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Le Monde selon Lucas

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Santiago Cuervo

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Quand Lucas tomba malade, je me sentis d’abord responsable ; après tout, mes gènes étaient porteurs du syndrome qui finirait par tuer mon fils. Mais petit à petit, en voyant grandir Lucas, je compris qu’un esprit abattu ou contrit risquait de nous rendre la vie impossible. Je décidai donc de mettre mon orgueil de côté pour construire à Lucas une enfance presque heureuse, ou tout au moins providentielle.
Puisque le système immunitaire de Lucas ne lui permettait pas de fréquenter les autres enfants, je construisis une maison à la lisière du bois, une maisonnette pour tous les trois. Je me servis d’une armature en fer et de solides planches d’épicéa. Lucas aimait à surnommer notre maison « la cabane du deuxième petit cochon » ; par la barbiche de mon petit menton, j’aurais aimé être aussi doué que le troisième porcelet qui bâtit sa maison en briques et sauve ses deux frères de la gueule du Grand Méchant Loup. Mon épouse et moi appelions parfois Grand Méchant Loup la crainte que nous avions de perdre Lucas. L’ensemble n’en restait pas moins solide, et ce fut surtout l’intérieur de la maison que je soignai ; je créai un univers sain, cossu et hermétique, une bulle particulièrement vaste et champêtre.
Bien sûr rien ne pouvait remplacer l’ivresse d’une cour de récréation au temps des premiers bourgeons ni le crissement des graviers sous les pneus d’un vélo d’anniversaire, mais Lucas était le plus philosophe de nous trois. Du haut de ses huit ans, il nous rassurait et nous enjoignait à vivre notre vie d’adultes. Sa chambre-bulle se gonflait de jouets, de peluches, de jeux de construction, de livres surtout dont Lucas se nourrissait aussi rapidement que de ces biscuits fourrés qu’on ouvre pour mieux les savourer. Si l’enfance avait été un royaume, Lucas en aurait été le souverain suprême, mais un souverain qui aurait régné sur sa propre solitude. Et moi, je jouais le rôle du bouffon avec trop d’affectation ; Lucas allait finir par me le reprocher. Nous décidâmes de lui présenter d’autres enfants.
Nous organisâmes des goûters, des soirées pyjamas. Il était difficile à Lucas de nouer des relations d’amitié avec des enfants qu’il fréquentait le temps d’un après-midi. Je remarquai que les fillettes lui plaisaient davantage ; sans doute imaginait-il vivre une amourette avec l’une d’elles. Je n’osais pas lui en parler. De toute façon il se trouvait toujours un gamin plus entreprenant qui invitait les autres à s’amuser dans les bois. Lucas les observait alors par la fenêtre de sa chambre et se plongeait en désespoir de cause dans un gros livre étourdissant.
Dans la treizième année de Lucas, sa fonction cardiaque se détériora, à cause du traitement. Le docteur lui prescrivit de l’exercice physique. Je lui achetai un vélo d’appartement, que je commandai sur mesure, une imitation de BMX bleu et rouge armé de douze vitesses et de poignées en mousse dernière génération, sans roue bien entendu. Au début, Lucas fut transporté, dans tous les sens du terme, mais son enthousiasme ne tarda pas à retomber : pédaler immobile dans un endroit trop familier était des plus frustrants. Quid des forêts inconnues, des sentiers escarpés qui recèlent des découvertes végétales et animales, des pentes dangereuses, des montées ombrageuses ? Mais Lucas pédalait, son cœur le lui dictait. Il gagna en endurance, il prit même goût à l’effort solitaire. Il lisait en pédalant, jouait aux jeux vidéo en pédalant, écoutait de la musique ou voyait des films d’action en pédalant. Un jour qu’il regardait Les Goonies en ma compagnie, j’eus une idée inespérée, un éclair de génie paternel : je décidai d’acheter à Lucas un casque de réalité virtuelle pour qu’il eût enfin l’impression de pédaler pour de vrai, dans la nature ou je ne sais où.
