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Le musée du rêve

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Newydd

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Un jour, c’était la nuit. Les chats-huants ululaient plaintivement dans l’obscurité. Magnolia ne parvenait pas à trouver le sommeil. Elle était triste, car elle ne pouvait plus rêver, et sa psy, spécialiste de l’interprétation des rêves était mécontente. Elle en avait profité pour augmenter sournoisement ses tarifs de vingt-cinq pour cent. Heureusement, une baisse récente de vingt pour cent atténuait un peu le choc.
Magnolia, jeune femme à la beauté fragile, mais au caractère bien trempé (elle le passait chaque matin sous l’eau du puits, ce qui était bien suffisant à son âge), était préoccupée. Soudain, elle se rappela un prospectus étrange trouvé dans sa boîte aux lettres un jour où la pluie était mauve et tiède, ce qui ne l’avait pas vraiment surprise, le temps se prêtant ce jour-là à toutes les fantaisies.
« Où donc ai-je caché cette pub ? » s’écria-t-elle en roulant terriblement les r, par jeu bien sûr, car son accent était en réalité délicieux.
« Ah, la voilà ! »
Elle venait de la découvrir sous la pile de bons de l’emprunt russe qui avait ruiné son arrière grand mère au début du siècle dernier. Elle les conservait soigneusement car elle était sentimentale, mais aussi dans l’attente d’un improbable retournement de situation.
Ce qu’elle ignorait, c’était que la situation en question n’était constituée que d’une seule face, dite capitalistico – libérale – conservatrice, donc taillée d’une pièce dans l’airain le plus dur, et que même en se retournant, elle ne changerait pas. C’était en réalité un ruban de Moëbius, et la pauvre enfant ne pouvait pas le savoir, mais ceci est une autre histoire.
Le prospectus en question invitait à visiter le musée du rêve.
Curieuse, elle décida de s’y rendre sur le champ, avec l’espoir un peu naïf d’acquérir une petite boîte d’une demi-douzaine de rêves, enfin si ses moyens le lui permettaient.
Mais comment s’y rendre ? Le prospectus donnait les indications idoines :

1. Sortez de votre domicile.
2. Gagnez la rue la plus proche.
3. Plantez-vous au bord du trottoir.
4. Fermez les yeux.
5. Désirez plus que tout au monde visiter le musée.

Elle sortit de chez elle vêtue de sa jolie robe en voile de plexiglas multi-irisé, légère comme une aile de papillon, et se planta au bord du trottoir en bas de son immeuble. Elle ferma les yeux, et pensa très fort au musée et à la visite sûrement très intéressante qu’elle y ferait.
Elle sentit soudain une curieuse sensation de déplacement. Elle rouvrit les yeux : elle était dans un cocon rose et blanc, strié de filaments dorés, dont l’intérieur rappelait un peu celui d’un bus de la régie des transports de la ville. Sauf qu’à l’intérieur, on n’aurait pu trouver le moindre angle droit, ni la moindre surface métallique et froide. Il était décoré tout en couleurs pastels, et empli d’odeurs suaves, dont la plupart lui étaient inconnues.
Le paysage défilait derrière les sortes de hublots qui tenaient lieu de fenêtres. Il lui parût étrange, mais charmant : une profusion de fleurs aux couleurs éclatantes, du vert tendre, des arbres, une myriade de papillons et d’oiseaux qui chantaient des mélodies absolument sublimes.
Elle ferma les yeux à nouveau, bercée par le doux balancement de ce curieux moyen de transport. Quand elle les rouvrit, elle constata qu’elle n’était plus seule. Bien qu’elle ne connaisse pas les quatre ou cinq autres personnes qui voyageaient avec elle, elle eût la sensation d’être capable de les aimer, et même de pouvoir s’en faire des amis.
Au bout d’un laps de temps qui ne lui sembla ni court ni long, le bus (il faut bien l’appeler ainsi, faute de nom mieux approprié) s’ arrêta sur une immense esplanade de marbre bleu, vert et or. Disséminées un peu partout, elle vit des statues à l’effigie de tous les gens qu’elle aimait, ou qu’elle avait aimés dans sa courte vie. Elles avaient l’air de lui sourire, ce qui lui donna une pêche d’enfer ! Des dizaines (ou peut-être des centaines, elle ne pouvait toutes les compter) de fontaines étaient si habilement positionnées que de n’importe quel endroit de ce parvis féérique, le murmure de l’eau qui en jaillissait composait une œuvre magistrale. En ce moment même, elle percevait les accords de la Danse Hongroise n°1 de Brahms.
Au loin, un étrange bâtiment de forme ovoïde, mais sans contours nettement définis, se dressait au dessus d’une épaisse forêt d’un vert profond.
