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Edmond Dantes

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En compétition

À mon père,
Pour Victor et Camille.

Le jour commençait à se lever sur les collines des Aygalades et dans le quartier de Borel, en ce lundi de septembre 1950. La maison d’Adèle Traversa, veuve Fiorile, était en contrebas d’une petite rue qui se terminait en impasse et bordée de maisons modestes occupées essentiellement par des ouvriers.
Le terrain était tellement escarpé que feu Guiseppe Vittorio Fiorile n’avait pu y construire qu’une maisonnette dépourvue d’espace et de confort. La porte d’entrée donnait sur une cuisine avec, au fond à gauche, un évier en grès, au centre un poêle à charbon et à droite un petit placard. Cette pièce communiquait de chaque côté avec les chambres : la plus grande était celle des parents, la petite celle des enfants. Pas de salle de bains, ni de toilettes. Pas non plus d’appareil de radio : à la place, un vieux gramophone à aiguilles... La seule richesse de la famille était deux figuiers derrière la maison, un gros cerisier devant et, un peu partout, des plants de framboisiers.
Adèle y vivait seule depuis le décès de Vittorio, mort en 1939 d’une congestion mal soignée après un coup de froid attrapé en sortant mal vêtu de l’usine. Son jeune fils, Fernand, avait été placé – décision douloureuse pour tous – dans une famille d’agriculteurs pour lui éviter des conditions de vie trop difficiles. Marinette, sa fille, avait épousé un espoir du football marseillais, Gaston Lamberti, dont la carrière fut stoppée par la guerre et la captivité. René, le fils aîné, qu’elle considérait comme le chef de famille, vivait avec sa femme Gabrielle dans un squat, par militantisme, sous la bannière du MLP, le mouvement de libération du peuple. Souvent, le dimanche, les jeunes époux passaient la journée à Borel et y restaient dormir. Le matin, René partait à pied à l’usine et Gabrielle descendait aux Aygalades pour prendre le bus de la ligne 26 qui la ramenait à Saint-Louis.
René n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Il avait beau tourner le problème dans tous les sens, il allait falloir arrêter la grève. Il en avait parlé la veille avec son ami José lorsqu’ils étaient à la mer, sur la plage de Malmousque :
— René, il faut que tu leur parles demain. Ils sont à cran, ils n’en peuvent plus.
— Je sais. Je le vois bien mais c’est terrible d’arrêter sans avoir rien obtenu, après ce qu’ils ont enduré... Tu te rends compte ?
L’intersyndicale, soutenue par la Jeunesse ouvrière chrétienne et le MLP, avait lancé la grève depuis cinq semaines et ils ne constataient aucune avancée : pas un centime d’augmentation de salaire, pas la moindre amélioration des conditions de travail et aucune diminution des sanctions contre les salariés qui avaient refusé d’effectuer une tâche mettant leur vie en danger et pour laquelle cinq accidents du travail avaient déjà été recensés. Dans les familles, on raclait les fonds de tiroir mais les finances étaient exsangues. Oh, il n’était pas question de manger de la viande, même un jour sur deux mais, tout de même, il fallait quelque chose de consistant pour tenir : pas seulement des pâtes ou des pommes de terre, mais tout de même un peu d’huile, des œufs et du café. La caisse de secours avait permis de compenser un peu l’absence de salaire mais elle était vide depuis longtemps. On tenait tant bien que mal mais on était terrorisé à l’idée qu’un gamin tombe malade et que l’on doive faire l’avance chez le docteur.
— C’est à toi de décider René. Moi, je te suis et puis, même si c’est dur, les camarades ont confiance en toi.
Jamais René n’avait ressenti un tel poids sur ses épaules mais il savait qu’il ne pourrait pas se dérober : une décision devait être prise, maintenant. Pas demain, pas dans une semaine... maintenant.
René s’assit dans le lit, le réveil affichait cinq heures quarante-cinq. Il n’attendrait donc pas la sonnerie stridente, pour éviter de réveiller sa jeune femme. Un rai de lumière s’insinuait à travers les volets et éclairait le corps nu de Gabrielle. C’était une jolie petite brune aux yeux bleus. Allongée sur le dos, ses cheveux recouvrant ses épaules, les jambes écartées, sa pose était bien involontairement impudique. René en fut tout ému. Sa main caressa délicatement une jambe, un genou, effleura à peine son sexe avant de se lover sur son sein.