L’idée plut à Lucas, qui passa désormais des journées entières sur son vélo à découvrir les bois environnants. Il faut dire que j’avais réussi à créer un monde virtuel à l’image du nôtre, arpentant chaque centimètre carré de la forêt qui entourait notre maison pour la reproduire dans les moindres détails. Ma formation professionnelle, qui ne m'avait donné jusqu’à présent aucune satisfaction, prit enfin son véritable sens : inventer le monde selon Lucas. J'eus soin de recréer chaque arbre, chaque fleur, chaque oiseau, chaque écureuil, chaque colline ; je disséminai des secrets, des dangers ancestraux, l’affreux sanglier bleu ou le loup borgne. Lucas crut les voir l’un et l’autre au détour d’un chemin cahoteux ; j’avais volontairement laissé un flou artistique planer autour de ces deux créatures de notre mythologie familiale. Je plaçai enfin quelques figurants en m’inspirant de photos que je trouvai dans le journal local, des jeunes gens de l’âge de Lucas, dont je fis des silhouettes lointaines et inaccessibles sur sa route.
Mais, comme toujours, quelque chose clocha. Lucas avait enfourché son vélo de bon matin. Il avait décidé de s’aventurer du côté de la grotte en forme de chat. Il allait bon train quand il aperçut sur sa gauche une silhouette gracile. Le temps qu’il s’arrête elle avait disparu. Le lendemain matin, il emprunta le même chemin et put contempler plus longuement la silhouette : c’était une jeune fille de son âge, blonde, les cheveux coupés courts, sans recherche, dont le regard bleu ciel le captiva immédiatement. Comme prévu par le programme, la jeune fille disparut sitôt que Lucas dépassa le gros platane. S’il avait pu lui tourner autour, il aurait constaté qu’elle n’était en fait qu’une fine tranche de pixels, dépourvue de vie et de relief. Le jour suivant, Lucas roula sur un rythme moins rapide, braquant son regard fureteur à sa gauche, là où il était sûr d’apercevoir la blondinette. Cette fois, il remarqua qu’elle portait un charmant appareil dentaire et qu’elle était à la recherche de quelque chose d’important ; il le déduisit à la façon inquiète qu’elle avait de regarder devant elle, sans même remarquer son vélo tapageur. Malheureusement elle disparut aussi soudainement que les deux premières fois.
Lucas ne me parla pas tout de suite de cette rencontre virtuelle mais il aborda le sujet de la programmation des personnages. Il me demanda s’ils étaient réels, s’ils existaient dans la vraie vie. Je lui répondis qu’ils étaient aussi vrais qu’il voulait qu’ils le fussent. Ma réponse sibylline n’eut pas l’air de le satisfaire. « D’où viennent les filles et les garçons, que je vois parfois au bord des routes ? » Je ne pensais pas alors que cet aspect du jeu était si important. À vrai dire, ces personnages en 2D n’étaient pas prévus ; je ne voulais pas d’êtres humains sur sa route au début. Mais cette fille avait l’air de lui plaire beaucoup. Lucas se confia à sa mère, et sa mère me raconta tout. Je dus en conséquence revoir mon point de vue.
Lucas roulait à tombeau ouvert. Depuis quelques semaines, la fille avait disparu, et Lucas semblait être passé à autre chose. Quelle ne fut donc pas sa surprise de manquer d’écraser une ravissante adolescente. Lucas s’excusa platement et rougit. Au fond de lui, il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui répondît ; une partie de son cerveau restait dans sa chambre, entre les vêtements jonchant le plancher et les voitures miniatures. Mais elle parla, d’une jolie voix humaine, légèrement suraiguë.
— Je m’appelle Lamavy.
— C’est un prénom original.
— Merci.
Lamavy souriait niaisement mais Lucas s’en fichait.
— Peux-tu m’aider à retrouver Roxy ?
Roxy était un chiot labrador. Je n’ai pas beaucoup d’imagination ; créer le premier et peut-être le seul amour de mon fils m’impressionnait pour le moins. Au commencement je me contentai donc de clichés glanés dans mes souvenirs de Disney. Heureusement ou malheureusement, Lucas n’y vit que du feu. Lors de leur deuxième rencontre, Lamavy était beaucoup plus élaborée ; je m’étais inspiré de Laetitia, la fille de nos voisins dont j’étais secrètement amoureux quand j’avais l’âge de Lucas. Leur discussion ne vola pas bien haut, mais les émois d’enfants de douze ans ont rarement la profondeur et la finesse des pièces de Marivaux.
Je pris goût à scénariser les rencontres amoureuses de mon fils malade. Ma femme essaya de me faire réaliser l’incongruité de la situation, moi en Cyrano presque incestueux.
— Bien sûr le mot « incestueux » est exagéré, mais ça ne te gêne pas de faire la cour à ton fils ?