Elle s’avança hardiment. Toutes ses craintes, toutes ses inhibitions s’étaient envolées depuis l’instant où elle avait pris pied sur le trottoir en bas de son appartement.
Elle était presque arrivée. En cheminant à travers les fontaines et les statues, elle avait successivement entendu quelques mesures de Schubert, quelques accords mélancoliques de la Valse Triste de Sibélius, un extrait du Prince Igor de Borodine, les danses polovtsiennes, ainsi que d’autres airs qu’elle avait reconnus sans toutefois pouvoir les nommer. Elle s’était assise un instant sur un banc pour écouter l’intégralité du Chant à la Lune de Rusalka, un de ses airs d’opéra préférés. Puis, comme mue par une force irrésistible, elle avait continué d’avancer vers le musée.
La forêt qui entourait le bâtiment paraissait impénétrable. Elle en fit lentement le tour, constatant de près que celle-ci comportait une infinité de nuances de vert, certaines dont elle n’avait même jamais soupçonné l’existence. Des fragrances de sous-bois, de champignons, de fruits mûrs lui chatouillaient les narines. C’était comme si ses sens étaient exacerbés.
Après un tour complet du musée sans avoir décelé la moindre ouverture dans le rempart végétal, elle ressentit une légère frustration. Aussitôt, la forêt devant elle s’écarta, dévoilant un petit chemin sinueux, et un splendide perroquet aux couleurs incroyables vola vers elle. Il l’invita d’une voix rauque à la suivre. Elle s’enfonça à sa suite sur le sentier. Le sol était couvert d’une herbe tendre et par endroits d’un épais tapis de mousse et d’aiguilles de pins parfumées. Elle constata avec stupeur que ses chaussures se mettaient à fondre. Bientôt, elle se retrouva pieds nus. La sensation de douceur était si intense qu’elle crût défaillir de plaisir.
Au bout du sentier, elle arriva devant la porte. Ce n’était d’ailleurs pas une véritable porte, mais une sorte de rideau de minuscules perles d’eau, irisées à la manière d’un arc en ciel. Quand elle le franchit, elle sentit sur sa peau un léger picotement, puis aussitôt une délicieuse fraîcheur. A l’intérieur, un paon l’accueillit en déployant sa roue magnifique.
« Léon ! Léon ! As-tu ton billet ? »
Bien entendu, elle n’avait pas de billet, à l’exception du prospectus qui l’avait menée jusqu’en ce lieu mystérieux. Elle le tendit au majestueux volatile, tout en songeant :
« Comme il est beau ! »
Le paon, qui lisait dans ses pensées, lui expliqua que le prospectus ne remplaçait pas le ticket d’entrée qu’elle aurait dû présenter, mais qu’il allait quand même la laisser passer. En effet, l’appréciation sur son apparence lui avait fait très plaisir, il était si vaniteux ! Et après tout, ce n’était qu’une petite entorse à un règlement qui d’ailleurs n’existait pas. Il s’effaça pour la laisser pénétrer dans la grande salle qui s’ouvrait devant elle.
La pièce possédait des proportions gigantesques. Les murs étaient en opaline iridescente, et leur couleur changeait au gré des humeurs des visiteurs. Si ces derniers étaient tristes, les cloisons se paraient de toutes les nuances de gris, avec toutefois une légère tendance à privilégier l’éclat du mercure, le brillant du feldspath, la moire de l’aluminium poli. Si, par contre, ils étaient gais et heureux, alors c’était un bouquet de corail, de nacre, de jaunes éclatants, de vermillon, de grenat, que sais-je encore !
Le paon, à côté d’elle, lui murmura :
« Tu es dans la salle des grands rêves de l’humanité. »
Elle comprit qu’il allait lui servir de guide, et résolut d’écouter attentivement ses explications. Après tout, c’était la première (et peut-être la seule) fois qu’elle visitait un musée du rêve.
Ici, pas de tableaux accrochés aux murs, pas de projections de photos ou de films, pas de sculptures sur des socles en marbre, mais des images qui flottaient devant ses yeux émerveillés, comme des hologrammes. A chaque fois qu’elle tournait la tête, une scène nouvelle se dévoilait.
Elle vit ainsi une foule immense d’hommes et de femmes noirs et blancs mêlés qui chantaient à l’unisson, en se tenant par la main, tandis que l’image de Martin Luther King apparaissait en filigrane, et que sur le fronton de la grand maison blanche en arrière plan les mots célèbres, « I have a dream ! », s’inscrivaient en lettre d’or.
Plus loin, un adolescent chinois s‘avançait vers une colonne de chars. A chaque pas qu’il faisait dans sa direction, un à un les chars de la colonne se soulevaient lentement dans les airs et se transformaient peu à peu en cerfs-volants de couleurs vives et de formes diverses, papillons, colombes, aigles, dragons, libellules. Leurs ficelles pendaient mollement jusqu’à ce que des nuées d’enfants les saisissent et s’enfuient avec en riant.
