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Le mystère John Charpentier

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Francis Sapin

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— Pardon de vous déranger, monsieur. Connaissez-vous un certain John Charpentier ? 

Réprimant une pointe d’agacement, je levai le nez de mon cocktail et me mis à regarder la jeune femme plantée devant moi. Je ne l’avais jamais vue de ma vie. En l’observant d’un peu plus près, je constatai qu’elle devait avoir entre 25 et 30 ans. Ses longs cheveux blonds étaient rassemblés en un chignon très sage et sa silhouette svelte semblait, de son côté, ne faire qu’un avec un trench-coat informe. Pas vraiment le genre de personne que je me serais attendu à voir débarquer ici, au Skyline Lounge Bar. Pourtant, je devais reconnaître qu’à sa manière, elle était assez jolie, pour peu qu’on apprécie le genre « provinciale perdue à Paris », ce qui n’était pas mon cas. Je me mis à bailler d’ennui. Elle insista.
— John Charpentier... c’est un trader. Il vient souvent ici. Vous êtes bien trader vous même ?
Je soupirai, puis je repris la lecture de mon journal financier.
— Je ne le connais pas personnellement, désolé.

Malgré mon attitude glaciale, elle ne sembla pas décidée à partir. Bien au contraire. Avant que j’aie eu le temps de réagir, elle attrapa un fauteuil à la table voisine et vint s’installer à la mienne. Puis elle entreprit de me fixer du regard à son tour, comme pour me défier de protester ou même d’appeler le serveur. Dans ses yeux intenses et vibrants, je décelai un mélange improbable de détermination et de frayeur, de force et de naïveté. Elle tint bon durant de longues secondes avant d’abandonner, soudainement, la partie pour regarder en direction du bar. Le barman s’était absenté, ce qui sembla la soulager. De mon côté, je commençai à me demander si je n’avais pas affaire à une prostituée. Après tout, ça n’aurait pas été si étonnant ! On était au 19ème étage de l’hôtel Mélia à la Défense, un endroit fréquenté en majorité par des hommes qui brassaient beaucoup d’argent.... Peut-être même que le serveur touchait sa part, va savoir ! Pourtant, je compris rapidement que la jeune femme qui se tenait en face de moi ne cherchait absolument pas à séduire qui que ce soit. Je la vis même tenter de maîtriser le tremblement de ses doigts, un peu à la manière d’une enfant prise en faute. Est-ce que cela m’attendrit ? C’est possible. Est-ce que cela attisa ma curiosité ? C'est certain. Après avoir vérifié qu’aucun touriste de l’hôtel ne nous regardait, je lui fit signe de continuer : puisqu’elle était là, autant l’écouter.

Elle avait rencontré John Charpentier ici-même, au Skyline Lounge Bar, il y a un peu plus d’un mois, alors qu’elle officiait en tant que serveuse intérimaire. En temps normal, j’aurais considéré cette histoire avec le même mépris que si l’on m’avait obligé à visionner un téléfilm de fin d’après-midi sur M6. Et pourtant, le héros principal étant John Charpentier. Je choisis de l’écouter avec un certain intérêt. John Charpentier, pour ceux qui ne le savent pas, est l’un des plus célèbres traders actuels. Le meilleur, même. Une sommité, un cador, un prince... aussi mystérieux que réputé. L’intuition qui m’avait amené en ce lieu ne m’avait donc pas trompé. Le Skyline était « the place to be ». Situé en plein cœur de la Défense, il bénéficiait à la fois de la clientèle de l’hôtel de luxe qu’il coiffait et de la proximité avec toutes les banques et autres établissements financiers internationaux. D’après la rumeur, la grande majorité des courtiers de Paris étaient des habitués du lieu. Ils fréquentaient l’établissement principalement le soir, après la fermeture des marchés. Pourtant, d’après ma blonde interlocutrice, certains appréciaient parfois de faire leur transactions ici, au calme, dans la journée. Des indépendants pour la plupart, les yeux rivés à leur ordinateur, observant des courbes de valeurs multicolores et perpétuellement en mouvement. Plus exceptionnellement, on y croisait également des gens comme John Charpentier qui cherchaient juste à se ressourcer le temps d’un café ou d’un cocktail. Ils appréciaient particulièrement l’endroit pour ce qu’il était : un pur établissement élitiste au décor design et raffiné. C’est d’ailleurs en admirant sa vue imprenable sur les plus grands monuments de Paris que la jeune serveuse et lui avaient sympathisé... puis qu’il l’avait invitée à sortir. On imagine la suite. Un vrai conte de fée. Ou pas...

