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Le miroir de l'Âme

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Oli

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Chaque matin, lorsque je me réveille et que j’ouvre péniblement mes yeux, je me souviens. Je me souviens de ce que je vais une nouvelle fois devoir faire de ma journée. Et c’est tout aussi péniblement que je rassemble mes quelques misérables affaires et que je me rends au centre ville qui se trouve à deux pas. Là, au beau milieu d’une rue fréquentée, je m’installe. J’étends un plaid sur le sol, passe une couverture sur mes épaules et dépose, juste devant moi, un petit récipient. Les quelques personnes que je croise, alors que le soleil se lève à peine, me regardent furtivement avec dédain.

Elles me fuient...

Elles m’ignorent...

Pourquoi ?

Mon apparence désagréable et mon odeur exécrable sont probablement un élément de réponse ! Je suis un paria de la société ou, pour le dire de manière plus sophistiquée, ce que l’on appelle un sans-domicile-fixe. En tant que tel, je suis, pour toutes ces personnes hautaines, mal habillé, mal rasé, mal lavé et surtout... mal jugé !

Je déteste toutes ces personnes qui me regardent avec méfiance, haine ou mépris ! Sans compter celles qui me jugent sans même se demander pourquoi je suis arrivé là. Elles ne connaissent rien de la personne que je suis, ni de mon parcours. Pourtant, elles se permettent de médire sur ma condition en disant, d’une voix à peine audible mais suffisamment claire, que je pourrais me bouger, chercher du travail ou faire quelque chose d’autre que de rester planter là.

Bref !

Ma vie, ma misérable vie, je la passe pour la plupart du temps dehors. Parfois dans une gare, parfois sous un pont. Jamais près d’une cheminée, jamais dans une maison.

Aujourd’hui, veille de Noël, je suis assis devant un magasin, dépendant de la bonté des hommes, passant ma journée les mains tendues en espérant recevoir les quelques miettes que certains daigneront me laisser. Cela pourrait se montrer déplacé de ma part de juger cela de cette manière, mais c’est pourtant une réalité. Le souffle glacial du vent me brûle le visage et mes mains sont mordues par le froid. Mes lèvres gercées s’entrouvent à peine pour que je puisse murmurer de temps à autre un « merci ».

Aux alentours de 21h00, alors que tout le monde se réunit chez soi afin de fêter dignement le réveillon de Noël en famille, je récupère mon maigre butin que je me mets à compter.

16 euros et 55 centimes.

J’aurai de quoi manger et boire pendant deux ou trois jours... c’est déjà ça.

Je range l’argent dans l’une des poches de mon vieux jeans et je lève les yeux au ciel. Ce soir, je vais passer la nuit sur place. Je n’ai pas la force de me rendre dans un refuge ou sous un abri de fortune.

J’enroule donc autour de moi la seule couverture que j’ai et je ferme les yeux. La tristesse m’envahit et je m’imagine, il y a peu encore, assis à la grande table de la salle à manger, mon fils de quatre ans d’un côté et mon épouse de l’autre. Ce doux souvenir accroit ma peine et je sens une larme qui roule le long de ma joue. Cette dernière n’a pas le temps de toucher le sol qu’elle gèle. Le froid est de plus en plus intense et je sens que mes orteils s’engourdissent.

J’espère que je passerai la nuit, mais comme toujours, rien n’est certain. Je m’endors parfois avec l’idée que je pourrais ne jamais me réveiller. Et finalement, quand j’y réfléchis, je me dis que ce pourrait être la meilleure chose qui m’arriverait. Malgré cela, je m’accroche désespérément, je garde en tête une possibilité. Celle que tout changera et que je retrouverai cette vie que j’ai dû quitter et que je regrette.

Les yeux fermés, mes oreilles entendent chaque frémissement, chaque bruit. Ils me parviennent avec une intensité de plus en plus grande.

C’est alors que là, venant du fin fond de la nuit, j’entends des bruits de pas !

Jouant de prudence, je garde les yeux fermés.

Les pas se rapprochent, ils s’arrêtent !

J’ouvre les yeux prudemment mais je ne vois rien. Je jette un œil à ma gauche et puis à ma droite et là, j’aperçois la silouhette d’une personne. Cette dernière est tapie dans l’ombre et je ne la distingue pas clairement.

La sueur perle sur mon front. Il a beau faire froid, moi, là, j’ai chaud ! Je ne le discerne pas bien mais je l’entends : sa respiration rauque brise le silence.

Qui est-il et que me veut-il ? Ce sont là les questions que je me pose.

Au bout de quelques instants qui me paraissent une éternité, je le vois qui s’avance lentement. Petit à petit, je distingue ses traits : de sombres yeux, une mine renfrognée, de longs cheveux noirs, une barbe de quelques jours ainsi qu’un long nez aquilin. Vêtu d’un costume noir de la tête aux pieds, je comprends mieux pourquoi je ne l’ai pas vu venir.

Plus étrange encore !

À peut-être deux ou trois mètres de moi, il s’arrête, reste là et me regarde ! Je ne peux soutenir son regard, ce regard.

Je le connais.

Il me tend la main et dirigé par je ne sais quelle force ou simplement par la curiosité, je la prends, la saisis et je me lève.

Il me regarde, je le regarde. Cet homme, je le connais ! Lui, il me connaît !

Ce regard, ces habits, son visage,... Nous nous ressemblons.

Nos mains ne se quittent plus. Son visage s’approche du mien. Ses lèvres se posent sur les miennes.

Je ne recule pas, je l’accueille !

Subitement, je me rappelle de tout. De ma vie, ma vraie vie. Celle ou j’étais encore quelqu’un de respectable aux yeux de la société et où je vivais, tout simplement.

Mon passé défile à une vitesse tout simplement incroyable. Je me vois jeune, je me vois vieux. Je me vois marié et père, puis divorcé et seul. Je me vois serrant la main de mon patron avant de me retrouver avec mon C4. Je me vois sous le soleil en vacances avant de me retrouver dans le froid devant un magasin.

Je revis intensément chacun de ces moments comme si j’y étais pour, finalement, me retrouver là, assis par terre devant une enseigne dont la lueur fébrile peine à éclairer ma silhouette.

Ma tête se met à tourner. Je suis pris de vertiges. Je ne comprends pas ce qu’il se passe, mais je sens mes forces me quitter. Je titube, je trébuche et je finis par tomber près de mes affaires... près de mon autre moi.

Je le regarde. Il ne me voit pas.

Ses yeux sont clos et il ne respire plus.
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