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FINALISTE
Sélection Jury

D'après mon avocat (une espèce d'avorton) les révélations que je lui ai faites oralement sont si confuses, paraissent si peu vraisemblables, qu'aucun juré ne croira en mon innocence :

— La lettre de Cajar, que vous avez reconstituée de mémoire, après sa destruction, on prétendra que vous l'avez inventée de toutes pièces. Et l'incendie des Avenières... Difficile d'admettre une cause accidentelle, m'a-t-il affirmé. Votre mise en examen puis l'accusation de meurtre sur la personne de Francis Cajar vous ont profondément troublé. Essayez de retrouver votre lucidité. Couchez par écrit – c'est l'expression pédante qu'il a employée – la suite des événements. Écrivez avec précision et clarté. Faites des paragraphes courts ; n'hésitez pas à mettre des titres. Ensuite nous relirons et nous retiendrons les éléments qui plaident en votre faveur.

Ouille, j'avais l'impression d'avoir en face de moi un prof ou un pion donnant des conseils à un élève presque débile. Pour un peu, je l'aurais attrapé par sa vilaine jaquette, secoué comme un prunier et foutu dehors. D'ailleurs je n'ai que faire de ses conseils. Moi, pour cerner la vérité, je laisserai mon stylo courir à son gré. J'ai toujours agi ainsi quand surgissait la nécessité d'écrire.

Le 6 juin 1978 – j'ai conservé la coupure du journal avec la date – je ne me doutais pas en parcourant « Alpes Savoie » le quotidien local, que la lecture d'un article aurait sur ma vie les conséquences les plus étranges, les plus inattendues et, je le constate aujourd'hui, les plus dramatiques.
En page 7, un entrefilet annonçait la disparition inexpliquée de l'ancien chef de gare de Groisy.
Ces derniers mots m'embarquèrent sur-le-champ dans la machine à remonter le temps et je me retrouvai vingt ans plus tôt, à l'automne 1958. Je venais de réussir le concours d'entrée à l'École Normale de Haute-Savoie. J'avais quinze ans et demi et, pour la première fois de ma vie, j'allais quitter ma famille et devenir interne. Durant quatre ans j'aurais à me trimbaler par le train d'Annecy où j'habitais, à Bonneville, siège de la vénérable E.N.

Au cours d'un des premiers voyages, je découvris le rite – une espèce de jeu bête et méchant – auquel se livraient les « anciens » présents dans le wagon.
En quittant Annecy, le train passait sous un tunnel, franchissait le Fier sur le viaduc de Brogny, puis effectuait sa première halte à Groisy, petite bourgade rurale. Sur le quai, le chef de gare clamait avec son ridicule accent savoyard, en roulant les [r] :
— Groisy… Le Plot… Thorens… La Caille.
Des anciens se penchaient vers le quai et demandaient ingénument :
— Où qu'on est ? Où qu'on est ?
Et le zélé fonctionnaire de répéter trois, quatre, cinq fois :
— Groisy… Le Plot… Thorens… La Caille.
Les normaliens remontaient la vitre et pouffaient d'un rire gras. Le train repartait.

Un dimanche de décembre de cette même année, j'attends sur le quai d'Annecy l'arrivée du Paris – le Fayet qui doit me ramener à Bonneville. Au moment où je monte dans le train, Francis Cajar me rejoint et nous nous installons dans le même compartiment. À l'E.N. Cajar est mon meilleur ami : au cours d'une étude du soir nous nous sommes découvert une commune passion pour les fusées (le lancement des premiers spoutniks est tout récent). Francis et moi décidons de fonder une espèce de société secrète, la L.P.L.P.L.P.L.P. (Ligue Pour Lancement Projectiles Le Plus Loin Possible). Notre but : fabriquer et lancer des fusées. Nous convainquons sept ou huit autres copains de la promotion de nous rejoindre. Cajar, arrivé premier au concours d'entrée, est notre major. Il possède une aisance incroyable en maths, physique-chimie et sciences naturelles. Logiquement il devient l'ingénieur en chef de la L. P. Il équilibre les formules chimiques, calcule les proportions du mélange carburant-comburant, indique la forme de la cavité à ménager dans la poudre compactée pour que la combustion soit la plus rapide et la plus complète possible. Je le seconde de mon mieux.
Un soir, nous réussissons à catapulter à 100 mètres de hauteur un gros tube en carton muni d'une baguette de guidage. 1 500 ans après les Chinois nous venons de découvrir la fusée de feu d'artifice.