Cette nuit, ils avaient fait l’amour, passionnément. Après l’étreinte, ils s’étaient endormis comme cela, sans se séparer, pas simplement l’un contre l’autre, mais l’un dans l’autre.
Ils s’étaient rencontrés chez le cousin de Gabrielle, Charles Savini, le curé de La Viste. À l’époque, René voulait rentrer dans les ordres pour être prêtre ouvrier. Dans ses discussions passionnées avec Charles, il adorait citer Saint Matthieu pour justifier son engagement chrétien militant : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » Charles l’écoutait en souriant, se gardant bien d’acquiescer de peur de perdre une grande partie de ses paroissiens à la messe du dimanche.
Et puis un jour, les jeunes gens s’étaient retrouvés au même moment à la paroisse et Charles avait présenté tout naturellement sa jeune cousine à son ami René. Il capta le premier regard qu’ils échangèrent et sut immédiatement que René était définitivement perdu pour le Séminaire...
René enfila son pantalon, ses sandales et une chemise blanche à toile grossière dont il retroussa les manches. Même avec des vêtements bon marché, il parvenait, par sa façon de les porter et par sa posture droite et digne, à être élégant. Il passa sans faire de bruit dans la cuisine où sa mère lui avait fait réchauffer le café de la veille et préparé une tartine avec une fine couche de beurre. En buvant, il pensait à ce qu’il faisait endurer à Gabrielle depuis leur mariage : il avait quitté un poste de comptable pour devenir ouvrier d’usine et, en guise de foyer, il lui imposait la vie dans un squat avec les camarades du MLP. Il savait que, lorsqu’ils s’étaient rencontrés, elle était presque fiancé avec le fils d’un transporteur de Villeneuve-lez-Avignon et que ses parents n’avaient pas vu d’un bon œil cette union, surtout Joséphine, la maman de Gabrielle.
— Sandre (c’est ainsi qu’elle appelait son mari Alexandre), je t’ai déjà dit d’enlever tes chaussures quand tu rentres, je viens à peine de nettoyer la cuisine...
Alexandre ne répondit pas. Il s’assit à sa place et attendit que sa femme lui prépare son petit déjeuner, un café noir et des tartines beurrées et recouvertes de confiture d’abricots de Théziers.
— Sandre, tu te rends compte que notre fille fréquente un ouvrier communiste sans le sous ? Franchement, qu’est-ce qu’elle a dans la tête ? On ne peut pas laisser faire ça ! On va passer pour qui auprès des Dietrich (la famille de son futur fiancé).
Mais Alexandre Saccoman avait une grande complicité avec sa fille, laquelle ne s’était pas privée de lui dévoiler ses sentiments et de s’en faire un allié...
— Puisque c’est celui qu’elle aime, je n’irai pas contre sa volonté. D'ailleurs, ce René m’a fait sa demande, dans les formes et je lui ai donné mon consentement.
— Tu aurais pu me demander mon avis tout de même...
— Écoute Fine (le diminutif de Joséphine), j’ai donné mon accord et je ne reviendrai pas dessus. Ressers-moi donc du café.
Joséphine ne pipa mot et, la tête baissée, resservit généreusement son mari de café fort et brûlant, comme il l’aimait.
Gabrielle fut réveillée par le bruit de la porte d’entrée, bien que René se soit efforcé de ne pas la claquer en quittant la maison de sa mère. Elle était inquiète. Elle savait qu’aujourd’hui, tout pouvait arriver à son homme : un camarade excédé par l’arrêt de la grève, un non-gréviste revanchard ou encore, et surtout, les « nervis », la police patronale, dont certains suivaient René, pas à pas, avec un pistolet dans la ceinture, histoire de l’impressionner. Parfois, elle rêvait d’une vie tranquille, d’une vraie maison avec des draps en coton et des rideaux aux fenêtres, d’eau chaude et de vrais repas... Mais elle ne regrettait rien. Elle se surprit à poser sa main sur son ventre : cette nuit, ils avaient conçu Roland qui naîtrait au mois de mai de l’année 1951, elle en était sûre et déjà elle veillait sur lui.
