Le mystère de la Salle des Illustres

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Totalement dans le coaltar, malgré trois expressos avalés à la va-vite à 6 heures du matin, le commissaire Gratime monta le grand escalier du Capitole, dans la douleur à cause de cette satanée arthrose des genoux. Arrivé au premier étage, il s’arrêta quelques minutes sur le palier afin de reprendre son souffle et stabiliser son rythme cardiaque pour ensuite se gifler la joue gauche avec punch : une technique personnelle de maîtrise de soi — plus exactement, méthode enseignée par un paternel autoritaire depuis son plus jeune âge jusqu’à ce qu’il claque la porte du domicile familial à seize ans —. Il pénétra dans la salle Gervais, une galerie ornée de peintures murales célébrant l’amour et l’anatomie de la femme dans toute sa générosité. Puis, il se dirigea vers la Salle Henri-Martin, à l’intérieur de laquelle l’artiste éponyme rend hommage à sa ville natale Toulouse, et ce, à travers les quatre saisons. Une fois arrivé dans cette galerie, il la traversa en méditant brièvement sur sa vie qui filait à la vitesse d’une balle de revolver. Devant l’entrée de la Salle des Illustres, il se baissa tant bien que mal pour se glisser sous un bandeau jaune de sécurité. Il échappa de justesse à un tour de reins et lança un juron à la sauce occitane « Noun de Diou ». Décidément, ces interventions matinales sur une scène de crime n'étaient plus de son âge ! Un gel des lieux venait d’être mis en place, et la police scientifique s'activait à prendre des photos d’un corps affalé sur le sol, situé devant les deux fauteuils des mariés, tandis que d’autres experts traçaient des croquis minutieux des moindres recoins de la salle. Gratime attendit que la collecte des indices se termine, avant de commencer son enquête.
Au moment où il se pencha sur la dépouille, il eut un brutal mouvement de recul. Réaction plutôt surprenante de la part d'un commissaire de police en fin de carrière, car il en avait vu, et à la pelle, des atrocités dans son gagne-pain ! Certes, le cadavre dégageait une odeur âcre fichtrement repoussante, mais, sous les yeux de l’officier, se dressait une scène à dérouter un camion-citerne. Un corps de femme, recroquevillé sur lui-même, décharné telle une momie égyptienne, flottait dans un chemisier en soie crème aux rayures lilas et dans une jupe imprimée pied-de-poule rouge et blanc. « Peuchère, quelle faute de goût » pensa-t-il, lui si à cheval sur l’accord idéal « couleur et motif » de ses cravates et de ses chaussettes. Une paire de Richelieu vernis noirs et à talons gisait à quelques centimètres de là. Les pieds dénudés de la défunte ressemblaient à de vieux bonbons au caramel desséchés. Ses mains crispées semblaient vouloir attraper le néant. Ses cheveux filasse, mi-longs, étaient hérissés comme si elle venait de s’électrocuter. Ses yeux vidés de leur humeur aqueuse sortaient de leurs orbites. Ses joues couleur cendre étaient maculées de filets de sang étonnamment frais. Un trou remplaçait sa bouche et Gratime comprit tout de suite qu’un cri d’effroi s’en était échappé tout juste avant qu’elle ne passe l’arme à gauche. Abasourdi, il se redressa et alla s’entretenir avec un de ses agents. D’après ce dernier, c’était la femme de ménage qui l'avait découverte ce matin-là à 5 heures. Malgré son état, le corps avait pu être identifié par le gardien de nuit. La victime, madame Jacqueline Durieux, la cinquantaine bien enclenchée, était une adjointe au maire de Toulouse. Il déclara l’avoir croisée la veille vers 22 heures dans l’escalier d’honneur. Intrigué, il lui avait demandé ce qui l’amenait en ces lieux si tardivement : elle lui avait répondu qu’elle venait récupérer un objet personnel oublié dans la Salle des Illustres. De ne pas l’avoir revue quitter le Capitole, ne l’avait pas surpris : il était trop occupé à débusquer une souris dont il avait eu le signalement dans l’après-midi. Suite aux premières constatations sur place, le médecin légiste déclara à Gratime que l’heure du décès était indéfinissable dans l’immédiat. Quant à son origine, il était des plus complexes. Une autopsie au laboratoire permettrait d’en savoir plus, du moins, c’est ce qu’il espérait. Gratime n’en apprit pas plus.
À 8 heures 30, de retour au commissariat, encore très mal à l’aise après son face à face avec le cadavre, il alla direct aux toilettes régurgiter ses trois expressos. Ensuite, il s’écroula dans le siège de son bureau sur lequel une pile de photos du corps de cette femme l'attendait. De toute sa carrière de policier, il n'avait jamais eu affaire à un crime aussi macabre. Il attrapa sa poubelle et vomit de nouveau. Mais, cette fois-ci, de la bile. Un peu délesté de ses émotions, il posa ses deux mains à plat sur ses cuisses tout en inspirant profondément. Sa façon à lui de se ressaisir, de se concentrer et de mettre de côté ses états d'âme. Soudain, une sensation étrange lui parcourut l'échine avant de s'installer dans son esprit. Il se rappela, alors qu'il franchissait le bandeau jaune pour quitter la Salle des Illustres, avoir senti une présence collée à lui ainsi qu'un souffle de vent glacé sur la nuque. Il s’était retourné brutalement. Personne ne se trouvait derrière lui. Ses collaborateurs commençaient à ranger leurs matériels au fond de la pièce, bien loin de lui.
Il passa une bonne partie de la journée le nez plongé dans le dossier du meurtre. Journée ponctuée par des interrogatoires des proches de la défunte, de ses collègues de travail et de la mairie. Fin limier, il n’eut aucun soupçon vis-à-vis de l’un d’entre eux.