Tiens, le train s'arrête.
Groisy ! Le chef de gare n'est pas sur le quai. C'est un haut-parleur qui annonce : « Groisy, cinq minutes d'arrêt. »
Francis se lève :
— J'ai pas eu le temps de casser la croûte avant de partir. Je descends m'acheter un sandwich au buffet.
Quelques instants après je l'aperçois sur le quai, qui revient son sandwich à la main.
Alors, sans réfléchir, je baisse à moitié la vitre du compartiment, me penche vers lui et lance :
— Dis, major, où qu'on est ? 
Francis s'arrête et aboie :
— Grrrroisy… Le Plot... Thorrrens… La Caille.
Surgissant comme un diable hors de sa boîte, le chef de gare débouche du passage souterrain. Il attrape Francis par le col de son manteau, le secoue puis lui botte sans ménagement les fesses.
— Espèce de petit morveux, ça t'apprendra à te moquer du monde !
Comme tous les élèves trop brillants, Francis ne compte pas que des amis à l'E.N. et c'est sous les rires et les lazzis moqueurs qu'il regagne notre compartiment. Il serre les dents, prêt à éclater en sanglots, mais il se retient. Je le réconforte du mieux que je peux.
Francis quitta Bonneville en 1961 pour l'E.N. de Grenoble où il put préparer le bac math élem'. Nous correspondîmes quelque temps et il m'annonça sa réussite à l'examen avec la mention Très bien. De mon côté, après l'E.N. je partis au Tchad pour effectuer mon service militaire dans la coopération. Francis et moi, nous nous perdîmes de vue.