En buvant son café, René avait noté sur un bout de papier les idées qui constituaient la trame de son discours : il procédait toujours de la sorte. Il avait cette capacité à mobiliser, à émouvoir et à se faire applaudir. Mais, dans la situation actuelle, il était assez intelligent pour ne pas mettre son ego en avant. Tout ce qu’il souhaitait, c’était faire accepter par les camarades la fin de la grève et faire en sorte, par les mots qu’il choisirait, qu’ils ne le vivent pas comme un échec, voire une humiliation...
Sur le chemin de l’usine, distante de cinq kilomètres de Borel, il rédigea mentalement son intervention : ainsi il ne donnerait pas l’impression de lire et serait plus proche de ses camarades. À l’entrée de la dernière ligne droite, il vit apparaître le portail du mur d’enceinte surplombé par l’enseigne récemment repeinte en bleu turquoise sur fond blanc : « Les Chantiers de Provence » et, juste en dessous, la bannière en drap épais, écrite en rouge, confectionnée par les femmes des ouvriers : « Usine en grève ». 
L’ambiance était électrique : les grévistes s’étaient amassés contre l’estrade, comme pour les assemblées générales, impatients d’entendre leur leader. Des échauffourées éclataient dans tous les coins à cause des « nervis » qui jouaient la provocation. C’était buste contre buste, front contre front. Les grévistes savaient qu’ils marchaient sur des œufs. La moindre bagarre serait exploitée pour discréditer le mouvement ; un coup de fil du patron au rédacteur en chef du Méridional, et le lendemain ce serait le gros titre en première page : « Terrible agression des grévistes aux chantiers de Provence » avec, en prime, une belle photo du « nervi » ayant reçu un coup de point qu’il serait allé chercher.
José vint à la rencontre de René : il était très nerveux.
— Si tu as pris ta décision, René, c’est maintenant qu’il faut leur annoncer : dans une heure, il sera trop tard.
René planta son regard dans les yeux de José, un regard plein d’émotion et de reconnaissance. Il empoigna la rampe de l’escalier et commença à gravir les marches quand un « nervi » lui emboîta le pas. José eut juste le temps de le saisir par le bras et de l’obliger à se retourner :
— Tu vas où là, Gari (« petit » en parler marseillais) ? Si tu touches à un de ses cheveux, je te tue de mes propres mains.
Ce n’était pas tant la pression qu’il exerçait sur son bras que la puissance de son regard qui intimida l’agresseur. Il fit demi-tour, tête baissée.
René était parvenu en haut de l’estrade et s’agrippait déjà au fût métallique qui faisait office de pupitre. Il démarra son discours sans plus tarder.
— Camarades, ... Camarades ! Regardez-le, il est là le vrai visage du Patronat. Il est là le vrai visage du Capitalisme.
Et, joignant le geste à la parole, il étendit son bras, pour désigner les « nervis », les cinq doigts de la main joints, la paume tournée vers le ciel pour souligner le caractère affligeant du spectacle donné par ses agresseurs.
— Camarades... Camarades, ne cédez pas à la provocation. Nous sommes forts parce que notre cause est juste et que notre attitude est digne. Depuis le début du conflit, il n’y a eu aucun blessé ni aucune dégradation de matériel. Aucun ouvrier n’a été empêché de travailler et les camions de livraison ont pu entrer et sortir de l’usine. Et pourtant, la Direction dit que nous conduisons l’usine à la faillite. Alors, pourquoi n’ont-ils pas voulu discuter ? Pourquoi ne nous ont-ils accordé aucune de nos revendications ? Nous aurions déjà repris le travail si nous avions été écoutés et s’il y avait eu des compromis pour le bien de tous. Oui mais voilà, dans le monde du patronat, il y a une règle qu’on se transmet de père en fils. Cette règle, elle est simple : il ne faut rien céder aux ouvriers, par principe... Parce que sinon, c’est l’anarchie. Un bon ouvrier, c’est un ouvrier soumis : voilà ce qu’ils pensent. Ces patrons-là, camarades, ils ne sont pas dignes de diriger les entreprises de demain. Ces patrons-là, ils n’ont pas compris qu’il y a eu 36 et le Front Populaire... Qu’il y a eu la Résistance et que la Libération a donné naissance à un monde nouveau où les ouvriers ont leur mot à dire dans la marche de l’entreprise. Ces patrons-là, ils croient dur comme fer que l’entreprise, c’est seulement de l’argent et des machines. Et que le reste, c’est accessoire. Mais le reste... c’est vous, c’est nous, c’est la force de travail. Pourquoi on a fait grève ? À quoi cela a-t-il servi ?
