Le mur et le voleur de fruits

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Jury

J'ai toujours adoré inventer des histoires. Certaines se dessinent et se regardent, d'autres s'écoutent ou se parlent. Certaines restent des rêves sans matière ou un cheminement incohérent de ... [+]

Cela va faire un an que le médecin a dit que Lotte a un cancer en phase terminale. Un an que la pauvre femme attend que la maladie fasse son œuvre et qu'elle observe le bout de mur qui masque la vue de sa fenêtre. Elle n'a jamais voulu qu'on l'enlève. Ses enfants, ses petit-enfants ne comprennent pas.
Ce mur c'est sa seule excuse de ne pas voir le petit garçon qui avait l'habitude de voler des fruits dans son jardin. A l'époque où il y avait une clôture at une haie à la place de ce mur de béton gris.
La première fois que Lotte a aperçu le petit voleur, les fleurs embaumaient. Elle faisait des confitures de fraises et des tartes aux framboises pour ses voisins. Le bambin qui a glissé sa main entre les planche de la palissade pour attraper les premières mûres savait à peine marcher. Cela avait fait rire Lotte que le petiot sache déjà quelle gourmandise violette se cachait entre les tiges épineuses du roncier. Bien sûr la menotte n'était pas sortie indemne de son excursion en terre inconnue. Mais les yeux brillants de l'enfant avaient pétillés et promis de revenir.
Lotte avait souvent pesté contre les enfants du voisinage qui se faisaient la courte échelle pour pouvoir attraper les délices sucrés pendus à ses arbres. Mais avec le petit rouquin elle faisait une exception. Il semblait avoir compris qu'elle ne le rabrouerait pas ce qui ne l'empêchait pas de se sauver en courant et en riant dès que son larcin était consommé.
Saisons après saison le petit garçon avait grandi et découvert toutes les couleurs et saveurs du jardin de Lotte. Elle avait trouvé une certaine consolation à voir cet enfant insouciant qui ressemblait tant à son fils ainé jamais revenu de la guerre. Bien sûr ses autres enfants avaient survécu, ils étaient en train de fonder leurs propres familles et d'apprendre à vivre avec la paix. L'équilibre semblait avoir été trouvé entre les vainqueurs même si parfois les tensions agitaient les grands discours des silhouettes sur le petit écran noir et blanc de la jardinière.
La dernière fois que Lotte a vu la frimousse recouverte de tâches de sons il faisait chaud. Les oranges avaient un goût amer mais leur odeur entêtante faisait lever la tête de tous les passants vers les branches recouvertes de feuilles brillantes.
Mais souvent elle a entendu sa voix. Elle a vu les lourdes branches qui dépassaient du nouveau mur s'allégeaient après le passage de son rire. Parfois elle se joignait à lui et s'étant découvert une passion commune pour la poésie lançait quelques rimes vers le ciel. Il répondait avec les dernières poésies qu'il avait appris à l'école.
Puis le rire s'était fait plus rare. Les alexandrins, les sonnets ont été remplacés par le pas cadencé des bottes militaires. Les branches sont restées lourdes pendant que les fruits pourrissaient.
Vingt ans ont passés.
C'était au milieu d'une nuit qui sentait les pommes que Lotte s'est réveillée en sursaut. Un bruit insolite venait du mur. Une voix qu'elle ne reconnaissait pas était en train de parler.
La matrone reconnu un des poèmes qu'elle récitait avec ses enfants quand ils étaient dans le jardin, un poème qu'elle a fréquemment répété seule ensuite. Et qui est devenu le code de paix entre elle et le voleur de fruit, même après que le mur les empêche de se voir.
Lotte porte une main tremblante à sa bouche avant de reprendre les mots qu'elle n'a pas prononcé depuis vingt ans. La voix grave lui est inconnue tout comme les inflexions tristes et le ton empreint de douleur. Mais le jeune homme qu'elle devine, appuyé contre le mur, les cheveux roux en bataille, tendant une main vers une sphère juteuse, a toujours le même accent et butte sur les mêmes mots qu'avant.
Soudain un cri d'alarme, les bottes frappent le pavé dans un rythme affolé. Trois coups de feu claquent dans la nuit et la voix qui accompagne la sienne se tait. Un poids s'effondre sur les feuilles d'automne qui recouvrent le sol d'un épais tapis.
Lotte retient sa respiration et tend l'oreille. Des voix d'hommes sèches autoritaires brisent l'attente. Des ordres fusent, une réprimande pour le veilleur. Deux autres sont chargés de prendre le corps et de l'emmener. Les pas s'éloignent et Lotte reste là les yeux levés vers la branche qui a repris sa forme, plus légère. La plus belle pomme de l'année n'est plus là.
L'année suivante des gens sont venus dans son jardin pour détruire le mur. Ils riaient et chantaient des hymnes à la liberté. Elle leur a demandé de laisser le bloc contre le grand pommier. Les jeunes ont haussé les épaules et ont fait tomber le reste, écrasant les ronces, les fraises et cassant les branches de l'oranger.
Aujourd'hui Lotte veut voir derrière le mur. Elle se lève avec difficulté, forçant ses membres rongés par le cancer à lui obéir et sort dans le jardin, son regard fixé sur le monstre gris. Le pommier a continué de pousser et ses racines ont déformés le mortier, créant de longues lignes qui fendillent le dernier pan de mur qui sépare son jardin de la rue. Des rais de lumière pale passent au travers illuminant les premières feuilles d'un nouveau pommier. L'une des feuilles prend une étonnante couleur rousse sous les rayons du soleil levant.
Avec un sourire enfin apaisé, Lotte passe de l'autre côté.
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