La machine temporelle et mentale me ramène doucement en 1978 car l'article d'Alpes Savoie relatant la disparition est toujours sous mes yeux : cinq, six lignes qui me laissent sur ma faim. Elles ont été écrites par Philippe Departh, un ami journaliste. Je le rencontre souvent au jazz club de la ville et nous discutons volontiers musique, poésie, peinture. Je dois absolument en apprendre davantage sur l'affaire. Je passe un coup de fil au siège d'Alpes Savoie, rue Président Favre. Philippe peut me recevoir le lendemain matin.
— Moi aussi, cette disparition du chef de gare de Groisy m'intrigue, me confie-t-il alors. J'ai interrogé l'adjudant-chef chargé de l'enquête. Avec sa permission j'ai même enregistré ses propos sur un petit magnétophone.
Philippe sort l'appareil de son bureau, le place en face de moi et presse la touche « Play ».
— Écoute bien !
La voix nasillarde du gendarme détaille :
« Amédée Colet, ancien chef de gare de Groisy avait acheté au moment de sa retraite une petite maison à la sortie du village, près de la voie ferrée car il ne pouvait se passer de la « musique » des trains. Depuis la mort de sa femme, il vivait seul. Comme il souffrait du cœur, il s'était mis d'accord avec sa plus proche voisine, Madame Chevalet dont la maison fait face à la sienne, à quarante mètres de l'autre côté de la voie ferrée. Chaque jour elle venait prendre de ses nouvelles. Elle avait les clés de la maison. S'il devait partir quelques jours, elle se chargeait du courrier et de la nourriture du chat.
Vendredi de la semaine dernière, vers 17 heures, Madame Chevalet regardait la télé quand elle a entendu une voiture s'arrêter devant la maison du chef de gare. En voisine curieuse, elle s'est précipitée à la fenêtre. Un homme est descendu de la voiture. Il portait une serviette à la main. Il a discuté quelques instants avec Colet sur le pas de la porte puis il est entré. Trois quarts d'heure plus tard, elle a vu la porte s'ouvrir. L'inconnu est sorti – seul – ça, elle en est certaine ; puis il est reparti.
Le lendemain, elle est allée aux nouvelles. Elle a frappé ; elle a appelé… Aucune réponse. La porte n'était pas fermée à clé. Elle est entrée. Personne dans la cuisine. Elle a appelé à nouveau, puis pénétré dans la chambre… Vide elle aussi. Le lit n'était pas défait. Elle est allée dans le jardin. Rien ! La voiture de M. Colet était garée à sa place habituelle. Elle sait que chaque fois qu'il s'absente, Colet l'avertit. Il a comme seul parent un neveu qui habite Béthune… Alors peut-être une urgence familiale ? Madame Chevalet a téléphoné au neveu. Il était sans nouvelle de son oncle. Très inquiète, Madame Chevalet est venue à la gendarmerie. Son défunt mari était le classard et l'ami de mon père.
Je me suis rendu sur place. Aucune trace de lutte dans la maison… Dans la commode de la chambre, j'ai trouvé une enveloppe contenant 1 500 F et une montre en or. Apparemment, rien n'a été volé. Madame Chevalet n'a pu me décrire le visiteur avec précision… Un homme plutôt grand ; mais il faisait sombre, un orage allait éclater. Ah, oui, un détail : elle a cru sentir comme une odeur de « grillé électrique » dans la cuisine.
J'ai cherché en vain le moindre indice. Toutes les fenêtres étaient fermées. J'ai quand même exploré le jardin, mais l'averse de la veille, un véritable déluge, avait brouillé les pistes éventuelles. J'ai demandé à mes hommes de creuser la terre. Sans résultat. Pour l'instant je n'ai aucune hypothèse valable. »
Philippe appuie sur le STOP :
Nous discutons quelques instants de ce mystère. Quand je pris congé, Philippe avec son humour habituel ajouta :
— D'ailleurs en ce moment les disparitions sont à la mode : il y a quinze jours, notre correspondant à Cruseilles nous a signalé que deux vaches d'un riche paysan des environs s'étaient littéralement volatilisées !

La semaine suivante je déambulais à Genève sur le quai du jardin anglais face au jet d'eau. Soudain, une main frôle mon épaule et me tire de ma rêverie ; j'entends :
— Mais on dirait ce vieux Bozo ! 
Je me retourne et reconnais Jean-François Poisat, un bon copain de l'E.N. Je ne l'avais pas revu depuis un bail. Je me rappelle qu’il enseigne à l'école française de Genève. Nous nous installons à La Potinière face au lac et, devant deux demis, nous passons en revue les gars de notre promo.
— Sais-tu ce que j'ai appris, me dit Jean-François : notre major, Francis Cajar travaillerait au CERN et il aurait acheté le château des Avenières, sur le Salève. Dis donc, il doit avoir les moyens.
Pour le coup, ma curiosité est éveillée. De retour à Annecy, je consulte l'annuaire téléphonique. Les Avenières ; ça doit être sur la commune de Saint-Blaise. Voyons... Cahusac… Caillat… Caillot… Cajar Francis : ça y est !  Presque fébrile, je forme le numéro.
Je l'ai au bout du fil. Il me « remet » tout de suite, comme disent les Savoyards, et me raconte son parcours : sa réussite à de prestigieux concours, son entrée au C.N.R.S., ses expéditions en Amazonie… Puis son départ pour les États-Unis, où il s'est trouvé associé à une équipe de physiciens tournés vers la recherche fondamentale sur la structure de la matière... Francis est prolixe, intarissable et je le trouve un peu suffisant dans l'exposé de ses réussites. Moi, j'ai beaucoup de mal à placer quelques mots. Actuellement, il travaille au CERN, toujours dans la recherche sur les particules élémentaires.
Ah, il vient d'acheter le château des Avenières sur la route du Salève, à quinze kilomètres de Genève – ça je le sais ! Si ça m'intéresse, il me montrera des choses curieuses et nous aurons tout loisir d'évoquer nos souvenirs d'E.N. J'accepte car, outre le désir de revoir Cajar, j'ai beaucoup entendu parler de cette énigmatique demeure construite au début du vingtième siècle par un couple hors du commun : une riche héritière américaine, Mary Wallace Shillito et Assan Dina, petit-fils du maharaja de Lahore, ingénieur et mystique ; mais je n'ai jamais eu l'occasion de pénétrer dans le château.