— Moi, je vous dis que ça n’a servi à rien ! s’écrie un gréviste, excédé et désabusé.
Un brouhaha s’ensuit. Certains approuvent, d’autres protestent... José craint que cela dégénère.
— Ho, les gars, laissez-le terminer !
René s’adresse à cet ouvrier sceptique, qu’il connaît bien, comme d’ailleurs chacun des autres ouvriers grévistes.
— Au contraire, Lucien, cela a servi et c’est une bonne leçon que nous avons donné au Patronat. Parce qu’ils n’ont rien voulu céder, ils ont perdu des commandes et même des clients, dont certains ne reviendront plus. Ils vont devoir puiser dans leurs réserves, ils pourront un peu moins jouer en Bourse... Ce que tu leur a fait comprendre, toi, Lucien, qui a quinze ans de « Chantiers », et vous autres, des plus anciens aux plus récents embauchés, c’est que l’usine n’est rien sans la force de travail. Que la production, c’est vous qui la faites, que la productivité, c’est vous... Que les machines, c’est vous qui les connaissez le mieux et que, si tous les jours les pièces usinées, bien calibrées, sans défaut, sont rangées dans des caisses et bien empilées sur des palettes avant d’être livrées dans tout le pays, c’est parce que vous êtes rivés à votre machine, huit heures par jour, concentrés, sans un mot, avec pour seul souci de faire sortir de vos mains la plus belle qualité qui soit. Ce que nous venons de faire, camarades, c’est de prouver, dans le calme et la dignité, que l’entreprise n’est rien sans les salariés et que les patrons qui l’oublient courent à leur ruine. Camarades, aujourd’hui je vais vous demander de reprendre le travail.
Cette fois, c’est par dizaines que fusent les protestations. René attend patiemment que le silence revienne.
— Vous savez comme moi qu’on ne peut pas faire autrement. La caisse de secours est vide. Vos poches sont vides, à la maison, vos placards sont vides. C’est quoi votre quotidien ? Plus de viande, plus de café, bientôt plus de cigarettes... Le cinéma, j’en parle même pas....
On entendit des murmures d’acquiescement, comme s’il était inéluctable de reconnaître la situation.
— Nos femmes nous soutiennent mais elles n’en peuvent plus... Et vos enfants, vous croyez qu’ils n’en souffrent pas de nos privations ? Il est temps camarades. Ils ont compris, soyez en convaincus... Ne doutez jamais de cela. Ils ont compris que les « Chantiers » ne peuvent pas fonctionner sans nous. Si nous avions repris le travail au bout de quelques jours, ils auraient pu crier victoire et se dire qu’au prochain conflit, il leur suffirait d’attendre cinq ou six jours que cela se tasse... Mais pas cinq semaines. Cinq semaines, camarades. Ces deux mots vont donner des cauchemars pendant des nuits à notre Direction. Au premier accident du travail, à la moindre contestation, ils se souviendront de ce qu’ils risquent à faire la sourde oreille. Et si ce soir, mes amis, ou bien demain ou encore dans quelques jours, vous repensez à ce que vous avez enduré, à l’envie qui vous rongeait de rejoindre votre poste, à la honte que vous avez ressentie parfois de rentrer à la maison après huit heures d’inactivité, pensez au formidable message que vous avez envoyé au Patronat : sans nous, l’entreprise n’est rien. Ce que vous avez fait, camarades, vous l’avez fait pour vous, mais aussi pour les jeunes qui, demain, frapperont à la porte de l’usine pour se faire embaucher. Vous vous êtes battus pour qu’ils aient de meilleures conditions de travail.