Vers 21 heures, un élément le perturba. Il décida de se rendre encore une fois au Capitole. Devant l’entrée de la Salle Gervais, Gratime tendit sa brème pour la montrer au policier chargé de surveiller le lieu du crime. Sans scrupule, il déchira d’un coup sec les scellés de la grande porte de la Salle des Illustres. Le condé fit mine de ne rien avoir vu et s’éclipsa, prétextant une envie pressante et une pause syndicale pour aller cramer une cigarette.
En fait, lors de l'inspection du corps de madame Durieux, Gratime avait remarqué qu'une seule boucle d’oreille pendait à son lobe racorni. Plus exactement une dormeuse sertie d’un œil-de-chat. Il avait reconnu de suite de quelle pierre il s’agissait, étant féru de gemmologie. Il passa au peigne fin la salle tout en se disant que son initiative était stupide, car son équipe d'enquêteurs avait certainement procédé à la recherche du bijou et, vu leur efficacité, il aurait déjà été retrouvé. Mais c’était plus fort que lui, il devait absolument mettre la main dessus.
Il eut beau chercher, aucune trace de cette boucle d’oreille. Fatigué et découragé, il cessa sa quête. Tout à coup, il sentit une deuxième fois la présence mystérieuse tout près de lui en même temps qu’un nouveau souffle glacé dans sa nuque.
Il se retourna aussitôt. Derrière son dos, se dressait une statue dans une alcôve. Elle représentait une femme vêtue d’une robe ample, et son bras gauche levait un voile au-dessus d'elle. Sur son épaule droite était posée la dormeuse manquante. Intrigué de ne pas l'avoir aperçue auparavant, Gratime approcha deux doigts avec délicatesse afin de la récupérer comme s’il voulait cueillir une cerise. Soudain, la statue d'albâtre bondit hors de sa niche. L'étonnement, accompagné de frayeur, le figea sur place. À l’aide de ses mains immaculées, elle lui saisit la gorge, mais sans vraiment la serrer. La chose le scruta de ses yeux sans iris dans lesquels il vit de la fureur. Des frissons lui parcoururent le corps des pieds à la tête. Dans son crâne résonna un interminable hurlement. Elle plaqua sa bouche glaciale contre la sienne et d’un baiser puissant, elle aspira tout son oxygène ainsi que son âme qu’elle cracha par terre en ricanant. Vide tel un œuf gobé, Gratime s'effondra sur lui-même. Son affaissement sur le parquet déclencha un bruit sec comme si un sac poubelle bourré de vieux ossements venait d’y atterrir. Ainsi fut la fin du commissaire Gratime dans l’exercice de ses fonctions.
La statue entama alors une danse du voile des plus gracieuses autour du cadavre tout en poussant des rires diaboliques entrecoupés par une mélopée. Puis, elle se pavana dans toute la Salle des Illustres en esquissant des pas chassés avant de rejoindre son renfoncement. Elle y reprit sa posture de marbre, l’air de rien.
Tant de décennies prisonnière dans cette salle ! Tant de décennies recluse dans son alcôve ! Tant de décennie sans reconnaissance ! Il y a de cela très longtemps, en l’époussetant à l’aide de son plumeau, une femme de ménage délogea la plaque de bronze qui l’identifiait et la dissimula dans la poche de son tablier à la hâte en se disant qu’elle devait avoir de la valeur. Depuis, aucune autre inscription ne la remplace.
La plupart du temps, les humains passent devant elle sans la remarquer, trop préoccupés à prendre place sur une des chaises en bois doré et en velours rouge pour assister à un mariage. Du coup, sans vergogne, ils omettent de la saluer. Plus vite la cérémonie est terminée, plus vite ils vont s’hydrater le gosier. Rares sont les individus qui contemplent sa grâce et sa noble façon. Si un touriste ou un amoureux de l’Art s’intéressent d’un peu plus près à elle, ils sont dans l’incapacité de l’identifier et de connaître son créateur. Elle et son sculpteur ne figurent même pas dans les brochures éparpillées sur une table à l’entrée de la Salle Gervais. Quel affront ! Alors, elle, l’inconnue désespérée, s’est promis une chose en cette matinée du 18 mai 1992 : perpétrer des meurtres dans les salles d’apparat du Capitole afin de se venger de l’indifférence de ces goujats. Pour rajouter un côté dramatique à son serment, elle décida d'infliger son châtiment les nuits de pleine lune, et ce, jusqu'au moment où elle jugera bon de se « dévoiler ». Ainsi, elle redeviendrait ce qu’elle avait toujours été : une œuvre distinguée du nom de "Tragédie" et sculptée par Théodore Rivière pour l’éternité.

Extrait d’un article paru dans la revue ésotérique « Parasciences » rubrique « astronomie » :
"Phénomène exceptionnel : le mois de mai 1992 a été marqué par deux pleines lunes...deux nuits d’affilée !
Grâce à un événement lunaire spécial qui ne se produit que très rarement, l’arrivée de deux pleines lunes a eu lieu coup sur coup durant le mois de mai 1992, soit le 18 mai et le 19 mai... ce qui a pu avoir une forte influence sur nous... La lune du 18 mai a été nommée la « lune de la louve »... On associe la « lune de la louve » au fait de prendre le temps de réfléchir pour accomplir une mission. Quant à la lune du 19 mai, il s’agit de « la lune bleue » et elle a été particulièrement visible parmi ceux qui ont scruté le ciel ce soir-là, car elle est apparue comme une éclipse lunaire totale ou une lune de sang... »
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