Le mur

il y a
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Quand je n'apprends pas à lire à des enfants, quand je n'épluche pas de carottes, quand je ne fais pas réciter des tables de multiplications, quand j'arrive à me faufiler entre les minutes  [+]

Moussa était assis par terre, sur ma gauche. Je venais de le punir, son pied ayant une fois de plus volé dans des tibias qui n’étaient pas les siens pendant que je rappelais les règles du ballon prisonnier. Il était appuyé contre le mur, menton rentré, les yeux fixes.
« Enlève ta capuche, Moussa. »
Il ne tourna pas la tête.
« Ta capuche !"
Mouvement brusque du cou, et la capuche glissa un peu vers l'arrière. Son regard était toujours cramponné au banc d'en face. J'avais envie de le gifler. Mes aboiements destinés à lui faire enlever sa capuche n'étaient pas très différents d'une paire de claques, je crois qu'il le savait aussi bien que moi.
Lara sortit du terrain en boitillant. « Maître, j'ai mal à la cheville. » Elle s'assit le long du mur, suffisamment loin de Moussa pour ne pas avoir à lui parler. Quand il se mit à racler les talons de ses baskets dans les graviers, elle le regarda à la dérobée en fronçant les sourcils, attendant sans doute une réaction de ma part.

La partie allait se terminer, et j'étais en train de me pencher vers Moussa pour lui demander s'il était prêt à aller jouer sans frapper personne, quand je vis un homme appuyé contre le portail. Moussa tourna la tête dans la même direction que moi. Nous étions les seuls à le voir : Lara qui venait de se rapprocher du terrain pour encourager son équipe, et la haie de thuyas le cachait au reste de la classe..
Je l'avais reconnu, il avait un survêtement râpé, comme la dernière fois, le matin où je l'avais trouvé dans la classe en arrivant. J'avais sursauté et sans s'excuser de m'avoir fait peur, il avait dit : « je suis le papa de Moussa, je voulais savoir comment ça se passait pour lui. » J'avais passé une mauvaise nuit parce que ma fille dormait mal à cette époque-là et j'avais mis plusieurs secondes à lui répondre. N'importe quel père de n'importe quel élève aurait pu poser cette question. Je dis : "oui, je vous demande une minute, asseyez vous si vous voulez".
Sur l'étagère du fond, les pochettes en carton au nom de chaque élève avec leurs dossiers scolaires, il fallait que je les complète entre midi et deux. Ce sont les pochettes qui m'y ont fait penser. Dans celle de Moussa, il y avait une copie du dossier des services sociaux, qui mentionnait son placement en famille d'accueil, un peu moins de deux ans auparavant. Un tableau récapitulatif de sa scolarité indiquait qu'il avait effectué les classes de maternelle à Brest. Puis une première année de Cours Préparatoire, commencée dans la Seine-Maritime et terminée à l'école des Noyers, 200 km au Sud. Je me souvenais du jour où le directeur l'avait accompagné dans la classe voisine de la mienne, avec son cartable neuf. On était en mars, il était le seul enfant de l’école à avoir un cartable neuf. J'avais compris après que le cartable avait dû être acheté par la famille d'accueil, comme un viatique pour la vie nouvelle.

Il était presque huit heures et quart, il fallait que je descende dans la cour pour surveiller les premiers enfants arrivés, et je n’avais aucune idée de ce que je pouvais dire à ce type. S’il était là, sans que personne ne m’en ait averti, c’était probablement parce qu’il n’en avait pas le droit. Et s’il avait perdu la garde de son fils, c’était probablement parce qu’il n’avait pas été le père qu’il aurait dû être. Impossible de me souvenir de la moindre procédure à appliquer dans ce cas-là. La seule chose à faire était de descendre dans le bureau du directeur, et de clarifier les choses. C’est ce que je commençais à expliquer, juste avant de réaliser que le directeur était en réunion à l’extérieur de l’école pour la journée. Bientôt huit heures vingt, j’étais toujours coincé entre mon bureau et l’étagère, je n’avais pas réussi à articuler une phrase sensée depuis cinq minutes et le père de Moussa ne me lâchait pas des yeux, mâchoires crispées.
« - Vous voulez savoir comment ça se passe à l’école ?
- Oui. C’est moi son père.
- Mais il ne vit pas avec vous, c’est bien ça ?
- Non. »
Le type me défiait maintenant du regard et du menton. Après tout, qu’est-ce que je risquais à lui parler des résultats scolaires de Moussa ? Est-ce qu’il pouvait s’en servir pour faire du mal au gamin ? De toutes façons, il devait avoir bien d’autres possibilités de lui faire du mal.
«  - Il a fait des progrès en français, il lit mieux qu’au début de l’année. C’est toujours assez dur pour lui en mathématiques, par contre.
- Il parait qu’il y a des grands de l’école qui l’embêtent. Il dit ça.
- Ca arrive qu’il y ait des conflits dans la cour, oui.
- Il doit pas se laisser faire. Les autres ont pas à l’embêter.
- Oui, je comprends...Je comprends que ça vous inquiète. Mais vous savez, à l’école, les enfants n’ont pas le droit de rendre les coups. »
Il m’a regardé encore, puis a tourné les yeux vers la fenêtre. Je venais de lui faire une leçon de catéchisme scolaire, je pouvais être fier de moi. Il sortait peut-être de prison, ou était sur le point d’y retourner, et moi j’étais en train de lui dire, d’une voix étouffée par la peur, que son fils n’avait pas le droit de rendre les coups ; sans oser préciser que le plus souvent, c’était Moussa qui frappait le premier.

