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Sujet: Mon cher mari
De: anadesferens@gmail.com
Date d'envoi: 08/07/2006 16:56
Pour: luis.desferens@orange.fr

Mon cher Luis,
Tu ne t’attendais pas à recevoir un mail d’outre-tombe...Trente années de silence. Toi qui a toujours le dernier mot, tu devras enfin te taire!
Lâche et résignée toute ma vie, je suis restée silencieuse jusqu'à ma tombe. Vivante, j'ai satisfait tes attentes : être ta servante, combler tes désirs, écouter tes rêves. Maintenant que je suis en train de mourir, je me libère. Je sais que l’enfer est derrière moi et que rien de pire que de vivre à tes côtés ne peut m’attendre dans l’au-delà, s’il existe.
Tu recevras ces dernières paroles après mon ultime soupir, ou devrais-je dire mon ultime gémissement car ma vie à tes côtés n'a été que tourments, amertumes, rancunes, frustrations, dégoût et ennui... Jamais tu n’as douté de ton irrésistible charme qui m’a poussée à chercher d’autres caresses, de ton humour qui n’a jamais fait rire que toi même.
J’ai aimé mes enfants au point de leur sacrifier mon bonheur. Et où aurais-je été ? Tu pensais que je n’avais que toi, orpheline du monde, tu t’es toujours imposé comme mon sauveur... Peut-être devrais-je dire comme mon geôlier. Et tu avais la cruauté de me dire que tu me suivrais dans la tombe... Mais ne m’accorderas-tu jamais un moment de répit ? J’ai nourri nos enfants, je me suis occupée de ta maison, je t’ai délivré de tes maux physiques et moraux, je t’ai écouté gémir, souffrir, frémir, j’ai été là. Maintenant que je te suis inutile pour combler les vides de ta vie, je te demande d’exaucer une ultime requête : laisse-moi en paix, ne prononce plus mon nom, ne le salis plus.
Ana


Luis serra mécaniquement les mains moites qui se présentaient à lui. Il ne voyait ni les visages pâles drapés de noir, ni les larmes qui les fissuraient, ni les autres tombes qui demeuraient le seul voisinage d’Ana. Seule cette petite boîte noire au fond du caveau l’obsédait, comme si elle détenait un pouvoir magique qui l’attirait irrésistiblement. Il avait envie de se pencher, de tomber, de rester englouti sous cette glaise, de ne plus jamais revoir cette terre qui avait perdu son sens dès lors que le seul être qui l’aimait l’avait déserté. Ses jambes étaient molles, son estomac était tordu par un spasme sans fin, sa respiration n’était que le furtif souffle d’un noyé entre deux vagues. Chaque seconde passée décuplait son agonie dans ce monde devenu absurde. Elle était partie. C’était fini.
Ana, si tu savais... Mais aucun mot ne pouvait traduire son désespoir.
- Tu tiendras le coup ?
-...
- Tu ne feras pas de bêtises ?
- Mais non, dit Luis d’un ton détaché. Il n’écoutait pas ce qu’on lui disait, il voulait simplement être seul.
- Tu es sûr que tu ne veux pas qu’on reste un petit peu ?
- Non, je vous assure, c’est gentil, mais je suis fatigué, et j’ai besoin de me reposer.
Clara, leur fille, s’effondra sur les épaules de son frère. Ils avaient tous deux gardé une complicité avec leur mère qu’il avait lui-même progressivement perdue. Comment avaient-ils pu devenir aussi froids ? Il les aimait, mais ne savait plus comment leur manifester cette affection. Ana constituait la seule interprète capable de traduire leurs émotions dont le langage était si différent. Maintenant qu’il était seul, deux étrangers dont les regards lui rappelaient trop cruellement sa femme se tenaient devant lui.

