Le meurtrier et son double

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‒ À 14 heures précises, madame Lhô termine son émission en direct. Comme chaque jour, elle part aussitôt sans se changer ni se maquiller. Elle passe aux toilettes, vide une petite bouteille d’eau, salue ses collègues et prend l’ascenseur qui mène au parking.
Le préfet, qui a de l’embonpoint, s’arrête un instant pour reprendre son souffle. Dans la petite salle de presse, la nombreuse assistance reste suspendue à ses lèvres, impatiente d’apprendre les derniers détails sur le meurtre de Samanta, la scandaleuse mais charmante présentatrice des « Dessous des dames ».
‒ Elle déverrouille sa voiture à distance mais, au moment d’y entrer, un homme surgit, ouvre la porte de derrière, jette madame Lhô sur la banquette, la viole. Il l’étrangle puis referme la portière et s’enfuit par une sortie de secours. Il quitte le bâtiment à 14 heures 19.
Le préfet sort un mouchoir pour éponger la sueur de son visage. Son auditoire l’attend dans un silence pesant que la touffeur accentue.
‒ L’homme portait une casquette qui ne dissimulait pas son visage. Les caméras de surveillance nous donnent plusieurs images de qualité, qui nous permettent d’affirmer que le même homme est l’auteur du braquage de la rue Robespierre, qui se situe à trois stations de métro des studios.
Les journalistes notent frénétiquement les propos du préfet. Certains tentent de poser des questions, mais ils sont renvoyés à la suite du propos.
‒ À 14 heures 52, le même homme donc, toujours coiffé d’une casquette et le visage découvert, se présente à l’agence bancaire de la rue Robespierre. Nous sommes un peu plus d’une heure avant le ramassage des fonds, et les sacs sont prêts. À cette heure, aucun client n’est présent. À peine entré, l’homme sort de son blouson un revolver 9 mm et tire à bout portant sur les deux guichetiers, qui n’ont pas le temps d’activer l’alarme. Au bruit, le directeur et la conseillère de clientèle sortent de leurs bureaux. L’homme leur demande l’argent. Le directeur proteste ; l’homme tue la conseillère aussitôt d’un tir à la tête et le vise à son tour. Le directeur ouvre les coffres où sont les sacs et exécute les opérations pour extraire les billets du distributeur et des réserves. L’homme abat enfin le directeur, range l’argent dans son sac à dos et quitte l’agence.
Le préfet se sert un verre d’eau et reprend :
‒ Dans les deux cas, l’alerte a été donnée tardivement : à 16 heures pour la banque, par un client qui a aperçu un corps à terre par la vitre de la porte ; et à 16 heures 30 par le propriétaire de la voiture qui jouxtait celle de madame Lhô. Enfin, le cadavre d’une femme tuée par balles, probablement une prostituée, vient d’être découvert dans une ruelle à proximité de la banque. Maintenant, les caméras de surveillance nous ont permis de reconstituer rapidement les faits et de vous diffuser des photos du tueur.
Les images montrent un homme de quarante ans, assez fort, carré de carrure et de visage, avec des cheveux noirs ras et une courte moustache. Il est vêtu d’un cuir, d’un jean et de chaussures renforcées, et porte une casquette publicitaire et des gants.
***
Dès 20 heures, les journaux télévisés titrent sur la cavalcade monstrueuse où Samanta a trouvé la mort, et diffusent le portrait de l’assassin. Un quart d’heure plus tard, plusieurs téléspectateurs reconnaissent, qui un voisin, qui un collègue, qui un passant, mais toujours le même homme, Gérard Pavu, un magasinier qui travaille de nuit et qui vit non loin de la rue Robespierre.
À 21 heures 15, l’homme est interpellé à son domicile. Il n’oppose aucune résistance mais montre la dernière stupeur à la découverte des faits dont il est accusé, et nie tout en bloc. Le lendemain, les analyses d’ADN le confondent.
Entre temps, l’enquête a fait ressortir un personnage sans histoire, assez isolé, bon camarade de travail et intègre. Abandonné au berceau par une mère volage qui mourut peu après, il a été élevé par son père, un homme simple, décédé quelques années plus tôt d’un cancer foudroyant.
