Le monde d’Arthus

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Je m’appelle Arthus, j’ai seize ans. Mon père nous a quittés, ma mère et moi un soir d’hiver particulièrement glacial, le jour de mon septième anniversaire. C’est dingue, chaque année je le fête avec l’espoir insensé de le voir rentrer à la maison aussi simplement que ce jour où il avait franchi le seuil de la porte sans se retourner, sans une parole ni même un regard à notre égard. Nous avions disparu d’un coup de sa vie. L’inverse était vrai également. Tout est question de prisme et d’où l’on se situe quand on observe les évènements. Le reste n’est que logorrhées.

Je fais les choses pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles représentent. Cela change tout. Je n’ai aucun désir d’appartenance à quelque groupe que ce soit. J’apprécie la vie pour ce qu’elle m’offre au quotidien et non pour ce qu’elle m’a programmé au sein de la matrice, de la maternelle jusqu’à l’entrée sur le marché du travail et son aboutissement par l’exercice de la reproduction. Je ne suis pas un produit de la société. Du coup on m’a catalogué d’asocial. Je refuse d’être élevé dans les carcans et engrenages du système, je suis donc par définition un marginal. Tout est pourtant si simple quand on se donne la peine d’être à l’écoute, en vielle permanente d’un monde qui nous est étranger car aux antipodes de ce que l’on est vraiment.

Parfois je comprends mon père, souvent je remercie ma mère. Elle s’en veut terriblement de me voir impuissante m’enfoncer dans ce que les autres nomment le déni du réel. Mes seuls amis sont un clochard du bord de Seine qui me fait tellement rire quand il me raconte ses rencontres tragi-comiques avec le monde des insérés. Il incarne à lui tout seul la pire crainte du monde moderne, à savoir l’échec, la solitude et la déchéance sociale. Il s’amuse à faire de l’autodérision à leurs dépens, notion qui échappe à l’entendement du commun des mortels, mais lui est un être exceptionnel. Les témoins de ses salves rhétoriques se retrouvent face à l’insignifiance de leur opulence de façade qui s’effrite puis s’effondre sous l’effet de la résurgence insidieuse de leurs faiblesses et fragilité.

Ma deuxième amie est une prostituée du côté de Saint Denis, une black pulpeuse au cul si haut perché que les blancs becs qui s’y frottent ont bien du mal à s’y hisser. J’aime sa philosophie du rien où la vacuité des sentiments conduit aux plaisirs puis paradoxalement, réveille au final les cœurs de ses clients qui la plupart du temps reviennent la voir non plus pour s’y vider mais s’y remplir d’oxygène et de bonheur. Si elle facture ses prestations sexuelles, elle fait don de ses mamours. En ce qui me concerne, c’est de mon éducation qu’il s’agit s’évertue-t-elle à répéter, il n’est jamais question d’argent entre nous. Mon amie que je partage avec beaucoup d’autres sans aucune jalousie a en commun avec mon ami Jojo le sens des vraies valeurs humaines.

Enfin, je passe le reste de mon temps libre avec Louis le trompettiste. Mélomane invétéré, je n’ai d’autres contacts avec lui que le partage de sons, musiques et autres accords improvisés. C’est dans la danse de nos sentiments que nous nous comprenons. Le mélange de nos émotions puise sa source dans nos allitérations musicales. De nos partitions de circonstance naissent les notes les plus joyeuses de nos existences sonores. Il me faut toujours au moins trois jours de réadaptation au monde réel avant d’être à nouveau capable de communiquer autrement que par la portée d’une musique et de ses croches. J’ai pour ma part toujours du mal à tisser des liens sans avoir au préalable pu goûter à une harmonie silencieuse.

Bref, je suis suivi par un psy , ma mère ne supportant plus de vivre avec ce qu’elle a pris l’habitude de nommer avec l’aide du spécialiste, mes refuges ou mes démons selon qu’elle veuille y voir le verre à moitié plein ou le verre à moitié vide, en d’autres termes l’aspect romanesque ou terrifiant de mes travers. Les jeunes de mon âge m’ennuient. Je ne leur trouve aucun attrait, n’ayant moi-même aucun goût pour les jeux vidéo, les fringues, le besoin de reconnaissance social et l’esprit de compétition. Je suis un animal sauvage face à leurs yeux ahuris devant tant de désintérêt à vouloir paraître identique aux autres. Ce qui les dérange peut-être plus encore, c’est leur incompréhension quant à leurs moqueries, brimades ou au mieux leur indifférence qui me laissent complètement froid. Je pense que ma mère s’inquiéterait moins si je souffrais de harcèlement pouvant me conduire au suicide ou si l’on me trouvait une forme de maladie mentale orpheline incurable. Seulement non, je suis parfaitement heureux et a priori sain d’esprit même si celui-ci s’avère quelque peu sibyllin.