Il regardait toujours dehors, en posant machinalement son poing serré sur la table contre laquelle il avait appuyé sa jambe. Il avait l’air moins en colère, et plus triste encore. Comme s’il avait eu de l’espoir, ce matin, en entrant dans la classe, et qu’il comprenait maintenant que rien n’allait changer.
La sonnerie de 8h30. Pourvu que quelqu’un soit allé surveiller la cour à ma place.
- Je suis désolé, il faut que j’aille chercher les élèves.
- Ouais.
Il se dirigea lentement vers la porte.
- C’est pas la peine de lui dire que je suis venu. Ni à la famille d’accueil.
Il dit ça sans hargne, sans menace. J’ai repensé brutalement à un incident de la semaine précédente, Moussa s’était battu avec un autre enfant, et avait été forcé à rentrer dans le couloir. Il criait en tapant du poing sur le mur, je le regardais faire en éloignant les élèves curieux et en attendant qu’il se calme. Du fond de sa rage, il disait, dents serrées : « je vais le dire à mon père, il va leur fracasser la tête ».
Et voilà que le fracasseur de têtes se tenait sur le seuil de ma classe, et s’en irait en rasant les murs. J’aurais voulu lui dire encore quelque chose, ça avait l’air tellement lourd ce qu’il portait sur les épaules. Mais comment peut-on consoler quelqu’un dont on ne sait rien ?



Les baskets de Moussa ne faisaient plus de bruit. Il fixait son père. L’équipe des écureuils venait de pousser un cri de victoire, il fallait que je fasse quelque chose avant que les vingt-cinq gosses ne courent dans notre direction. J’attrapai le ballon, et sifflai le début de la deuxième manche.
Moussa n’avait pas bougé, le cou raide et tordu, comme si sa joue gauche était collée au mur.
Pendant que j’avançais jusqu’au portail, le père et le fils ne se lâchèrent pas des yeux. Au moment où j’arrivais à sa hauteur, il braqua son regard sur moi. Il fallait que je parle tout de suite pour éviter d’entendre sa voix. Vous ne pouvez pas. Bonjour. Mais désolé vous ne pouvez pas rester là. Partez maintenant. Le même regard que le gosse, le menton qui s’enfonce dans le col.
Il fit quelques pas en arrière et disparut derrière l’angle de l’allée. Moi aussi je reculais en regardant le portail, jusqu’à ce que je me cogne contre le mur en arrivant à la hauteur de Moussa. Il fixait à nouveau le banc, capuche sur la tête.
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Geny Montel · il y a
Une situation délicate... Un très beau texte !
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Estelle · il y a
Merci beaucoup !
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Guy Bellinger · il y a
Un cas social évoqué sobrement, presque en creux. Malgré le peu d'éléments dont on dispose, on devine pourtant le drame familial : le père violent (mais pas sans cœur), probablement en délicatesse avec la loi, et le fils, meurtri par les circonstances, boule de révolte toujours prête à imploser. Est bien mise en avant également la difficulté de l'enseignant à gérer ce type de problèmes. Et son impuissance à aider malgré sa bonne volonté. Le dernier plan, comme on dirait pour un film, voit Moussa, les dents serrées, la capuche de retour sur sa tête : rien n'est réglé.
Un beau texte qui me rappelle des oeuvres cinématographiques mémorables sur le sujet : "Les 400 coups", "L'enfance nue", "La tête haute"...

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Estelle · il y a
Rholàlà, vous me faites rougir. Si seulement ça pouvait ressembler, même de loin, aux 400 coups ! Un grand merci en tous cas pour votre commentaire attentif et sensible.