Clara lui frôla l’épaule, comme si elle avait peur de le toucher.
- Alors on se voit demain !
- Oui, demain !
Il trouverait bien une excuse à ce moment là pour rester seul.
Seul dans la maison, il essayait d’occuper son esprit par des détails insignifiants. S’atteler à des tâches inconsistantes lui permettait de fixer son attention autre part que sur son désespoir. Son errance trouva forme sur internet. Il cliquait frénétiquement sur des mots, des images, des associations d’idées qui le noyaient dans ses pensées. Ana. Cruel palindrome, son nom revenait, inlassablement, dans le ressac de sa mémoire.
Il eut envie de lire les messages de condoléance qui s’accumulaient dans sa messagerie. « Nous partageons ta peine... », « Dans ce moment de souffrance... », « Prenant part à votre douleur, nous vous prions de recevoir nos sincères condoléances... », « Je pense à toi... ». Ces mots lui paraissaient vides de sens, incapables de refléter sa peine, et encore moins de tisser un lien de sympathie avec les auteurs de ces messages. Il était amputé.
Un message attira son attention : « postdead.com vous avertit qu’un message déposé par Ana Desferens à titre posthume vous est destiné. Vous disposez d’une période de six mois pour le consulter et le télécharger ». Une offre promotionnelle accompagnait le message : « Fleurissez la tombe de ceux que vous aimez en un clic » !
Bien que le message fût morbide, il le consulta.
C’était une plaisanterie. Une affreuse, sordide, et cruelle plaisanterie. Il supprima le message. Ana ne lui avait jamais menti, il l’aurait lu dans ses yeux, il l’aurait senti dans ses gestes, compris dans sa voix... Les mains trahissent toujours leur maître ! Rien n’était vrai. Il consulta nerveusement le site, nota le numéro de référence et téléphona, car rien ne valait une vraie voix, un contact humain.
« Non monsieur, nous respectons la volonté des défunts. Non, nous ne pouvons pas vous dire si votre épouse a envoyé d’autres messages. Non, nous ignorons quel est le contenu du message. Non, personne ne peut accéder à ces informations qui resteront confidentielles ».
Luis raccrocha. Comment avait-elle pu accepter de faire voler en éclats trente ans de vie commune, qui en fin de compte n’avaient été qu’illusion, par un simple message provenant d’une organisation inconnue, charognards profitant du chagrin des survivants ?
Passé le moment de stupeur qui le pétrifia pendant de longues minutes, la colère prit le dessus, s’infiltrant dans son corps comme un souffle de vie. Les bras tendus, nerveux, il fit table rase de tous les portraits d’Ana qui semblaient le narguer sur son bureau. De rage, il monta dans la chambre, ouvrit l’armoire qui quelques minutes plus tôt contenait de précieuses reliques, s’empara de son sac de voyage préféré, celui avec les poignées roses car on ne pouvait pas le perdre, enfouit tout son passé à l’intérieur. Mais les vêtements n’étaient pas suffisants. Il fallait tout jeter. Ne plus laisser de traces de celle qui n’avait plus de nom. Elle devait disparaître de sa mémoire qui ne contenait que de faux souvenirs, celle d’une femme qui l’avait méprisé, manipulé, et trahi. Quelques heures plus tard, la maison était devenue un champ de bataille, un univers en désuétude, tous les placards étaient ouverts, les vêtements, les objets, épars. La bataille avait été rude. Il jeta tous les sacs dans la déchetterie et crut se sentir soulagé. Revenu chez lui, il s’assit sur le canapé et regarda en face de lui. Ils avaient choisi ce tableau ensemble, un samedi après-midi où la grisaille et la bruine avaient failli l’emporter sur leur bonne humeur. C’était un tableau lumineux, dans les tons rouges orangés, avec des traits bleus qui fissuraient les aplats et donnaient force et relief à l’ensemble. La lumière qui émanait du tableau contrastait avec la tristesse du jour durant lequel ils l’avaient découvert. Chaque objet lui rappelait un moment passé en compagnie d’Ana. Il fallait donc se débarrasser de tout.
La maison était particulièrement bien placée. Un petit chemin conduisait en quelques minutes au bord de la mer. Ils aimaient se retrouver là le soir, une bière à la main, à parler des personnages des nouvelles qu’elle écrivait. Elle n’était pas ce qu’on appelle un écrivain à succès, seules quelques unes de ses histoires avaient été publiées dans des fanzines. Elle parlait souvent de rencontres, la plupart du temps improbables, entre des êtres que tout opposait. Son côté « fleur bleue » l’amusait et, pour la taquiner, il lui proposait d’envoyer un essai à la fameuse collection Harlequin. Pas un seul instant il n’avait osé soupçonner une quelconque expérience extra-conjugale. Comment avait-elle pu maintenir cette duplicité jusqu’à la fin ? Qui voyait-elle ? Ces questions et tant d’autres encore restaient sans réponses. Enfin, l’acte de vente était signé, et c’était la dernière fois qu’il reviendrait sur ce maudit chemin.
Après la colère, ce fut la jalousie qui s’infiltra dans son esprit. Qui ? Mais qui avait-elle fréquenté ? C’était impossible pour lui de recenser les hommes qu’elle avait pu rencontrer. Elle allait souvent à Paris pour son travail et pouvait rencontrer qui elle désirait. Luis commença donc à analyser méticuleusement toutes ses nouvelles. Il passait son temps à souligner les passages, les annoter, faisait des liens, recherchait dans le carnet d’adresse d’Ana les noms des personnages, les pseudonymes. Bien sûr, personne ne pouvait l’aider à connaître la vérité. Ils avaient incarné un couple heureux et sans histoires et Luis souhaitait maintenir l’illusion de cette harmonie conjugale dans son entourage. Il ne put cependant résister à l’envie de téléphoner à Marianne, la meilleure amie d’Ana, afin de la sonder. Juste un peu.