Francis m'attend sur le perron. Je lui offre le cahier sur lequel je relatais les expériences de la L.P. Il était peut-être meilleur que moi dans toutes les matières scientifiques mais je le dépassais en français. Malgré une calvitie prononcée et sa silhouette qui s'arrondit, je le flatte par un :
— Dis donc, t'as pas changé, major, comment tu fais ? 
Dans le couloir, j'aperçois des vitrines avec des figurines d'oiseaux, de renards, de chiens. Serait-il collectionneur ?
— Suis-moi.
Il m'entraîne dans un labyrinthe qui nous conduit à une porte ogivale. Il ouvre et je pénètre dans la chapelle construite par Dina. Les murs sont décorés de mosaïques. Francis commente : Dina a voulu associer en ce lieu des personnages et des symboles issus du christianisme, de la kabbale, de
l'Égypte ancienne, des tarots, du zodiaque. Moi je me sens oppressé, toutes ces représentations me paraissent maléfiques, hostiles.
— Francis, tu trouves pas qu'on étouffe, ici ? 
Au son de ma voix, il se tourne vers moi et devinant mon malaise :
— C'est vrai, la chapelle est très exiguë et mal aérée. Bon, je vais te montrer un autre endroit qui, j'en suis sûr, va te plaire. 
Nous gravissons un escalier monumental et arrivons au niveau des combles.
— Là, y a mon labo ; on ne peut le visiter à cause de certaines expériences qui sont en cours, mais à côté… À côté… – je sens sa jubilation – ma pièce secrète ! 
Il entre, je découvre au milieu d'une salle mansardée qui fait bien 10 mètres sur 6, et tenant une grande partie de la surface au sol, un splendide circuit de trains électriques.
— Mon joujou, se rengorge-t-il. Tout est à l'échelle un trente-cinquième.
Effectivement, je m'émerveille devant la minutie, l'exactitude des détails : les tunnels, les passages à niveau avec les signaux, les aiguillages, les vaches qui regardent passer les étranges machines… Sur la droite, je reconnais la sortie d‘Annecy : le viaduc sur le Fier ; plus loin la gare de Groisy, parfaitement reconstituée. Et sur le quai, ce petit personnage, ne serait-ce pas le chef de gare ?
— Attends, me dit Francis. Il abaisse un levier. Un train quitte Annecy, marque un premier arrêt à Groisy et j'entends, sans doute venant d'un système de sonorisation fort bien dissimulé :
« Groisy… Le Plot… Thorens… La Caille. »
Nous nous regardons Francis et moi et ne pouvons retenir notre rire.
Nous descendons ensuite. Depuis une terrasse, Francis me fait admirer la vue exceptionnelle sur les montagnes dominant le lac d'Annecy. Nous discutons un long moment du bon vieux temps de l'E.N., des copains, des profs, de la L.P.L.P, et même de la belle Henriette, la jeune boulangère de la rue du Pont, que Francis m'avait « fauchée ». Le soleil décline du côté du Jura. Je prends congé et regagne Annecy.