Plus loin encore, elle vit un homme de haute taille et de belle prestance qui marchait seul dans le désert. Sous la trace de ses pas poussaient des fleurs éclatantes de beauté ou jaillissaient des sources fraîches.
De nombreux fragments de rêves envolés dansaient devant elle : des hommes bâtissant des cathédrales de leurs mains crevassées, un homme portant une petite barbiche et un keffieh à carreaux rouge et blanc serrant la main d’un homme en costume, tandis qu’à l’arrière plan, des milliers de gens avaient le cœur gonflé d’un immense espoir de paix, des murailles qui s’écroulaient,...
Son cœur se serra devant tant de rêves perdus ou dévoyés. Aussitôt, les murs devinrent gris, d’un gris profond, presqu’anthracite, parcouru de filaments ondoyants noirs et pourpres.
Le paon l’entraîna rapidement vers un couloir au fond de la grande salle. Il était baigné d’une chaude lumière dorée, qui créait une atmosphère apaisante.
De chaque côté de ce long couloir, elle pouvait voir une multitude de petites portes. Elle essaya d’ouvrir la première, mais elle ne pût y parvenir. Son guide lui expliqua que chacune des salles derrière ces portes contenait les rêves d’une personne en particulier. Nul autre que cette personne-là ne pouvait pénétrer dans une pièce ne contenant pas ses propres rêves. Une seule exception était admise à cette règle intangible : les amants, dont la fusion des cœurs et des corps était totale, avaient la possibilité d’accéder aux rêves l’un de l’autre.
« Mais, ajouta le paon, à ma connaissance, ce cas ne s’est encore jamais produit ! »
Magnolia était désespérée :
« Il y a si longtemps que je n’ai pas rêvé, dit-elle. La pièce qui est censée contenir mes rêves doit être vide, ou alors, elle n’existe même pas ! »
« Rassure-toi, dit le paon, chacun de nous rêve, même s’il n’en est pas conscient, et s’il ne se souvient pas de ses rêves une fois éveillé. Toi aussi, tu as rêvé, et tu rêveras encore. Tu es si jeune ! »
« Mais alors, où est la salle qui me correspond ? » demanda Magnolia.
« Ferme les yeux, et laisse toi guider par ton cœur » répondit le paon.
Et sur ces mots, il disparût.
Magnolia ferma les yeux, et laissa son esprit vagabonder. Elle perçut des images très douces de son enfance, de la grande maison où elle jouait pendant les vacances avec ses cousins, ses cousines, ses frères et ses sœurs. Elle sentit l’odeur des tartes aux mirabelles que préparait sa grand-mère et qui cuisaient dans le four de l’imposante cuisinière à bois. Elle vit son père et sa mère, la main dans la main, qui souriaient en contemplant les jeux des enfants. Elle eut même un moment la sensation presque réelle de caresser son petit chat, Caramel, qu’elle avait tant aimé.
Une sonnerie la tira de ses pensées. Elle ouvrit les yeux. A sa grande surprise, elle constata qu’elle était couchée dans son lit. Elle jeta un coup d’œil sur son réveil : c’était bien lui, le coquin, qui venait d’émettre cette sonnerie importune. Mais elle dût se rendre à l’évidence : il avait raison, il était temps de se lever.
Un peu étourdie, elle se laissa flotter quelques instants dans le souvenir de cette visite incroyable, dont elle se rappelait chaque détail très clairement. Avait-elle été réelle, ou n’était-ce qu’un rêve ?
C’est alors qu’elle comprit : elle avait rêvé ! Cela faisait si longtemps ! Elle sauta du lit, toute guillerette, et se prépara pour une nouvelle journée dans un état d’exaltation comme elle n’en avait pas connu depuis des lustres.
Quand elle se planta sur le trottoir en bas de chez elle pour attendre le bus qui allait l’emmener au centre-ville, elle éprouva une curieuse sensation. Mais c’est bien l’autobus de tous les jours qui arriva à l’heure prévue, avec son numéro quinze éclairé au dessus du grand pare-brise, les publicités tapageuses sur ses flancs et son chauffeur habituel, un gros homme jovial avec sa drôle de moustache en guidon de vélo. Légèrement déçue, elle monta, s’assit à sa place habituelle, et, un petit sourire rêveur éclairant son visage, elle laissa la machine l’emporter vers un destin qu’elle pressentait plein de promesses.
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Image de Grenelle
Grenelle · il y a
Mes compliments au conservateur du musée
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Image de Newydd
Newydd · il y a
Merci, c'est sympa. J'espère que vous avez voyagé agréablement avec mon héroïne.
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