.

« Je suis mort pour lui ! »

C'était Henri. Il avait reçu le fouet et en était mort. Il ne voulait pas se sacrifier ainsi. Il avait voulu protéger le gamin d'un coup de fouet de trop et c'est lui qui l’avait reçu. Il était mort pour un imbécile qui ne faisait pas son boulot. Pour un étourdi, il n'avait pas pu élever sa fille. Tout ça c'était la faute d'Olive. Il cria son désir de vengeance. Angeline malgré son amour pour Olive se plaignait elle aussi.

« Il a donné mon nom à une hache. »

Elle était encore consternée. Elle, la femme qui avait partagée ses joies, ses peurs, ses secrets, en était réduite à un objet. Une hache. Elle, qu'il appelait ma déesse, ma guerrière, mon amour. Une simple hache. Elle allait lui montrer combien elle était bien plus tranchante qu'une hache. Elle allait lui rappeler combien elle était belle quand elle combattait. La tension montait. Flora La Fille du Serpent ajouta son reproche.

« Moi je l'ai rendu solide le mignon. »

Elle caressa son bras tatoué. C'est elle qui avait rendu le gamin solide comme un roc. Elle lui avait transmis ses poings et sa force. En un sens, il lui devait tout. Elle éprouvait encore une certaine tendresse pour le jeune homme soumis qu'il avait été, mais ses poings voulaient enfoncer la chair, décrocher des mâchoires. Elle voulait combattre encore. La fureur qui faisait rage ici était son élément. Elle exultait, c'était sûr, le sang allait couler. John faisait les cents pas.

« C'est moi qui lui ai sauvé la vie face au Jaggernaut. »

Olive l’incapable qu'il avait soustrait d'une mort certaine, était devenu roi et avait oublié la dette de vie qu'il avait envers lui. John Livender, Le Bien Rasé, était mort, son nom oublié de tous. Il ne pouvait pas pardonner Olive. Autrefois l'ingrat était jeune et inconscient, maintenant il était vieux et fou, mais jamais pendant toutes ces années, il n'avait conté la bravoure de John Livender. Il allait la lui montrer encore une fois. Et peut importait le prix à payer. Joachim son frère d'armes en était encore à faire le deuil de son amitié avec Olive.

« Moi j'étais son ami. »

Lui, avait poussé le jeune Olive, à devenir un homme. Il l'avait protégé, il lui avait fait confiance, il avait tenté de développer son potentiel. Mais ce peureux d'Olive ne lui avait jamais dit merci, juste un merci. Il aurait pu lui pardonner avec un merci. Oui, peut-être aurait il pu lui pardonner ça et les soixante-trois années de bonheur qu'il lui avait volé. Car oui, c'était lui Joachim qui était amoureux de Angeline. C'est lui qui l'avait vu en premier, lui qui l'avait aidée, lui qui l'avait protégée toutes ces années. Lui qui la regardait avec amour quand Olive ne levait pas les yeux de ses pieds. C'est lui, Joachim, qui aurait dû vivre heureux avec Angeline. Et toutes ces années heureuses que ce roi de pacotille lui avait volées, il les avait oubliées. Envolées, comme si elles n'importaient pas. La rancœur de Joachim explosa. C'en était trop, l'heure était à la vengeance.

Bientôt des dizaines d'autres plaintes résonnaient. En cent soixante ans, Olive avait vécu des centaines d'aventures, il avait connu mille amis. Mais quand il racontait sa vie, il n'y avait pas de blessures, pas d'amis. Il n'y avait qu'un héros invincible, lui.

Comment avait-il pu oublier leurs noms ? Certains pensaient que c'était la sénilité, d'autres de l'égoïsme, une pensait que c'était juste de la pudeur, d'autres encore du narcissisme. Les esprits en avaient assez. Cela faisait trop longtemps que Olive les avait oubliés. Trop longtemps qu'ils étaient abandonnés des vivants. Trop longtemps que leurs corps pourrissaient anonymes dans le sable. Alors ils se firent une promesse, une promesse muette pour le vieillard ingrat.

Nous nous rappellerons à ta mémoire,
et si hanter tes nuits ne suffit pas,
nous lèverons une armée et combattrons le jour.
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