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Le Moulin Bleu

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Camille-Marie

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On l'avait trouvée là, raide devant son bol de café. Lui, à côté, qu'est-ce qu'il pouvait y faire ?
Puis tout était allé très vite. Marie Thérèse enterrée, les enfants avaient fermé la maison et on l'avait oublié.
Il en avait profité pour regarder autour de lui. Il avait souvent eu l'occasion de scruter l'absence et le silence. C'était bizarre, enveloppant, pesant et flottant tout à la fois.
Il jeta un œil sur le buffet années soixante en formica jaune aux poignées chromées. La photo du petit fils mort à moto, une petite branche de buis piquée dessus. La corbeille à fruits, dentelle d'inox dérisoire.
Sur la table, des exemplaires de l'Est Républicain bien pliés, une toile cirée avec ses moulins à café et sa petite brûlure dans un coin. Des moulins... Ca lui rappelait son « tatouage ».
Il était né dans la vallée de la Loire, à Gien exactement, dans une famille d'artisans. Il avait passé pas mal de temps avec son père dans l'atelier. Il le regardait, entouré de ses frères et sœurs : habile qu'il était le paternel !
Puis un jour, il avait dû quitter la boutique. Avec son moulin tatoué sur le torse, il avait rencontré un certain succès. Un moulin, ça fleure bon l'été, le blé, la campagne, le vent et la liberté. Il ne savait plus trop comment, il avait atterri chez Marie Thérèse. Cela faisait maintenant trente ans....
Ils s 'étaient habitués l'un à l'autre ; elle ne le regardait plus mais elle savait qu'il était là, immuable, rassurant même s'il commençait à se faire vieux à présent.

XXX
Quand il a enfin quitté la maison, on l'a planté là dans une voiture, perdu, ko. Qu'allait il devenir ? Elle parlait toute seule la vieille, mais ça lui faisait une présence. Chaque matin, le rituel du café, le journal, la cuillère qui tourne dans le bol... C'était ça son foyer.
Mais il fallait qu' il aille de l'avant.C'était comme ça la vie !
On venait de le changer de véhicule. Ca tombait bien. Peut-être un tournant dans sa vie.
Il entendit un couple se chamailler : « oh, toi avec tes vieilleries ! » disait l'homme. « T'es toujours en train de râler... » répondit la femme.
3ème étage, porte 17 : entrée étriquée et borgne, papier beige éclaboussé de fleurs orange. Au bout le salon, à gauche la cuisine. Il ne verra jamais les autres pièces.
On l'installe dans une cuisine peinte en vert : il n'aime pas, il trouve que ça ne lui va pas au teint. Puis ces ampoules basse consommation, c'est bon pour les salles d'autopsie ! Ce n'est pas pour lui. Il préfère la lumière naturelle ou bien la douceur de l'éclairage indirect.
La propriétaire doit le sentir car elle l'embarque dans l'autre pièce. «  La place d'honneur !», clame la femme.
Il y a un buffet laqué noir, un boudha rouge et or posé sur un napperon, une pomme orange contenant des glaçons pour l'apéro. Année 70 pense-t-il aussitôt. C'est un expert.
Il se sent mal à l'aise. En fond, la télé rugit. Immense, elle avale toute la pièce et ses habitants dans sa gueule monstrueuse.
Il ne se sent pas à sa place. On lui jette pourtant un coup d'oeil bienveillant. Enfin, elle, pas lui. Lui, il l'ignore, allume une cigarette et siffle une bière en bougonnant.
La première semaine, elle s'occupe de lui, le regarde, le bichonne. Puis, plus rien. Sauf quand la voisine vient boire le café. La femme veut faire bonne impression. Il devient le garant de sa respectabilité. Elle aime bien s'embourgeoiser dans ces cas là.
La voisine, elle, lui fait les yeux doux ; il en rougirait presque. La femme s'en aperçoit bientôt et un beau jour le jette littéralement dans ses bras en glapissant : « Tiens ma biche, prends le ! De toute façon, je n'en veux plus »

XXX
Pavillon propret à droite de l'immeuble. On entre avec des patins dans une atmosphère feutrée.
On l'emporte aussitôt à la cuisine. « Ta place est là. » Ainsi est scellé son sort dans cet espace confiné. Il est entouré d'une multitude de cruches colorées, de pots à lait zoomorphes, de pichets aux faciès rubiconds, d'une basse cour composée de canards au cou tendu, de coqs muets, de vaches taries, de cochons joviaux.
Il se sent seul et inutile au milieu de ce décor de collectionneur. Un univers figé, mort et l'ennui pour unique projet. Il en viendrait à regretter la télé d'à côté et ses sorties de gens bien comme il faut.
Il pense à Marie Thérèse, à ses mains tordues craquelées, parcheminées qui commandent le geste toutes seules à force d'habitudes et d'infinies précautions.
Trente ans pour en arriver là, vivant , mais déjà mort !
Dix ans, c'est le nombre d'années qu'il reste là, témoin du silence entre deux êtres, témoin de joies qui n'osent pas s'exprimer, de chagrins qui n'osent pas exploser, de colères retenues, de rancoeurs stratifiées.
Avec le temps, la basse cour s'est enrichie d'une armée de lapins aux oreilles couchées si bien qu'il a l'impression qu'il ne tiendra plus longtemps dans cette prison dorée.
La nuit, il devient fou, fait des cauchemars et subit le regard menaçant que lui jettent tous ces animaux, le pressant de quitter les lieux.
L'événement se produisit en début d'après midi. Alors qu'il somnolait dans son coin, le teint jauni par les vapeurs de cuisine, impavide, l'homme de la maison le fit basculer d'un coup d'épaule.
Il chuta lourdement sur le carrelage impeccable. On entendit un craquement sec et sourd.
Aussitôt après avoir juré, l'homme se sentit coupable et le releva avec la plus grande délicatesse. Sa femme accourut en levant les bras au ciel : « Maintenant, il est foutu ! Il n'y a plus qu'à le rafistoler et pfuit ! Adios! »
En réalité il était légèrement fracturé, fissuré serait d'ailleurs plus juste. Quelques soins et il n'y paraîtrait plus. En effet, quelques temps plus tard, les traces de l'accident étaient devenues quasiment invisibles. Reste qu'il était maintenant devenu indésirable dans la maison.
On lui indiqua bientôt et sans ménagement que sa place serait dorénavant au garage jusqu'au printemps suivant.