René marqua une pause pour laisser ses collègues s’imprégner de ce qu’il venait de dire, pour leur permettre d’intégrer la solution qu’il défendait et pour les préparer à ce qui allait se passer ensuite. Puis il conclut. Même si, cette fois, il s’était interdit de faire des figures de style, il ne put s’empêcher de terminer par une citation :
— Vous savez ce qu’a écrit Marx, quand il a terminé Le Capital ? Juste après le mot fin ? Eh bien, il a écrit : «  La Bourgeoisie se souviendra longtemps de mes furoncles... »
La tension se relâcha et quelques rires se firent entendre. José avait écouté, comme d’habitude, avec un mélange d’inquiétude et d’admiration. Il aurait voulu monter à la tribune et lui dire que c’était bien. Mais cela attendrait : il savait intuitivement que les secondes qui allaient suivre seraient capitales, que tout pouvait arriver. Alors, il se racla la gorge et commença à chanter l’Internationale :
« Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère,
C'est l'éruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout, debout
Le monde va changer de base,
Nous ne sommes rien, soyons tout ! »
À ce moment-là, José leva son poing au ciel, bientôt suivi par tous les ouvriers qui entonnèrent ensemble le refrain :
« C'est la lutte finale ;
Groupons nous et demain
L'Internationale
Sera le genre humain. »
Il fallait ce moment de lyrisme pour mettre un terme à la grève. Il fallait ce moment de chaleur humaine et ce cri de victoire chanté bien fort aux nez et à la barbe de la Direction... même si personne n’était dupe.
Ensuite, il y eut des applaudissements et des accolades. Puis, chacun ramassa sa besace qu’il posa sur son épaule ou en bandoulière, en vérifia la fermeture pour préserver la maigre pitance qu’elle contenait et se dirigea d’un pas assuré vers l’entrée de l’usine.
À la fenêtre de son bureau, au dernier étage du bâtiment contenant tous les services administratifs, le directeur regardait la scène, stoïque, les mains dans le dos. À ses côtés, son adjoint se frottait les mains :
— Quel régal ! Tous ces ouvriers redevenus dociles et qui reprennent sagement le chemin du travail qu’ils maudissaient il y a encore quelques heures... Ah, ils ne feront plus les fiers devant les contremaîtres ! Je vais me régaler de les mater ces Fiorile et ces Morenon ! »
Le Directeur le dévisagea d’un air affligé :
— Lambert, vous avez fait Polytechnique, c’est ça ?
— Oui tout à fait, répondit l’adjoint en bombant le torse. C’est pour cela que vous m’avez embauché à ce poste.
— Il m’arrive de le regretter...
— Pardon ?
— Lambert...
— Monsieur le Directeur ?
— Que les choses soient claires : je ne veux aucun zèle des contremaîtres, aucun ordre intempestif ni aucune provocation. S’il devait y avoir le moindre incident aujourd’hui, demain ou tout au long de la semaine, je vous en tiendrai personnellement responsable. Est-ce que je me suis bien fait comprendre, Lambert ?
— Oui bien sûr, Monsieur le Directeur. Je voulais simplement dire que...
— Ce sera tout, Lambert.
Et l’adjoint quitta, sans dire un mot de plus, le bureau du Directeur, contrit et vexé. Une fois seul, le Directeur eut tout loisir de se remémorer sa rencontre de la veille au soir, dans le plus grand secret, avec le leader syndical, René Fiorille. Le cœur du militant battait la chamade quand il frappa à la porte de ce bureau cossu.
— Entrez, lança le Directeur d’un ton qui se voulait affable.
Les deux hommes se dévisagèrent un court moment, en silence, puis entrèrent vite dans le vif du sujet :
— Que puis-je pour vous, Monsieur Fiorile ?
— Je suis prêt à proposer, et je pense pouvoir obtenir, la fin de la grève. Mais avant cela, j’ai besoin d’un minimum de garanties.
— On en a déjà parlé, Monsieur Fiorile, je ne céderai rien et je sais que vous n’êtes pas en position pour faire pression sur moi.
— Je vous demande une seule chose, Monsieur le Directeur : renoncez aux sanctions contre les deux camarades qui ont quitté leur poste de travail. Vous savez très bien que cette machine est devenue trop dangereuse.