Marianne semblait gênée, confuse de devoir parler de son amie.
- Non, je ne connais pas d’autres personnes à avertir de son décès. Tu sais, l’annonce est parue dans les journaux locaux. Et puis tu connais ses amis mieux que moi !
- Oui, mais elle se déplaçait souvent sur Paris, et je ne connais pas tout le monde là-bas. C’était son univers ! Et elle restait très secrète à ce sujet !
- Mais pourquoi voudrais-tu qu’elle t’ait caché quelque chose ! Il n’y a rien à dire sur ces séjours là-bas ! Tu es sûr que tu vas bien ? Ta voix est étrange...
- Tu sais, elle me manque, et j’ai l’impression que je n’ai pas eu le temps de la connaître...
- Enfin au bout de trente ans !
- Justement, au bout d’un certain temps, on finit par vivre en parallèle, on se croise de temps en temps, on cultive chacun de son côté ses passions, et on finit par devenir de parfaits inconnus !
- Mais qu’est-ce que tu racontes ! Luis...Atterris ! Ana t’aimait, cela ne fait aucun doute. Et c’est bien là l’essentiel. Ne salis pas ta mémoire. Repose-toi, reste avec tes enfants...
- Je vais te laisser...
- Bon, écoute Luis, si ça va mal, je peux te donner le numéro d’un ami qui est psy...
- Au revoir Marianne.
Quelle conne ! Elle avait essayé d’esquiver ses questions. Elle savait quelque chose, et elle n’avait pas voulu répondre.
Plusieurs semaines passèrent, durant lesquelles Luis ressentait alternativement un désir inassouvissable de vengeance et un profond désespoir. Il aimait Ana tout en la maudissant. Ces perpétuelles contradictions le torturaient.

Assis à une terrasse de café, Luis regardait le couple assis en face de lui et dont la complicité apparente lui rappela celle qu'il pensait avoir avec Ana.
Elle avait bien fait semblant... Etait-ce possible de contrefaire l’amour pendant si longtemps ? Il recommanda un troisième whisky.
Il fallait l’oublier. Changer de vie.  Il commanda un quatrième verre. Il voyait trouble, se sentait grisé, il allait tout quitter, prendre un billet pour une île, s’installer très loin, très très loin, et plus personne n’entendrait jamais plus parler de lui ! Fort de cette décision, il ingurgita sa vodka d’un trait et sortit en titubant. Il s’appuya sur la porte tournante dont le mouvement le fit basculer. Un serveur l’aida à se relever et lui proposa son aide pour appeler un taxi.
- J’vous r’mercie, mais j’suis un homme libre, maintenant môssieur ! Et oui, un homme libre ! A moi les îles, à moi les filles !
Et il continua sa valse dans la rue sous l’œil mi amusé mi méprisant des clients.
Puis un cri. Tout le monde se leva en même temps. Le curieux pantin avait été renversé par un taxi.