XXX

Cet hiver là fut le plus terrible de sa vie qu'il voyait défiler chaque nuit. Le froid et l'humidité ne faisaient pas bon ménage avec son grand âge et la solitude lui pesait malgré tout.
Lui, il était fait pour la vie, les plaisirs simples. Il aimait réunir les gens, les causeries au jardin, les confidences dans la cuisine. Présence et discrétion : tels étaient les deux principes inculqués par son père dans le petit atelier familial.
Il avait bientôt cinquante ans. Que lui restait-il à espérer ? Tout.
Alors qu'il faisait encore nuit, l'homme et la femme le sortirent de sa longue torpeur. « Fini d'hiberner, c'est le grand jour ! » clama la femme.
On l'avait exposé là, devant le pavillon au milieu d'objets bizarres mais qu'il aima aussitôt. Une voiture à pédales, un téléphone à cadran, une dînette en porcelaine, une statuette d'ours en bronze signée Fratin, deux bols bretons à oreilles, une cruche en forme de mouton à la queue ébréchée (une vieille connaissance). Etait- ce le soleil ? La douceur de l'air ? L'odeur de pain frais qui flottait ?
Ce serait une belle journée...
L'homme arriva,d'un pas tranquille. Il posa ses yeux sur le moulin bleu dessiné, délavé avec les années. Il murmura quelque chose, puis d'une main enveloppante et chaleureuse s'en saisit et l'emporta.

XXX

Il sut immédiatement qu'il était enfin arrivé à bon port. D'abord, il remarqua le petit mot sur la sonnette : « Toquer la sonnette est en panne. » Il apprit par la suite que cette recommandation, provisoire depuis des années, invitait à enter, simplement.
Puis il entra dans un vestibule accueillant où trônait un billard sous les yeux perspicaces d'une dizaine d'appareils photos anciens datant des trente glorieuses.
L'homme l'invita ensuite à s'installer dans un petit salon qui prolongeait l'entrée et donnait sur un paisible jardin.
Il lui proposa une place mais lui indiqua qu'elle changerait peut-être au gré de son humeur. Cela ne le dérangea pas. Il était sous le charme de cet endroit calme et chaleureux.
Ainsi, ces deux âmes s'apprivoisèrent jour après jour. L'homme était un artiste. Il pouvait disparaître plusieurs heures d'affilées, oubliait de dormir, de manger. Cela n'était pas dérangeant car quand l'artiste était occupé, lui goûtait à la sérénité des lieux et rêvassait en attendant un visiteur qui ne tardait jamais trop longtemps à venir.
A d'autres moments, ils partageaient les amis et passaient des soirées entières à faire la fête. Parfois, l'homme chantait seul en s'accompagnant à la guitare, perdu dans des contrées connues de lui seul. Présence et discrétion...
Un matin, une femme entra. L'homme l'attendait. Il avait préparé deux tasses à café mais pas de cuillère.
Elle s'assit dans un fauteuil, lui, s'installa à sa gauche dans le canapé. La conversation se délia, facilement, simplement. Il proposa : « Vous voulez un café ? ». Il le servit. Puis, regardant le sucrier en faïence de Gien : « Vous prenez du sucre ? Le sucrier est là . »
La femme fixa avec attention le moulin bleu dessiné sur le sucrier . «  Non merci » répondit- elle, en regardant le sucrier avec insistance. Elle sourit à l'objet. Il lui sembla qu'elle aussi était arrivée à bon port.
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Therese Feidt · il y a
toujours des idées originales .C'est bien cela être un auteur ; moi ,j'en serais incapable
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Camille-Marie · il y a
Merci beaucoup! D'un autre genre je vous invite à lire Niwa. Merci encore pour ces commentaires positifs.
Bonne soirée.

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Camille-Marie · il y a
Merci pour votre message. Il m'encourage. Bonne journée à vous.
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André Page · il y a
D'intéressantes aventures, oui ce moulin existe et peut vivre sa vie une fois qu'il a été dessiné, l'art a donc un destin, et cette nouvelle aussi :)
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Camille-Marie · il y a
Merci beaucoup et belle après midi à vous.
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Thara · il y a
Belle réflexion, avec deux protagonistes impassibles !
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Camille-Marie · il y a
Oui les objets ont une âme car ils suivent nos vies! Merci beaucoup.
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Nathalie George · il y a
Tout ça pour un sucrier cassé ! mais je dois avoué que jusqu'à la fin on pense à tout sauf à un sucrier. Au début j'ai crue que c'était un animal, ensuite un nain de jardin... bravo bisous
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Camille-Marie · il y a
Bientôt.
Merci vraiment.

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Ecureuilbl · il y a
Encore
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Camille-Marie · il y a
Merci beaucoup !
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