— Vous n’y pensez pas ! Il y a un règlement intérieur et je ne peux pas tolérer qu’il soit enfreint impunément. Ce serait la porte ouverte à tous les abus.
— Et qu’un ouvrier perde un bras et par voie de conséquence son travail, qu’il ne puisse plus nourrir sa famille, cela pour vous, ce n’est pas grave ?
— N’exagérons rien...
— Combien d’accidents sur cette machine depuis le début de l’année, monsieur le Directeur ? Ça vous ferait plaisir que La Marseillaise fasse un article sur le sujet ? Vous croyez que ce serait bon pour l’image des « Chantiers » ? Et pour la vôtre ?
René avait eu vent que son patron briguait un siège au tribunal de commerce. Il avait fait mouche et l’embarras était visible sur le visage du Directeur. Il reprit la parole, soucieux de ne pas perdre la face.
— Je vous propose quelque chose : c’est à prendre ou à laisser. Je ne vais pas me presser pour prononcer la sanction... Avec la reprise, je vais avoir beaucoup à faire. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
— Tout à fait, Monsieur la Directeur
— Mais je veux votre parole que vous n’en parlerez jamais officiellement. Surtout pas quand vous reprendrez le travail demain... Dans une semaine ou deux, la presse n’en parlera plus et aura oublié ce qui a été à l’origine de votre mouvement.
René éprouva immédiatement un grand soulagement et essaya de n’en rien laisser paraître.
— Vous avez ma parole
— Très bien. Parlons d’autre chose. Vous êtes un bon ouvrier : vous tenez la cadence, votre poste de travail est bien tenu et vous n’avez pas de rebut dans vos pièces. Vous savez que j’ai un contremaître qui va partir à la retraite dans trois mois...
— N’y pensez même pas, Monsieur le Directeur. Je veux continuer à vous tanner pour améliorer nos salaires et nos conditions de travail.
— Vous faites une erreur, Monsieur Fiorile. Cette chance ne se représentera pas de sitôt. Bon, vous aurez une augmentation de quinze francs par mois à partir du mois prochain
— Vous voulez dire, Monsieur le Directeur, que vous accordez à l’ensemble du personnel quinze francs d’augmentation, c’est bien ça ? interrogea René d’un air espiègle.
— Décidément, vous êtes incorrigible. J’abandonne.
— Et bien bonsoir, Monsieur le Directeur.
— Bonsoir.
René avait déjà agrippé la poignée de la porte et s’apprêtait à quitter le bureau.
— Monsieur Fiorile...
— Oui ?
— Je vais m’en occuper, de cette satanée machine.
— Merci, Monsieur le Directeur.
Le Directeur repensait à cette scène d’une grande dimension humaine en voyant les ouvriers grévistes et non-grévistes se fondre en un seul groupe, à nouveau réunis, sans la moindre rancœur ni animosité, soulagés les uns de ne plus apparaître comme des « jaunes », les autres heureux de mettre un terme à cinq semaines d’inactivité.
L’usine était redevenue cette grande fourmilière humaine où chacun s’affaire, répétant à l’envi des gestes parfaitement maîtrisés, comme s’il cherchait à être en harmonie avec les mouvements cadencés de la machine. Il n’y avait pas de cris, pas de bruit d’outils tombés sur le sol, pas de signe d’énervement, pas d’errance dans les allées ni de regard dans le vide. La concentration était de mise et le bruit assourdissant des pistons et des vilebrequins sonnait à l’oreille des ouvriers comme une musique rassurante. À tel point que, quand la sirène de l’usine sonna, à dix-sept heures, la fin de la journée, la plupart des ouvriers en furent surpris. Ce soir, les visages n’étaient plus les mêmes : ils portaient la marque de la fatigue, mais d’une fatigue saine et, dans les regards, on ne lisait plus ni angoisse, ni tristesse. On se disait que la nouvelle de la reprise du travail avait bien dû arriver chez les commerçants du quartier qui accepteraient enfin de servir les femmes venues acheter les victuailles pour le premier vrai repas complet depuis cinq semaines.