Parti les deux mois d'été rejoindre à Nice ma femme et mon fils aîné, je ne repris contact avec Francis qu'à mon retour. Ma femme était revenue avec moi et je tenais à lui présenter mon ancien copain. Au téléphone, sa voix me parut éraillée, fatiguée. Sans donner davantage de détails, il refusa mon invitation en prétextant des problèmes de santé. Je lui téléphonai à nouveau la semaine suivante. Impossible de le joindre. Je fis plusieurs autres tentatives. Ça sonnait occupé ou ça ne répondait pas.
Un matin, le facteur sonne à ma porte. Il me tend un petit paquet. C'est un recommandé. Je signe, et j'ouvre : des clés et une lettre. Elle est de Francis :

« Cher Bozo,

Quand tu m'as téléphoné la dernière fois, je t'ai dit que j'étais malade. C'était beaucoup plus grave : je me savais perdu. J'aurais voulu te révéler ce que je t'écris aujourd'hui, mais je n'en ai pas eu le courage. J'ai été heureux de te revoir après toutes ces années. J'ai remarqué que tu aimais toujours autant les sciences. Aussi en souvenir de notre amitié à l'E.N. au temps de la L.P.L.P.L.P.L.P. j'espère que tu accepteras d'exécuter fidèlement ce que je te demande, même si ça te semble extravagant.
Je ne sais si tu te rappelles, à l'E.N. je lisais beaucoup de science-fiction. Deux livres m'avaient fasciné : Lutte avec la nuit de William Sloane et surtout L'homme qui rétrécit de Richard Matheson. Un jour, j'ai décidé de réaliser – quoi qu'il m'en coûtât – cette dernière utopie, et tu n'as pas oublié la ténacité – toi tu disais l'entêtement – dont je faisais preuve quand un projet me tenait à cœur.
Une mission du CNRS en Amérique du Sud m'a permis d'étudier les techniques de réductions des Jivaros et d'autres tribus amazoniennes. Aux États-Unis, j'ai été associé à une équipe qui a manqué de peu le prix Nobel. Mes recherches personnelles progressaient. De retour en Europe, j'ai été engagé au CERN, près de Genève. J'étais à deux doigts du succès. Il me manquait… comment dire… le liant J'avais entendu parler du château des Avenières, de la chapelle ésotérique d'Assan Dina, de sa quête du savoir total. Grâce à l'argent gagné en déposant de nombreux brevets, j'ai pu acquérir le château.
J'ai installé mon laboratoire dans les combles, ainsi que mon joujou : le circuit de trains miniatures.
Eh bien, en passant des heures devant les mosaïques de la chapelle, j'ai fini par percer leur secret : elles donnent la clé de formules mathématiques et scientifiques sur lesquelles les chercheurs les plus doués se cassent les dents depuis des années

J'ai enfin réussi à mettre au point mon RÉDUCTEUR. Il fonctionne sur une batterie ultra-puissante de mon invention. Seul inconvénient : mon appareil dégage une odeur désagréable quand il tourne longtemps. J'ai fait mes premiers essais sur de petits animaux : lapins, poules, renards… ceux que tu as vus dans la vitrine près de l'entrée. Ça marchait ! Puis je suis passé à l'échelle supérieure : les deux vaches de Cruseilles, c'est moi !
Enfin, j'ai décidé la réduction d'un être humain. Depuis mon adolescence, un cauchemar me poursuit : le coup de pied au cul de Groisy ; le chef de gare me traînant devant tous les passagers du train. Sans arrêt ce souvenir me ronge… Il a miné ma confiance, même dans les moments les plus intimes.
Il fallait que j'efface la cause de cette humiliation ! Avec mon Réducteur, je tenais le moyen de ma vengeance.
Je n'ai pas eu trop de mal à trouver l'adresse de l'ancien chef de gare retraité. Je me suis présenté chez lui prétendument mandaté par la Compagnie des Eaux pour changer les compteurs. Je portais des gants – une maladie de peau. Colet s'est étonné de n'avoir pas été prévenu par lettre. J'ai indiqué que j'opérais dans la région. Méfiant il a réclamé ma carte. Je lui ai montrée. Tu penses bien que contrefaire un document aussi simple ne présentait aucune difficulté pour moi.
Une fois à l'intérieur quand il m'a tourné le dos, j'ai sorti mon pistolet paralysant. J'ai tiré. Il s'est écroulé sur place. J'ai sorti le Réducteur de ma serviette car il faut agir dans les cinq minutes qui suivent la paralysie. Une demi-heure après, le chef de gare réduit au trente-cinquième ne mesurait plus que deux pouces. Je l'ai mis dans ma serviette, j'ai rangé la pièce et je suis reparti. Arrivé aux Avenières, j'ai placé « Mini-Colet » sur le quai de la gare miniature. D'ailleurs, tous les personnages, tous les animaux que tu as vus sont des réduits. Oui, je l'avoue, rapetisser mes semblables me procure une véritable jouissance.
Mais est-ce la manipulation trop fréquente de sources radioactives, est-ce un effet pervers du Réducteur : depuis quelque temps je ressentais une grande fatigue et j'éprouvais des difficultés à avaler. Un spécialiste consulté a diagnostiqué un cancer de la gorge. Je ne veux pas endurer les mêmes souffrances que mon oncle, dont j'ai pu constater semaines après semaines la déchéance physique. J'ai décidé de quitter ce monde. Je te demande un immense service. Ne le refuse pas.
Demain, j'entrerai dans mon labo. Je me ferai l'injection paralysante. J'ai programmé mon Réducteur pour qu'il agisse automatiquement sur moi. Dès que tu recevras ce colis, rends-toi aux Avenières. Les clés te permettront d'entrer partout.
Tu connais le chemin : va au labo, prends ma miniature, conduis-moi dans ma pièce secrète et place-moi, je t'en prie sur le banc de la gare de Groisy, en face de Colet. S'il te plaît, fais ça pour ton copain.