***
Si l’enquête fut close en 24 heures, l’événement suscita longtemps des réactions passionnées. Des ligues de vertu se saisirent de l’affaire pour dénoncer les séductions de la pornographie et de l’argent, qui conduisent droit au meurtre, et dont le cas Pavu était symptomatique puisque ses victimes étaient toutes liées publiquement à l’un ou l’autre vice. Les psychologues et criminologues se déchirèrent entre ceux qui virent en Gérard Pavu un homme tout à fait sain et normal, ceux qui crurent déceler des troubles schizoïdes, et ceux qui virent en lui un pervers narcissique dissimulateur. Il y eut même un amendement Pavu lors du débat parlementaire sur le financement de la Sécurité sociale, à propos de la nécessité d’augmenter le nombre de lits en psychiatrie.
L’avocat commis d’office, un homme d’une cinquantaine d’années qui n’avait jamais su s’imposer dans la profession, estimait le dossier accablant et ne prévoyait, pour ligne de défense, que l’évocation d’une enfance malheureuse marquée par l’abandon de la mère et la médiocrité du père. Il fallait bien prendre une posture !
Et tous ‒ magistrats, médecins, chroniqueurs et politiciens ‒ reprochaient publiquement à Gérard Pavu de ne pas avouer son crime ‒ car l’homme au blouson de cuir et à la petite moustache n’avait pas cessé de se déclarer innocent et lui-même bouleversé par ces assassinats. Il répétait qu’il dormait à l’heure où s’était déroulé le drame, mais nul n’en pouvait témoigner.
Le coup de théâtre se produisit au procès. Au terme des dépositions et des témoignages, le président de la Cour d’assises s’adressa publiquement au procureur :
‒ Je vois là une instruction à charge, mais nullement à décharge. Nous n’avons, dans ce crime, ni le mobile, ni l’arme, ni le butin. Enfin, un détail reste inexpliqué. Pourquoi l’homme avait-il des gants ? Craignait-il de laisser des empreintes alors qu’il n’avait pas caché son visage et qu’il avait laissé son ADN si facile à trouver ? Je demande un complément d’instruction et suspends le procès.
Stupeur, consternation et fureur partout en France. Le magistrat eut beau expliquer, à longueur d’interviews, qu’il avait agi en conscience, tout un chacun était unanime que l’ADN avait parlé et que la cause était entendue. Gérard Pavu était coupable, et le juge manœuvrait pour le blanchir. Était-il laxiste, incompétent, voire complice ? L’affaire fut dévolue à une autre cour, mais en attendant, l’instruction était relancée.
***
Le dossier, dont personne ne voulait, échut au juge Jeunet, tout frais nommé. Dès ses premiers entretiens avec Gérard Pavu, il dut se rendre à l’évidence que l’accusé ne lui fournirait rien pour instruire l’affaire à décharge. Son père l’avait aimé et bien élevé, ses relations sentimentales s’étaient terminées simplement sans laisser de rancœurs : sa vie honnête et laborieuse plaidait pour lui. Mais les faits requerraient un démenti qu’il ne pouvait apporter.
La classique hypothèse où l’assassin, un sosie de Gérard Pavu, aurait organisé son crime pour que tout accuse ce dernier, ne tenait pas. Elle aurait expliqué que l’homme porte des gants tout en gardant le visage découvert devant les caméras de surveillance. Mais comment aurait-il récupéré le sperme frais d’un homme sans compagne et qui ne fréquentait pas les filles de petite vertu. Pire, le même ADN avait été retrouvé dans un cheveu perdu à l’agence bancaire. Or ni l’acte de naissance ni le livret de famille ne mentionnaient de frère ou de jumeau.
Il fallait partir d’ailleurs. Lorsque Jeunet se mit à la recherche du magot, celui-ci réapparut. Au fil du temps, la Banque de France avait récupéré la majorité des billets dont les numéros étaient connus de la banque dévalisée. Cependant, tous venaient d’agences disséminées sur le territoire français. Cette piste était une impasse mais elle indiquait déjà que Gérard Pavu n’avait pas bénéficié du larcin et que l’argent avait passé par d’autres mains. Lesquelles ? Les coupures usées restaient muettes.
D’un autre côté, l’arme ne semblait pas avoir servi à nouveau ; et aucune autre affaire apparue depuis cette terrible tuerie ne lui ressemblait. Avait-on arrêté le meurtrier, mais celui-ci s’était-il fait dérober son butin ?