Partis parmi les derniers, René et José marchaient d’un pas tranquille vers le squat, tentant de faire le bilan de ces cinq semaines de lutte et de l’épilogue qu’ils jugeaient, finalement, sinon heureux, du moins honorable. Alors qu’ils arrivaient dans le boulevard Saint Louis, à quelques centaines de mètres de leur logement collectif de fortune, René reconnut son épouse venue à sa rencontre. Il en fut tout ému. Les deux hommes pressèrent le pas et, lorsqu’ils arrivèrent à la hauteur de la jeune femme, c’est José qui, le premier, alla embrasser Gabrielle avant de s’empresser de dire à René :
— Bon, je me dépêche. Lucienne va encore me dire que je rentre tard. Ce serait bête qu’on se fasse la gueule, un soir comme aujourd’hui...
Désormais seuls, les deux jeunes époux profitaient d’un moment d’intimité qu’ils ne s’étaient pas accordé depuis longtemps. Oubliant qu’ils étaient dans la rue, à une heure d’affluence, René prit Gabrielle dans ses bras, la serra et, cachant son visage dans son cou, laissa s’échapper, à chaudes larmes, tous les sentiments qui se mêlaient dans sa tête et que, pour faire face à ses responsabilités, il avait jusqu’alors contenus. Il était reconnaissant à sa jeune femme, non seulement d’avoir enduré l’épreuve, mais aussi d’être là, à ce moment précis où il avait tant besoin d’elle. Il sut à cet instant que rien ne pourrait jamais les séparer, qu’ils vieilliraient ensemble et qu’au moment de rendre l’âme, son dernier regard serait pour elle.
Gabrielle était forte. Elle avait vécu l’Occupation, les bombardements, le bruit des bottes, les obus qui faisaient trembler la maison et surtout celui qui avait fait tomber le lustre de la salle à manger, pulvérisant ainsi son repas d’anniversaire. Elle avait survécu à cela. Après, il y avait eu René qu’elle aimait... Et puis, maintenant que la grève était terminée, Roland allait arriver, et puis ce serait Jean-Christophe et enfin Thierry... C’était écrit.
Alors, elle murmura ces quelques mots à l’oreille de son mari militant :
— Tu as fait ce qui te semblait juste. Je suis fière de toi. Viens, on va marcher un peu maintenant.
Le jour commençait à décliner sur les collines des Aygalades, dans le quartier de Borel et sur le squat de Saint Louis. Sur le quai du port, on se préparait à recevoir la clientèle du soir. Les cantonniers avaient arrosé les trottoirs et les avaient nettoyés avec leurs balais à rameaux. Les serveurs avaient remis les coussins sur les chaises en osier et, dans les bars à touristes, on avait rallumé les bougies.
C’était l’heure du pastis. L’heure où l’on allonge ses jambes sous la table, et où on lance facilement un « Et mon vier, madame Olivier ! » car enfin... à m’ment donné, il faut bien lâcher prise.
C’était l’heure où le soleil plonge avec lenteur et majesté dans la mer, teintant d’orange les édifices qui gardent la ville : à gauche, le Palais du Pharo et le Fort Saint Nicolas, à droite, le Fort Saint Jean, la Tour du Fanal et la Tour du Roi René.
Alors, étourdi par ce spectacle et par le Ricard, on se tourne machinalement vers Notre-Dame de la Garde que l’on se surprend à implorer :
— Ho, Bonne Mère, faites que cette petite qui travaille aux « Dattes Micasar » accepte mon rendez-vous de samedi soir... Faites que l’OM gagne contre Reims dimanche au Vélodrome et qu’Andersson marque un but. Allez, zou ! Si vous exaucez mon vœu, Bonne Mère, je viendrai lundi déposer un cierge. Et même que je viendrai à pied depuis chez moi... et même que je prendrai ni le tram ni le ferry-boat. Amen.

PRIX

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Freddy Potec · il y a
une vraie tranche de vie bien racontée, vous devriez en faire un roman
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Blin · il y a
A mon avis, vous devriez plutot transformer votre trop longue nouvelle en roman. Ceci etant, votre texte a un probleme de construction. Beaucoup de phrases vaines, inutiles et un démarrage long, long, long. C'est dommage car votre sujet est intéressant même si vous n'évitez pas certains cliches qui discréditent vos bonnes intentions.Mais je vous offre 3 voix d'encouragement.