Clara et son ami rangeaient les affaires de Luis dans le petit studio qu’il avait loué trois mois auparavant. C’était un espace impersonnel dans lequel ils n’éprouvaient vraiment pas l’envie de rester. Clara réprimait ses larmes et sa colère avec difficulté. Elle ouvrait compulsivement tous les tiroirs, sans trouver ce qu’elle semblait chercher. Puis elle s’écroula sur le pouf qui trônait au milieu de la pièce.
- Tu te rends compte, il n’a même pas gardé une seule photo de maman. Il a tout jeté, comme si rien n’avait existé. Tu remarqueras qu’il n’y a pas de photos de nous non plus. Je ne l’ai jamais compris.
- Il avait peut-être besoin de faire le point ? La mort de ta mère a dû le bouleverser.
- Tu parles ! Tu sais ce qu’il a dit avant de mourir aux urgences ? « Faites que je ne retrouve jamais cette salope ». C’est beau comme message avant de mourir tu ne trouves pas ? On se sent émue, on a envie de pleurer...
Valentin serra Clara dans ses bras.
- Tu ne le connaissais pas. C’est ça qui est dur. Tu sais que tu ne le connaîtras jamais.
Clara sanglota. Elle resta un long moment, blottie contre son épaule, jusqu’à ce que son regard se pose sur l’ordinateur.
- Est-ce tu peux me laisser seule s’il te plaît ?
- Tu es sûre ?
- Oui, je voudrais faire quelque chose. Quelque chose que je dois faire seule.
- Ecoute, je reste en bas, dans le café en face de l’immeuble. Je t’attends, prends ton temps. Et il l’embrassa sur le front avant de sortir.
Elle alluma l’ordinateur. En temps normal, elle n’aurait jamais osé enfreindre l’intimité de quelqu’un, encore moins celle de son père, mais elle avait besoin de savoir ce qu’il pensait et elle espérait qu’il ait pu s’épancher dans des courts textes ou des emails.

Au bout de deux heures, Clara revint, le visage défait, les yeux rouges.
- Alors ? As-tu trouvé des réponses ?
- Non, il avait presque tout effacé. Je ne le comprendrai jamais. Par contre j’ai imprimé une lettre que ma mère lui a envoyée aujourd’hui.
- Aujourd’hui ? Mais... Comment ?
- C’est un mail posthume. Elle m’en avait envoyé un aussi. Ca fait vraiment du bien d’entendre des choses comme ça. Je ne comprends pas tout ce à quoi elle fait référence au début. C’est un peu étrange... Tu veux que je te la lise ? C’est tellement elle...Tout en amour et en délicatesse...

Sujet: Mon cher mari
De: anadesferens@gmail.com
Date d'envoi: 08/07/2006 17:35
Pour: luis.desferens@orange.fr

Mon cher Luis,
Trois mois se sont passés. Trois mois où tu as dû te sentir atrocement seul et abandonné. Pardonne-moi mon amour. Mais je voulais que tu vives et j’ai pensé que la colère, la haine et la jalousie t’insuffleraient un souffle que ton amour pour moi t’aurait fait perdre. Cette lettre venimeuse, cruelle et injuste, ce fut mon unique mensonge. Je t’ai toujours aimé d’un amour sans limites et je te suis toujours restée fidèle en paroles et en actes. Même si ma vie a été cruellement raccourcie par ce cancer, sache que je ne regrette rien de ce que j’ai vécu puisque tu m’as fait goûter le bonheur d’être aimée. J’ai inventé cette lettre car je craignais que tu me suives. Ta souffrance décuple ma douleur. Et je t’aime trop pour partir en te disant des choses horribles que je ne pense pas pour t’éloigner de moi. La douceur de ta voix, la chaleur de tes mains sur mon corps qui se refroidit, la lueur de tes yeux remplis de larmes difficilement retenues, ton amour me sont nécessaires pour affronter la mort. Jusqu’au dernier souffle j’aurai besoin de toi.
Si je te disais vivante ce que je t’ai écrit dans ma première lettre, mon regard me trahirait, je t’aime tellement, toi qui as donné sens à mon existence pourtant si mal partie. Nous avons toujours tout partagé ensemble, mais je t’en prie, reste vivant pour penser à moi, à tous ces merveilleux moments que nous avons partagés et qui demeurent dorénavant dans ton esprit. Dorénavant, je vis à travers toi. Un jour, peut-être nous nous retrouverons.
Pense aussi à nos enfants qui t’aiment même s’ils ne savent plus comment te le dire. Sors de la bulle que nous nous étions construite, vis!
Ton amour pour toujours,
Ana
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MATARIO13 · il y a
magnifique !
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Plume · il y a
Je vous remercie d'avoir eu la curiosité d'aller voir ce texte et pour ce gentil commentaire!
·

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