***
L’instruction était au point mort. Jeunet se doutait qu’un pan entier des événements lui échappait, sans doute le plus important, mais il ne voyait plus comment percer le mur de mystère qui le lui dérobait. Cette enquête l’obsédait ‒ en vain pourtant ‒, et des nuits entières il n’en dormait pas. Un soir, à minuit passé, à la dernière extrémité de l’exaspération, il sortit prendre l’air dans les rues désertes. Il marcha longtemps, au hasard. Le ciel orageux rendait la nuit plus noire, et, à cette heure tardive, les réverbères étaient éteints. Jeunet heurtait les murs tant l’obscurité était complète. Après plusieurs heures de cette errance où son angoisse se démultipliait à mesure qu’il se sentait perdu, soudain la pluie tomba, drue et lourde. En un instant, la rue fut un ruisseau. Jeunet se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Sous sa poussée, celle-ci s’ouvrit. Il entra et se laissa choir à même le sol, en travers du couloir.
Un choc le réveilla. Il ne vit rien mais, au bruit, il devina qu’une personne s’était prise les pieds dans ses jambes à la faveur des ténèbres, et qu’elle était tombée de tout son long. Il l’interpella :
‒ Allez-vous bien ?
Il y eut un gémissement. Jeunet tendit la main et tâta le corps jusqu’à arriver à la tête.
‒ Êtes-vous blessé ?
Une voix pesante répondit non, suivie d’une violente effluve de vin. Puis le gisant se redressa péniblement et s’assit en vis-à-vis de Jeunet.
‒ Vous... vous aussi vous êtes là. Elles vous ont bien mis dedans, hein ! Elles nous auront tous, les vermines. Je vous le dis, moi, les femmes, c’est des vermines. Ça ronge. Elle m’a bouffé, mais là, là, cette salope, mais je l’aime, moi !
Il sanglotait dans sa rage, puis il se calma.
‒ Vous l’aimez, vous aussi, la vôtre, hein ! Pas vrai que tu l’aimes ? Au début, elle est toute gentille, elle te fait des petits machins que tu perds la tête. Et d’un coup, là, c’est fini. T’y crois même pas tellement c’est gros. Toi, tu coules ; elle, ça la fait jouir, la vermine. J’ai tout donné, elle a tout pris, et paf ! plaqué, fini, partie. Elle m’a laissé que les tuiles...
L’homme se tut puis marmonna des propos incompréhensibles, presque des borborygmes. Jeunet l’entendit bouger ; sans doute essayait-il de trouver une position plus confortable. Il reprit :
‒ Croyez-moi, monsieur, si tu as une crasse un jour dans ta vie et que tu ne sais pas d’où elle vient, cherche la femme. Si tu as un truc tordu qui te tombe dessus, y’a pas de question à te poser : c’est une femme. Y’a pas d’homme pour ça, les hommes c’est trop simples, c’est trop direct. On les voit venir ‒ ou on les sent parce que souvent ils puent, mais ils ne sont pas tordus.
Il marqua une pose, sembla s’assoupir un instant mais continua :
‒ Les femmes, c’est fait pour se donner. Tout simplement, une femme, elle est vraiment femme quand elle se donne : à l’enfant, au parent, au mari, au pauvre, et même au bon Dieu, à qui tu veux ! Mais se donner, un point c’est tout. Il ne faut pas qu’elles vivent pour elles. Le problème, c’est que les femmes, elles ne veulent pas, alors pas du tout. Ce qu’elles veulent, c’est tout prendre, se servir. Le shopping, quoi ! Ramasser autant qu’elles peuvent, et même plus, c’est ça qu’elles veulent, les vermines. Tout garder et rien donner. Pourquoi ? Hein, pourquoi elle ne font pas ce qu’il faudrait, ce qui est bien ? Tu le sais, toi ?
Mais Jeunet était parti dans ses pensées. Comme le silence s’était fait, il laissa sa voix s’élever.