Mes professeurs sont désespérés. Par exemple, pour moi la mathématique est un jeu magnifique où le but est de deviner les règles que les scientifiques ont su démontrer à force de logique et de raisonnement. J’ai une sainte horreur des résultats qui ne sont que le fruit au final d’un calcul la plupart du temps infantilisant. Je m’interdis d’apporter tout résultat mais rassemble les hypothèses et enchaînements conduisant au théorème, à la formule et tout autre concept que le professeur nous demande d’utiliser. A force de travail, je suis fier d’avoir parfois démontré les limites de certains postulats qui à mes yeux ont conduit de grands mathématiciens à l’erreur. Au désespoir de ma mère, mes professeurs n’avaient cure de mes élucubrations mathématiques et mes notes demeuraient lamentablement et inlassablement catastrophiques. Les colères et humeurs de mon entourage passées, je restais néanmoins très heureux d’élucider au cours de mon apprentissage des mystères éculés de la mathématique.

Mon père était le responsable tout trouvé de mes troubles du comportement comme ils s’évertuaient à qualifier mes écarts d’attitude. Comment peut-on rendre responsable une personne absente des actions d’une autre personne qu’il ne fréquente donc pas ? Cela restera pour moi toujours une énigme. Un jour le psy peut-être cette fois-là, un peu las de nos échanges stériles m’a demandé mon avis sur les raisons de ma personnalité. Je lui répondis que la réponse se trouvait comme souvent dans la question ? Les gens ont tendance à chercher les réponses à leurs problèmes aux confins de leur univers alors que la plupart du temps, elles se trouvent au bout de leur nez ou à leurs pieds, question de point d’équilibre. Le plus dur est souvent le passage de l’introspection car nécessite la claque de la remise en question qui se termine souvent par la révélation. Ma personnalité est tout simplement une question de singularité. Pourquoi voulez-vous que ma personnalité rentre dans une case pour pouvoir être homologuée socialement ? Pourquoi voulez-vous que je rentre dans le 80/20 pour avoir le droit d’exister, je suis Arthus et non Pareto ?

Depuis ce jour, le centre de gravité de mes troubles du comportement a glissé vers les affres des précoces, surdoués et autres phénomènes du genre. Bien au chaud entre les cuisses de la délicieuse Léa à qui je racontais ce revirement soudain, je jouis au pire moment quand elle partit dans un éclat de rire grandiloquent. J’en fus presque vexé. Elle se dit que dans le monde des gens normaux, si être différent était un signe d’intelligence, alors la société était donc constituée d’une très grande majorité de « cons » avant de repartir de plus belle dans une crise de fou rire intarissable. Je laissai Léa béate avec sa nouvelle théorie qu’elle ne manquera pas de transmettre à l’ensemble de ses clients les plus fidèles qui sortiront de leurs séances, à n’en point douter, encore plus qu’à l’habitude, gonflés à bloc et remplis de vie pour affronter le monde sans Léa.

Mon optimisme légendaire, ce que d’aucun appellerait ma légèreté d’être était donc confrontée à la dure réalité de la vie. A force de séances de psy, des coups de butoir de la société en générale et des gens en particulier, ma conscience allait elle vaciller dans le conformisme, le clientélisme et autres traumatismes de la vie programmée à l’avance ? Je succombai ainsi à l’appel de mai 68, me libérant du poids de ma singularité pour me confondre et malheureusement aussi me morfondre dans la masse uniforme des modes de vie modernes. Jojo, Léa et Louis ne sont pas des gens fréquentables pour qui souhaite s’insérer dans le monde abrutissant des conventions. Je coupai donc les ponts avec mes trois amis avec le sentiment sans saveur de démarrer une nouvelle vie. Ma mère était aux anges. Les professeurs ne me reconnaissaient plus. Je découvris la sensation frustrante de multiplier les amis et les évènements de manière exponentielle sans pour autant désaltérer ma soif de connaissances, combler mon cœur d’amour et satisfaire mon désir de liberté. Je ne retrouvais nulle part l’humour acerbe, corrosif mais aussi si empli d’humanité de Jojo quand il s’envoyait en l’air via l’artefact de ses diatribes avec la plèbe. Toutes ces filles avec qui je couchais ne remplacèrent jamais la chaleur du foyer de Léa qui bien au-delà des ses caresses, m’élevait dans le monde des plaisirs comme une Muse aurait pu m’entraîner dans son monde enchanté. Et puis tous ces copains bavards, imbus de leur personne, toujours sur le qui-vive pour sortir les muscles et les effets de leur testostérone au nom d’amitiés superficielles et pseudo viriles dans un jeu de faux semblants permanent, réveillaient douloureusement le manque du monde enfoui des partitions en notes et des silences si souvent partagés avec Louis.