Francis

J'aurais pu, en terminant cette lettre, être écœuré, filer à la gendarmerie et révéler la vérité, mais je sentais qu'il fallait que j'exécute à la lettre les instructions.
Aux Avenières, je suis entré avec un peu d’appréhension dans le labo. Une fois la porte franchie, j'ai agi comme un automate. Régnait là une odeur de brûlé électrique. J'ai pris délicatement la miniature de Francis et je suis passé dans la pièce voisine. J'ai placé Francis comme il me l'avait demandé sur le banc de la gare. Puis, ça a été plus fort que moi, j'ai abaissé un levier – était-ce le bon ? – Le train a démarré, a fait sa première halte à Groisy et le sempiternel :
« Groisy Le Plot Thorens La Caille » a retenti.
Un quart de seconde j'ai cru deviner sur le minuscule visage de Francis l'esquisse d'un sourire.

Soudain, crac, je me retrouve dans l'obscurité totale. Sans doute un court-circuit. Cajar m'avait signalé que l'installation électrique de cette pièce demeurait vétuste. Et dans un coin opposé, ces flammèches… Je suis fait comme un rat !
Je l'avoue, j'ai été pris de panique : j'ai vite cherché l'issue de la pièce, j'ai dévalé l'escalier, j'ai quitté sans me retourner cette demeure maudite, je me suis engouffré dans ma voiture et j'ai filé vers Cruseilles. En route j'ai croisé le camion des pompiers qui grimpait vers les Avenières.
Deux jours après, j'étais arrêté sous la double accusation de meurtre et d'incendie volontaire.
.

* * *


Notes de Maître Bellaire, avocat à l'attention de son successeur, Maître Talneau :

1. On m'a transmis les papiers écrits par mon client peu avant son transfert au centre de soins neurologiques de Seynod :
– Une feuille chiffonnée qui de toute évidence ne m'était pas destinée.
– Sa « confession » qui s'apparente par endroits aux délires d'un malade.
C'est le témoignage d'un promeneur présent dans les environs du château le jour du drame qui fut à l'origine de l'arrestation de mon client.
2. Le Parquet vient de me communiquer les derniers résultats des recherches entreprises dans les décombres du château ; les enquêteurs ont retrouvé des lambeaux de feuilles de papiers qui semblent provenir d'un journal tenu par Cajar. Leur contenu ne facilitera pas votre future défense cher confrère ; voici la copie que j'ai faite :

« 19 juin 1978 : J'ai reçu un coup de fil de Bozo, qui était dans la même promotion que moi, à l'E.N. Il a tellement insisté que j'ai fini par l'inviter aux Avenières. Je n'y tenais pas…
Je me rappelle trop sa jalousie sournoise quand je pris la direction de la L.P.L.P, alors qu'il prétendait que c'était son idée. »

Les dates des autres feuillets ont disparu.