‒ Chercher la femme... Mais où ? Côté Samanta, il n’y a pas grand-chose à trouver. Le commissaire s’est fait un plaisir à éplucher ses liaisons. Que du beau monde, l’experte de l’éros savait choisir : des hommes d’affaires, des écrivains à la mode, des ministres, des champions olympiques ‒ mais pas de pègre, pour sûr, pas de vaurien ni de truand. Et puis, elle savait y faire avec son charme ahurissant pour ne jamais froisser personne, même dans les ruptures. Ses ex lui vouent tous une adoration sans borne. Aucun ennemi, aucune dette, beaucoup d’amants mais tous conscients que personne n’avait l’exclusive, rien de louche nulle part. La femme, s’il y en a une, ce n’est pas elle.
‒ Ah, vous aussi, monsieur, c’est une femme qui t’a mis comme ça. Dis-moi, on parle, on parle, mais vous n’auriez pas à boire un peu ?
Jeunet suivait son idée.
‒ Il y a la prostituée aussi. La police avait déjà un bon dossier sur elle. En fait, il est vide. Tout est clair, simple, banal. C’était une bonne fille, au fond, mais qui n’a pas eu de chance. Pour le coup, vraiment pas de chance. Non, ce n’est pas elle... Dans cette histoire, malgré les apparences, il n’y a pas de femme, aucune femme.
‒ Non, non, tu n’as rien compris. Y’a pas que les poules. Y’a les mères, les filles, les belles-mères, les grand-mères. Y’a pas d’âge pour la vermine. On dirait pas comme ça, mais faut me croire monsieur, y’a pas d’âge pour les femmes qui veulent tenir leur monde.
‒ La mère ? Vous avez raison, je n’ai rien vu sur elle. Merci, merci monsieur.
‒ Vous n’allez pas partir. On est bien. Et tu n’as pas à boire, des fois ?
Mais Jeunet s’était levé. Il tira un billet de son portefeuille et le tendit à l’homme, puis il disparut dans l’aube mouillée.
***
Pour la mère, Jeunet avait un lieu où chercher, les archives de l’hôpital où était né Gérard Pavu et où elle était décédée. Il prit le premier train du matin pour arriver dans l’après-midi.
L’archiviste de l’hôpital, une femme ni jeune ni vieille mais dévouée, s’empressa de partir en quête du dossier médical de Régine Ballie, la mère de Gérard Pavu. Son local, situé au dernier étage près des machineries d’ascenseur, était aussi bruyant que lumineux, mais surtout respirait l’ordre, ce qui rassura Jeunet.
‒ Tiens-donc ! s’exclama-t-elle. Figurez-vous que le dossier a été volé il y a trois ans.
Elle revint de ses armoires, tendant au juge une feuille où figurait cette mention.
‒ Qui était l’archiviste à l’époque ?
‒ Moi-même. C’est mon écriture.
‒ Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé ?
La femme s’assit et leva les yeux au plafond pendant un temps. D’un coup, son visage s’anima :
‒ Oui, bien sûr ! C’était un motard qui était venu me demander de consulter le dossier de sa mère. Son fils avait un cancer, et il voulait savoir s’il y avait des antécédents dans sa famille. Si j’ai bien compris, sa mère était morte peu après sa naissance. Je lui ai sorti le dossier ; il l’a consulté longuement puis d’un coup est parti avec. Je n’ai pas pu le rattraper.
‒ Vous n’aviez pas pris son nom ?
‒ Non, je ne le fais que pour les emprunts.
‒ Bien sûr. Vous disiez que c’était un motard.
‒ Oui, il portait un blouson à franges et des bottes de moto, et il tenait à la main un casque avec des étoiles. Il avait des cheveux noirs longs et une barbe de plusieurs jours. Pas très propre sur lui, pour tout vous dire.
Jeunet présenta une photo de Gérard Pavu à la documentaliste.
‒ C’est la même carrure, le même type de visage, mais il avait beaucoup plus de cheveux et pas de moustache.
‒ Dites-moi, savez-vous ce qu’il contenait, ce dossier ?
‒ Oh non ! Je ne l’ai jamais ouvert. Mais si vous voulez, dans ces années-là, à la maternité, il y avait une aide-soignante que je connais un peu. Elle était très commère en fait, et se souvient de beaucoup de choses. Allez la voir de ma part. Elle a pris sa retraite, bien sûr depuis le temps, mais elle habite toujours à côté.
La petite vieille avait un air malicieux, roublard presque. Elle offrit au juge un verre de son eau-de-vie de prune faite maison ‒ un alcool assez puissant, à la vérité, et surtout inbuvable ‒ et se plongea dans ses souvenirs.