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Isabelle Lambin · il y a
Une histoire qui sent le vécu. Les décors sont bien plantés et les personnages consistants et vrais.
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Marie-Françoise · il y a
Je n’ai jamais lâché votre texte malgré les 15’ affichées car cette histoire tellement réaliste vs accroche, une page d’histoire après guerre et en plus bcp d’allusions à Marseille je ne peux que vs donner mes voix cher concurrent, je fais une exception. Merci pr ce moment !
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Edmond Dantes · il y a
Je suis très touché, Marie-Françoise par votre commentaire. Votre vote compte et je vous en remercie mais vous êtes loin devant et c'est mérité. Je vous vois en finale et je m'en réjouis.
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Marie-Françoise · il y a
Merci Edmond ms ce n’est jamais sûr la finale...
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Emsie · il y a
Une page d'Histoire et une vraie tranche de vie, sans "effet" ni pathos ni manichéisme, qui rappelle que, malgré les avancées, les combats passés se perpétuent, hélas ! Toutes mes voix.
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Edmond Dantes · il y a
Merci, Emsie. En effet, le combat syndical est un éternel recommencement...
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Line Chatau · il y a
Très beau texte ! L'écriture est fluide, le vocabulaire riche et l'histoire est vraie! Tout ce que j'aime!
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Edmond Dantes · il y a
Merci beaucoup, Line.
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Jean-Thierry Tanakas · il y a
Belle inspiration!
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Edmond Dantes · il y a
Merci, Jean-Thierry
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Cathy Grejacz · il y a
Ah!!! L’ouvrier communiste!!!! Cela me rappelle bien quelqu’un! Merci pour cette très belle histoire! Lue jusqu’au bout avec grand plaisir
Je vote

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Edmond Dantes · il y a
Merci beaucoup, Cathy.
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JARON · il y a
Bonjour Edmond, je n'ai pas voulu perdre un seul mots, une seule phrase de ce texte très poignant qui m'a beaucoup ému. Je repense en lisant votre texte à mai 68, où nous nous rassemblions; tous les jeunes et moi même dans l'usine en grève occupée par les ouvriers comme mon père,. Il y avait une bonne ambiance, même si à 12 ans on ne se rend pas bien compte de se qui se passe réellement. J'ai ressenti beaucoup d'émotion à la lecture de "l'internationale', et puis bonne mèreu! l'odeur du pastis, du port, des bateaux de pêche, l'ambiance du vélodrome, et Anderson. Mon ami René Charrier a été longtemps la gardien de but de Marseille, et il avait débuté à Brignoud dans un tout petit club. Mes 4 voix bien évidemment, mais beaucoup plus pour ce beu texte. Belle journée à vous. Jacques.
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Edmond Dantes · il y a
Bonjour Jaron,

J'ai la chair de poule en vous lisant : merci , merci beaucoup. Cerise sur le gâteau : vous parlez de René CHARRIER qui a gardé les buts de l'OM et a même joué en équipe de France. Saluez le de ma part car, je vous l'avoue, c'était mon idole.

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JARON · il y a
Oh! génial, lorsqu'il jouait à Brignoud, je lui marquais des buts. Puis il a fait l'armée à Sedan et il a joué en D2; puis sa fabuleuse ascension en D1 à Marseille. J'ai suivi sa carrière avec passion. Malheureusement lorsque Stephan KOVACS l'a appelé ça s'est mal passé en équipe de France.. Quant à la chair de poule, c'est moi qui l'ai eu en lisant votre texte.
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Haïtam · il y a
Une histoire très réaliste qui m'a tenu en haleine jusqu'au bout! Un sacré pastis que cette tranche de vie ouvrière très bien rendue.
Si d'aventure vous avez envie de découvrir mon poème Seul dans la foule (prix hiver 2019) , bienvenue.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/seul-dans-la-foule

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Edmond Dantes · il y a
Merci Haïtam : cela me fait vraiment plaisir que cela vous ait tenu en haleine car le texte est assez long. J'apprécie votre qualificatif de "réaliste". Je cours vous lire.
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