— À vrai dire, c’est lui me fait la cour, et plutôt bien.
J’écoutai ma femme ; je me devais de mettre fin à leur idylle ; par ailleurs, l’état de santé de Lucas devenait préoccupant, et ses forces ne devaient pas être dilapidées en d’ineptes amourettes. C’était mon avis, je devais en changer quelques semaines plus tard.
Un jour, Lucas ne trouva pas Lamavy près du gros platane, qui marquait pour moi un changement de niveau dans le programme. Au lieu de la ravissante adolescente, il tomba nez à nez avec un garçon rondelet qui jetait des pierres aux écureuils – cet idiot de Sébastien qui gâcha une bonne partie de mon enfance. Lucas lui demanda où se trouvait Lamavy.
— T’es pas au courant ?
— Au courant de quoi ?
— On dit qu’elle s’est fait dévorer par le loup borgne qui traîne dans les parages.
— N’importe quoi. Le loup borgne n’est qu’une légende.
— Le loup borgne existe comme toi et moi. De toute façon si tu ne me crois pas, t’as qu’à l’attendre. Mais tu risques de prendre racine.
Et Lucas attendit, des jours, des semaines. Il pédalait ce qu’il fallait pour se retrouver au pied du gros platane puis il descendait de son vélo et s’asseyait dans les herbes folles. Je ne fis pas revenir Lamavy, c’était trop tard, mais je regrettai de l’avoir fait disparaître aussi brutalement. Ma femme exigea que je répare mes bêtises. J’eus une autre idée, une dernière idée.
Lucas était là, comme d’habitude, son dos fragile appuyé sur le tronc large et lépreux quand un hurlement lui glaça le sang. « Le loup borgne ! » Une tache sombre se détachait entre les arbres à trois cents mètres devant lui. Il grimpa sur son vélo et fonça droit sur elle. Il semblait effrayé mais plein d’assurance, son rythme cardiaque était élevé mais régulier. Le loup le regardait fixement de son œil valide. Au bout de quelques secondes, la bête se retourna et fuit en direction de la grotte en forme de chat. Lucas pédalait comme un dératé, son cœur battait la chamade dans sa poitrine, il fallait que l’affrontement eût lieu le plus rapidement possible sinon il risquait le malaise.
Le loup était acculé contre les parois de la grotte en forme de chat et l’attendait. En réalité il s’agissait d’un gouffre insondable surmonté d’une cavité creusée dans la roche de la falaise. La cavité avait une forme de gros chat hirsute, ce qui lui avait valu son surnom. C’était la première fois que Lucas la voyait ; sa rencontre avec Lamavy avait pour beaucoup entamé sa propension à l’aventure et à l’exploration.
Le loup faisait face à Lucas. Son pelage gris argenté luisait sous le filet d’eau qui dégouttait de la paroi du gros chat de pierre. Il ne grognait pas mais tout son être menaçait Lucas. Lucas descendit de sa monture tranquillement et se saisit d’un gros bâton. Le combat était bien sûr très inégal et Lucas, en temps normal, aurait dû se faire égorger par cette bête féroce que j’avais voulu la plus réaliste possible. Mais le courage et la colère de Lucas eurent raison du monstre. Après s’être considérés longuement, les deux adversaires finirent par s’élancer l’un contre l’autre, sauf que le loup se trouvait sur un terrain glissant ; ses pattes arrière patinèrent piteusement sur le sol minéral et, quand l’épieu effleura son museau acéré, l’énorme arrière-train musculeux du loup l’entraîna au fond de l’abîme. Son glapissement résonna un instant dans les entrailles de la terre puis la cavité béante avala pour de bon le monstre borgne et anthropophage. « Lamavy, tu es vengée. » Lucas était en sueur, à quatre pattes, ses yeux fixaient le gouffre, l’affreux monstre vertical, effrayant par sa profondeur, qui venait de digérer un autre monstre. À quoi pensa Lucas pendant qu’il regardait le trou béant ? Je ne le sus jamais, mais il oublia Lamavy. Tout du moins ne l’attendit-il plus sous le gros platane. Lucas avait douze ans, cet épilogue le remplit d’euphorie. Il rayonna encore quelques mois puis il s’éteignit, sereinement, sur son vélo, il profitait du soleil couchant, une brise chatouillait son nez, et Roxy ne cessait d’aboyer dans le petit panier attaché au guidon.
C’est ainsi que je dis au revoir à mon enfance pour la deuxième fois. Lucas savait qu’il venait de partager la sienne avec d’illustres inconnus, Sébastien, Laetitia, le loup borgne et Serge, son papa chéri.