Le soir même, il l’avait convaincue d’investir ses économies dans des placements financiers sûrs. Une véritable aubaine pour cette jeune femme modeste qui pouvait ainsi espérer voir son avenir prendre une meilleure tournure. Pourquoi aurait-elle eu des doutes ? John Charpentier était un des meilleurs traders de France. Un homme à la réputation solide, connu pour ses succès sur la plupart des grandes places financières du monde, un homme discret également, dont peu de photos étaient parues dans la presse. Il avait la réputation de fuir les journalistes et les reporters TV. Même les gens du métier savaient peu de choses sur lui. Seuls quelques courts articles dans la presse financière relayaient son actualité. Je savais, par exemple, qu’il avait été récemment engagé à prix d’or par un consortium de placements basé à la Défense et qu’il y faisait, comme à son habitude, des miracles. J’avais moi même l’ambition de le rencontrer un jour, avec le secret espoir de profiter de son expertise et, pourquoi pas, d’intégrer son équipe... Ce qui expliquait sans doute pourquoi j’avais laissé cette fille me parler. Mais la suite de son histoire me doucha quelque peu.

L’homme qu’elle me décrivait n’était pas John Charpentier.
Dans les rares articles de presse qui lui avaient été consacrés et que j’avais pu consulter, on évoquait un homme proche de la cinquantaine et plutôt introverti. Celui dont me parla la jeune femme était jeune, la trentaine comme moi, et était plutôt exubérant. D’autre part, elle fut incapable de me décrire précisément la nature des placements financiers qu’il avait effectués pour elle. Des « produits vanille » c’est tout ce qu’elle sut me dire. On ne peut pas faire plus vague. Pour ceux qui l’ignorent peut-être, c’est un simple terme générique pour certains produits spéculatifs. Elle n’avait ni reçu, ni détail des opérations effectuées. Seul son découvert bancaire attestait que des virements importants avaient été opérés vers un compte inconnu. Et bien évidement le faux John Charpentier ne donnait plus signe de vie depuis une semaine. Son numéro de téléphone avait même été résilié.
Elle s’était faite berner.

Lorsque je lui annonçai que je ne pouvais rien faire, elle se décomposa. On peut la comprendre. Personne n’aime se faire avoir. J’allais lui conseiller gentiment de porter plainte, d’aller voir la police et donc de me débarrasser rapidement le plancher... sauf que le serveur choisit justement ce moment là pour réapparaître. Il me proposa un autre cocktail, cadeau de la maison, se confondit en excuses puis entraîna la jeune femme manu militari derrière le bar où je les entendis se disputer durant de longues minutes. Je finis par reprendre tranquillement la lecture de mon journal et le calme sembla revenir peu à peu. Tout bien considéré, cet intermède avait été plutôt distrayant. Sauf pour la fille, bien sûr. Mais c’était son problème, pas le mien. Plus tard, le serveur m’apporta le cocktail promis et je me mis à le siroter tout en contemplant la vue magnifique à travers les baies vitrées. C’était pour ça que j’étais venu, pour être honnête. Les immeubles des plus grandes banques étaient là, devant moi. Ceux des compagnies d’assurance également, ainsi que ceux moins connus de fonds de pensions et autres organismes d’investissement. C’était mon futur univers professionnel. Je venais d’être recruté comme assistant trader dans une célèbre banque française dont j’espérais gravir rapidement les échelons. J’étais ambitieux et je l’assumais.