‒ Régine Ballie... une femme qui a accouché ici il y a quarante ans et qui y est morte peu après d’une maladie vénérienne... Régine évidemment ! Quelle sacrée, celle-là ! Je l’aimais bien. Vous savez, elle avait... Ah, c’est probablement pour cela que vous venez. Régine était une femme libre ; elle avait beaucoup d’amants, mais aucun en titre ; surtout, elle ne voulait pas se faire mettre le grapin dessus. Vous comprenez ?
Sans même regarder que Jeunet acquiesçait, elle poursuivait :
‒ Cette année-là, elle fréquentait deux hommes, mais ils ne savaient pas qu’ils étaient deux. Elle est tombée enceinte, ce qui n’est pas très surprenant, et elle laissa entendre aux deux qu’ils étaient le père. Ils étaient aux anges, l’un comme l’autre ! Coup de chance, elle attendait des jumeaux. Vous savez, Régine n’était pas du genre à pouponner, alors elle a décidé de leur laisser les enfants pour pouvoir continuer à mener la belle vie. Quand elle a accouché, elle n’a prévenu personne et elle a demandé au médecin de lui faire deux certificats de naissance qui ne mentionnaient pas qu’il y avait des jumeaux. Le chef, il la trouvait à son goût et il l’a fait pour lui faire plaisir. Après, elle a joué un joli tour de passe-passe à ses deux amoureux pour qu’ils reconnaissent chacun un de ses fils. Ils n’y ont vu que du feu ; elle était vraiment douée, la Régine. Aussitôt sortie de l’hôpital, elle a refilé les marmots aux pères et elle les a plaqués ‒ hop ! ‒ tous les deux. Elle est partie s’installer avec le chef, mais ça n’a pas duré. Je crois que c’est peu après qu’elle a attrapé la maladie. Comme elle ne voulait pas revoir le chef, elle a attendu avant de venir à l’hôpital. Quand elle s’est décidée, c’était trop tard, on ne pouvait plus rien faire.
‒ Savez-vous les noms des deux pères ?
‒ S’il fallait savoir les noms de tous les amants de Régine, je crois qu’elle même elle n’y arrivait pas ! Non, pour moi, je ne m’en souviens pas.
‒ Encore un point. Étaient-ce de vrais jumeaux ?
‒ De mémoire, je crois que oui.
Jeunet souffrit deux pleines heures d’anecdotes plus ou moins gaillardes sur la vie hospitalière avant de pouvoir s’éclipser en refusant le dîner que l’inépuisable ancienne aide-soignante lui proposait. Il dut attendre le lendemain pour se rendre à la mairie et, pour la première fois depuis de longs jours, malgré l’inconfort d’une chambre d’hôtel humide, il dormit profondément.
***
Au matin, l’état-civil lui livra sans peine le nom du second fils de Régine Ballie, Alain Vier. Ce dernier avait effectivement perdu un enfant récemment, des suites d’un cancer. Plus encore, la police connaissait son nom pour son implication dans plusieurs rixes et parce qu’il avait travaillé dans un garage soupçonné de trafic de deux-roues volés avec le Maghreb. Mais il avait quitté son emploi aux environs de la date du meurtre de Samanta. Personne, ni du garage, ni de son ancien squat, ni de sa famille ‒ avec laquelle il était brouillé ‒, ni même la mère de son fils décédé, personne ne savait ce qu’il était devenu. Tous pensaient que la mort de son enfant l’avait ébranlé et qu’il était parti pour fuir son souvenir.
Mais le juge Jeunet tenait sa piste. Il relança la police sur les correspondants maghrébins de l’ancien employeur d’Alain Vier. On trouva la trace de son passage en Tunisie. Enfin, il fut localisé au Niger, où il dirigeait un garage assez important sous un nom d’emprunt, et où il avait su se faire apprécier des autorités locales par de menus services.
L’affaire passait entre les mains des diplomates, mais le juge obtint la remise en liberté de Gérard Pavu et finalement le non-lieu. Alain Vier fut condamné par contumace. Aucun mandat d’arrêt international ne fut émis, mais peu après deux ingénieurs français retenus en otage par des rebelles Touaregs recouvrèrent la liberté.
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