Trente ans plus tard...

Ce soir, je regarde ma femme et mes deux enfants comme je regarderai un film avec des personnages et un décor qui ne m’appartiendraient pas. J’ai fait tout ce que la société m’a programmé de faire. J’ai joué mon rôle avec soumission et parfois même avec délectation. Je n’ai jamais aimé le réalisateur, encore moins le producteur. J’ai appris progressivement à m’attacher à tous les personnages venus se greffer au fil des ans à l’histoire d’Arthus le sage, le repenti, le converti, le rescapé d’un naufrage annoncé. Les souvenirs de mes vieux amis Jojo, Léa et Louis se sont effacés pour être remplacés par des êtres réels eux, bien ancrés dans les us et coutumes. Ces derniers se sont évertués à participer à la grande œuvre de la vie moderne et rangée d’Arthus le dérangé. Ce soir, je suis fatigué. J’entends au fond de ma tête comme un clap final que je ressens aussitôt comme un appel strident. Un voile vient couvrir mes yeux irrépressiblement attirés vers la porte de sortie. Bizarrement, je prends soudainement conscience que c’est mon anniversaire, 47 printemps et quarante ans que mon père avait disparu. Je me lève en silence déambulant comme un zombie jusqu’à la porte que j’entrouvre d’un geste mécanique. Je sens un léger filet d’air me rafraîchir le visage de plus en plus défait par l’effet dévastateur d’apesanteur. Ce soir je suis mon père et tout s’éclaire brusquement. Je ne l’ai jamais autant compris qu’en cet instant d’éternité qui loin de m’étrangler m’ouvre soudainement des portes que je pensais à tout jamais refermées.

Je devine alors sans me retourner la peur sur les visages circonspects de ma femme et de mes deux enfants. La scène se joue dans un silence implacable. Ils ne savent pas que pour ma part, il s’agit d’un mauvais « remake». J’en maîtrise le rythme, le temps, le moment et le dénouement. Un vide abyssal s’empare de l’évènement qui échappe à tout entendement. Je respire un grand coup puis sans une parole, sans un regard vers les miens, je décide de partir.

C’est en ouvrant d’un geste vif la porte en grand que l’apparition d’un vieux bonhomme malingre et autoritaire me stoppa net dans mon élan :

« Je crois que je rentre juste à temps » me dit-il calmement avant de me voir m’effondrer au creux de ses bras après quarante ans d’absence.

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Utilisateur désactivé · il y a
Une chute inattendue mais magistralement bien écrite. J'aime beaucoup votre écriture fluide et riche. On croirait être dans la tête du personnage !
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage, bienvenue dans le monde d'Arthus ! Votre commentaire est d'autant plus touchant que le but ultime de l'écriture est en ce qui me concerne d'emporter le lecteur dans un autre univers à travers mes histoires et mes personnages.
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Gargamel · il y a
Une fin comme un salto arrière. C'était moins une.
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Pensées Légitimes · il y a
Arthus est un acrobate malgré lui...
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Fleur de Tregor · il y a
J'aime vos histoires, prenantes et bien pensées.
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Pensées Légitimes · il y a
merci, bonne journée
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Dolotarasse · il y a
Faites ce que je dis mais pas ce que je fais. Parfois faut du recul pour comprendre et les années passées nous y aident.
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Pensées Légitimes · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire cette nouvelle et de partager ce qu'elle vous a inspiré. A bientôt
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On dit qu'un garçon comprend son père en devenant papa, ici le retour de l'un évite le mauvais remake du départ pour l'autre.
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Pensées Légitimes · il y a
Bonjour Patricia, votre fidélité est toujours aussi appréciable, effectivement le père a choisi un autre chemin, un autre destin, il est revenu vers son fils pour le préserver d'une voie qu'il sait (pour l'avoir vécue) viscéralement douloureuse et lourde de conséquences ...

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