PRIX

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Joëlle Brethes · il y a
Ce père imaginatif qui crée tout un monde virtuel pour remplir la courte vie de son fils malade est bien émouvant !…
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Artvic · il y a
C'est une belle morale que cette nouvelle écrite ! Beaucoup d'émotion et de vibrations ! Merci à vous.
Je vous invite à lire et soutenir mon poème pour G P hiver 2019. Et encore merci. https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Fabregas Agblemagnon · il y a
vraiement beaucoup d'émotions. lisez ma nouvelle ici ,j'attends vos point de vues (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Jcjr · il y a
Beaucoup d'émotion dans l'investissement sans limite de ce papa aimant, jusqu'à créer une réalité virtuelle pour protéger le système immunitaire défaillant de son fils. J'ai aimé. Viendriez-vous voir " l'essentiel "...
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Jusyfa · il y a
Bonjour Santiago, nous nous sommes croisés et soutenus sur nos lignes voici quelques mois. Aujourd'hui, si vous ne l'avez pas encore lu et sans vouloir vous obliger, je vous propose une nouvelle en finale du G.P automne.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

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Kiki · il y a
Magnifique, poignant. J'aurais pu voter pour cette oeuvre. Dommage j'arrive trop tard
Je vous invite à aller lire le poème les cuves de Sassenage et vous guiderais dans les entrailles de celles ci. Merci d'avance et à bientot.

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Jusyfa · il y a
La compétition ne doit pas prendre le pas sur la qualité des oeuvres, en finale comme le mien, la lecture de votre texte, m'a permis d'apprécier, à plusieurs reprises, votre plume et de vous renouveler mes voix.
Bonne chance et au plaisir de votre échange.

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Brumelle · il y a
Votre nouvelle est une leçon de vie.
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Petitpoizonrouge · il y a
Histoire très émouvante
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Jusyfa · il y a
Bonjour, je débutais sur Short et vous avez été dans les premiers à commenter " Un petit coeur collé sur un portable" . Aujourd'hui en finale, je reviens vers vous, ( avant la date butoir ) avec l'espoir d'un nouveau soutien. D'avance merci.
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