Lorsque je rejoignis le bar une heure plus tard pour régler ma note, je fis un bref détour par la terrasse nord, histoire de ne pas partir sans voir ce que les guides touristiques considéraient comme l’un des meilleurs points de vue sur Paris. Et c’est ainsi que je repérai à nouveau la blonde de tout à l’heure, non loin d’un groupe de touristes. Elle se tenait à la rambarde, raide comme une statue, le regard dans le vague. Autour d’elle, un groupe de sexagénaires américains s’extasiait sur le panorama et notamment sur la tour Eiffel... mais pas elle. Un pressentiment me serra la gorge. Avant que j’ai eu le temps d’y réfléchir, j’avais franchi les quelques mètres qui me séparaient d’elle. Un réflexe. Un stupide réflexe. Je me maudis intérieurement car je savais qu’en faisant ça je risquais de récolter plus d’ennuis que de bénéfices, ce qui n’était pas du tout dans mes principes.

Je vins m’adosser à la rambarde à côté d’elle sans la regarder. Elle ne bougea pas.
Prenant l’air le plus cool possible, je finis par lâcher.
— Dites, vous ne comptez pas sauter, au moins ? On n’est plus en 1928, vous savez ? 
Bingo. Mon sarcasme la fit réagir immédiatement
— Et pourquoi pas, répondit-elle avec colère. Qui s’en soucierait ? Sûrement pas vous.
Je répondis par une moue indifférente.
— C’est pas faux ! Mais pensez à votre ami le barman. Il va sûrement perdre son job si vous faites cette bêtise. 
À sa tête, je compris que j’avais touché un autre point sensible.
— Oh ! Ils vous ont virée vous aussi ? Et j’imagine que je ne suis pas le premier client que vous importunez à cause de ce pseudo John Charpentier qui vous a arnaqué. 
Elle acquiesça et le silence devint subitement lourd. À sa respiration, je compris qu’elle se préparait vraiment à sauter, qu’elle allait le faire probablement dès que les touristes se seraient éloignés. Il ne resterait bientôt plus que moi entre elle et le vide. On le savait tous les deux. Elle marmonna.
— Vous devriez partir. Ce n’est pas votre affaire. 

Avec autorité, je pris la jeune femme par le bras, exactement comme le serveur l’avait fait peu de temps avant et je la sortis sans aucun ménagement de la terrasse. Avant qu’elle ait eu le temps de dire ouf, je l’avais littéralement jetée sur le fauteuil de tout à l’heure, faisant trembler le verre vide de mon cocktail resté sur la table. Elle protesta et tenta de se relever.
— Vous êtes fou. Laissez moi ! 
Je la repoussai à nouveau sur le dossier puis lui fis signe de rester tranquille. Elle se calma. Je sortis mon portable. Après deux minutes à pianoter dessus je lui tendis l’appareil.
— Tapez votre numéro de compte bancaire !
— Quoi ? NON !
— Tapez ce putain de numéro de compte bancaire ! Vous craignez quoi ? Que je vous vole vos dettes ? Tapez-le !
Elle obtempéra. Puis elle me laissa faire. Lorsque je m’assis à ses côtés, elle se contenta de me faire de la place en prenant une mine boudeuse. Seul signe qu’elle savait parfaitement que sa vie était dorénavant entre mes mains, ses doigts se remirent à trembler... ce qu’elle tenta de cacher en croisant les bras. Quant à moi, je fis ce que j’avais à faire et ce que je savais parfaitement faire : lire des lignes de comptes bancaires, réfléchir, consulter des sites d’actualité boursière, organiser des mouvements de fonds, des transferts d’actifs, de dividendes. Je maîtrisais mon sujet exactement comme l’aigle sait voler, avec énergie, force et majesté. D’un regard, je fis même en sorte que le serveur nous laisse tranquille. L’après-midi se déroula ainsi, dans le décor feutré du Skyline bar redevenu désert, le silence uniquement entrecoupé de brèves conversations avec des contacts que j’avais dans différentes agences de courtage. Ni elle ni moi, nous ne bougeâmes tant que ce ne fut pas fini. Bientôt, la nuit tomba.