« Bozo est arrivé en début d'après-midi.
Il avait avec lui le cahier d'expériences, que nous tenions à tour de rôle. Il me l'a prêté. Dans la chapelle, pendant que je commentais les mosaïques de Dina, j'ai surpris son regard halluciné. Je me demande si ce gars n'a pas ramené du Tchad (il m'a dit y avoir passé trois ans) le palu ou si le soleil d'Afrique ne lui a pas trop cogné sur le cigare. Je lui ai montré mon joujou. Bozo s'est étonné de ne pas voir le chef de gare et, je ne sais pourquoi, il m'a rappelé le désagréable incident survenu à Groisy au cours d'un voyage, en première année. Par la suite, je m'étais demandé s'il n'avait pas tout manigancé pour que ça se produise. Nous avons bu un verre sur la terrasse. Il m'a ressorti, sur le ton de la plaisanterie, notre ancienne rivalité à propos de la belle Henriette. En fait Bozo, d'une timidité presque maladive n'osait pas lui parler et c'est elle qui m'a choisi. [...] Mon mouchard téléphonique (un de mes brevets) m'a révélé que Bozo a cherché à plusieurs reprises à me contacter mais je ne tiens pas à le revoir. Ce type est un tordu. Je ne répondrai plus… [...] Comme il continue ses tentatives, j'ai décidé de lui renvoyer en recommandé le cahier d'expériences. J'y ai joint une lettre assez sèche où je lui fais comprendre que je ne tiens plus à rencontrer le minable petit instit' qu'il est. [...] J'ai un mauvais pressentiment car il m'a semblé avoir vu rôder dans »

Le texte de cette feuille, aux trois quarts brûlée, s'arrête ici.

 

_____

Le château des Avenières, actuellement hôtel-restaurant de grand luxe, a servi de décor au film Mon petit doigt m'a dit (2005 avec Dussolier et Catherine Frot) : dans l'histoire, c'est la maison de retraite qui abrite la tante de Bélisaire-Dussolier. On retrouve les mêmes acteurs et le château, devenu une clinique spécialisée, dans Associés contre le crime (2012).

PRIX

Image de Été 2019
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Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

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Louise Calvi · il y a
prenant jusqu'au bout de al lecture. Très original.
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Lafaille · il y a
Bravo!!!
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Jeanne en B. · il y a
Une bonne lecture
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Artvic · il y a
5 étoiles Graloup, bonne chance
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Ghislain Tshalwe · il y a
Bravo Graloup!
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Nelson Monge · il y a
Une nouvelle riche, variée et bien construite. Mes voix !
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Mireille.bosq · il y a
Quel foisonnement dans cette nouvelle...Vous faites tout, avec un vrai talent de conteur, pour égarer vos lecteurs. Quelle est votre intention et quelle est la vérité? D'ailleurs, peu importe puisque nous sommes tenus en haleine par le mystère. Au terme de l'histoire nous nous disons "ah bon, c'était donc ça, il était un peu timbré" ou bien: un vrai crac ce chercheur. mon soutien pour votre finale avec +5 et une requête:
si le coeur vous en dit je suis dans le court et noir:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-rescape-de-montsegur

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Graloup · il y a
"Le jeune homme, la mort et le temps" de Matheson, m'a profondément ému (bien plus que "je suis une légende" ). Un voyage dans le temps, sans aucune machine...De la belle SF littéraire!
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est sympa, avec de bonnes références. J'ai aimé Matheson, il y a bien longtemps
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette Finale du jury bien méritée ! Mes voix, bien sûr ! ***** Une invitation à découvrir “Gouttes de Rosée” qui est aussi en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci beaucoup et bonne fin de dimanche ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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