Lorsque je la quittai enfin, saine et sauve 19 étages plus bas, j’avais renfloué ses comptes. Sans rentrer dans le détail, mon précédent travail de courtier consistait à placer l’argent de riches retraités. Ceux-ci ne comprenaient pas toujours ce que j’en faisais mais comme ça leur rapportait de confortables dividendes, ils s’en fichaient. Bref, l’argent circulait, sautait d’un investissement à un autre tel un courant à la fois sauvage et domestiqué, bla bla bla... Je n’avais eu qu’à détourner temporairement une partie de ce courant vers le compte de la jeune femme. Mes retraités en concluraient que la bourse avait parfois des hauts et de bas et finiraient par oublier. De son côté, la blonde écervelée avait économisé un saut dans le vide. Et quant à moi, j’avais tout simplement gagné le fait de commencer ma nouvelle vie de trader par une bonne action... Ha ha ! Non je déconne ! Vous me voyez dans le rôle du preux chevalier ? Sérieusement ? Moi non ! Par contre, réfléchissez simplement à ceci. J’avais parfaitement su gérer un risque (celui de me retrouver potentiellement associé à un fait divers sordide). J’avais aussi su investir au bon moment et faire un montage financier complet pour ma cliente. Et enfin j’avais débarrassé le Skyline Lounge Bar d’une potentielle emmerdeuse suicidaire, ce que ne manqua pas de remarquer le serveur et ce qui m’assura par la suite d’avoir une table réservée à toute heure du jour et de la nuit. Une excellente opération, vous en conviendrez.

Bien sûr, je ne revis jamais cette jeune femme. Je ne me souviens même pas de son nom. Mais je finis tout de même par rencontrer John Charpentier, le vrai, 5 ans plus tard. C’était lorsqu’il se fit virer de son poste pour délit d'initié et qu'il fut remplacé par un jeune loup aux dents longues : votre serviteur. Je doute qu'il aurait jamais apprécié l'ironie de la situation. Moi si... Je l'avoue !

PRIX

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Teddy Soton · il y a
C’est un récit bien construit, le personnage est même attachant.
Ce fut un plaisir, mes voix.
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Francis Sapin · il y a
Merci. Teddy. je lis ça très vite.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette œuvre bien écrite et captivante !
Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE
pour la Matinale en Cavale 2019! Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Francis Sapin · il y a
Merci Keith. Je regarde ça rapidement.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance et à bientôt, Francis !
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Moniroje · il y a
hiii, un trader qui fait une BA ! Si bien décrit qu'on y croit!!!
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Francis, j'ai lu et apprécié plusieurs de vos deux oeuvres. Peut-être le temps vous a-t-il manqué pour venir lire ce texte en finale ?
Avant que les votes en DUDH, ne soient clos :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Merci et bonne chance.

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Francis Sapin · il y a
Lu et voté depuis un moment, déjà. Bonne chance à vous.
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Mod · il y a
C’est bien mené !
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour ce récit très documenté et bien écrit... Vous gagnez à être connu, cher Francis... un petit tuyau pour faire fructifier son bas de laine ne devrait pas vous poser problème!
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Francis Sapin · il y a
Merci pour le compliment Elisabeth. Hélas, le monde de la banque m'est complètement étranger. Si je suis riche, c'est d'une bonne documentation et d'un peu d'imagination. A bientôt.
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Artvic · il y a
Je vous ai lu Francis et j'avoue que vous avez bien écrit ce récit ! Il est envoûtant grâce à votre style
Je pense que vous avez de très belles qualités dont celle de la sous estimation de soi!
Vous avez un talent en écriture qui n'est pas donné à tout le monde. Bravo à vous.
Bonne continuation.

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Elisabeth Marchand · il y a
J'avais compris Francis... j'essaie de manier l'humour, tout comme vous!
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Samia.mbodong · il y a
Le cynisme du personnage et de l'ambiance sont parfaitement campés, du grand art félicitation. Vous méritez certainement le podium.
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Dolotarasse · il y a
Belle maîtrise du milieu des traders. Allez mes votes pour le jeune loup aux dents longues ;-).
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Catherine Perrin · il y a
Un univers sur lequel on écrit peu. Entre cynisme et bonne action
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Francis Sapin · il y a
C'est un univers qui correspond hélas à tous les clichés qu'on y associe généralement. Du coup, une blonde naïve m'a semblé être un grain de sable intéressant à introduire là dedans. La confrontation des contraire en somme...
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AKM · il y a
Je m'abonne et bonne chance !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
Merci !

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Francis Sapin · il y a
Merci AKM. Je regarde ça. A bientôt.
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