le mensonge de noël

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

Christine Tafforiaux a l’impression de flotter sur un petit nuage de félicité. Elle vient de rentrer chez elle, a laissé ses chaussures à hauts talons dans l’entrée, s’est libérée de son manteau de velours côtelé rouge bordeaux, et s’est laissée choir dans un canapé profond qui semblait n’attendre qu’elle. Son mari doit rentrer tard, et ses deux enfants ont quitté le nid depuis plusieurs années. Elle a donc tout le loisir de laisser voguer son esprit et parcourir l’univers radieux qui s’est ouvert devant elle cet après-midi.
Elle a gagné ! Gagné le premier prix ! Surprenant, mais merveilleux. Mari et enfants vont être ravis lorsqu’ils apprendront la nouvelle. Justement, il s’agissait d’un concours de nouvelles organisé par un éditeur virtuel de littérature courte. Sujet libre, mais huit mille signes au maximum, espaces compris. Une contrainte qui stimule la créativité, au détriment des motivations psychologiques des personnages. Sauf si le récit n’est constitué que de ces motivations, effaçant toute velléité d’action, d’histoire. Parti qu’elle avait pris. Plus de deux mille textes avaient été envoyés à l’organisateur du concours, qui en avait retenu quatre cent. En second filtre, les internautes avaient voté, attribuant plus ou moins de cœurs, et cent cinquante nouvelles avaient accédé à la finale. A l’issue d’un second vote, la sienne l’avait emporté. Le prix était plus symbolique que sonnant et trébuchant, mais elle le recevrait avec une grande fierté mêlée d’espoir pour la suite de son aventure littéraire : une rencontre avec une auteure consacrée, sur le plateau de l’émission télévisée « Ouvrez les guillemets ». Jusqu’au dernier moment, l’identité de cette auteure demeurait secrète, afin de ménager un peu de suspense pour les téléspectatrices, bien plus nombreuses que leurs homologues masculins.
Elle a fait chauffer un vieil armagnac dans un verre ballon, et l’a dégusté à petites gorgées, laissant le feu de l’alcool se répandre en elle. Puis elle s’est dit qu’une deuxième tournée serait bienvenue, ce n’est pas tous les jours que l’on se sent la reine du monde, en pleine lumière, au centre d’un concert d’applaudissements.
Et Morphée lui a ouvert ses bras cotonneux, où elle s’est lovée en fermant les yeux.

Le grand soir est arrivé, l’émission littéraire la plus suivie de France va débuter. Le technicien vient de régler le micro-cravate, la maquilleuse vérifie que tout est parfait, le présentateur s’installe derrière une petite pile de livres, il lui sourit, pour la rassurer. N’empêche, son cœur rejoue la chevauchée des Walkyries. Voilà, l’enregistrement commence...
-Chers amis, nous accueillons ce soir Christine Tafforiaux, lauréate d’un concours de nouvelles, que vous ne connaissez pas encore, mais qui a un talent fou.
Le présentateur a une voix chaude, enveloppante, qui la calme.
-Christine, vous avez écrit une histoire sur le mensonge de Noël...
Elle se lance :
-Sur les mensonges en réalité : le sapin, la crèche couverte de fausse neige, et surtout le père Noël, un papy rougeaud carburant au coca et qui dévale les cheminées sans se salir et sans se rompre les os. Du grandissime n’importe quoi !
Le dialogue continue ainsi, sur ce texte et sur les autres petits bijoux écrits par elle, une bonne cinquantaine de nouvelles au compteur.
-Mais il est temps de faire venir sur ce plateau, coupe le présentateur, l’auteure confirmée que votre prix va vous permettre de rencontrer.
Une femme entre, très à l’aise, et s’assied en arborant un large sourire. Christine la dévisage, mais ne l’a jamais vue auparavant.
-Christine Tafforiaux, je vous présente la véritable Christine Tafforiaux, plus connue sous le pseudonyme de Blanche de Savoie.
-Je viens de découvrir que j’ai un, ou plutôt une homonyme, lance la nouvelle venue, ce qui est fort regrettable. Dans le petit monde de l’édition, les noms importent beaucoup, et ce d’autant plus que ce que vous écrivez dévalorise mes œuvres. Je vous invite donc à changer de nom, ou à inventer un pseudo, comme je l’ai fait.
Christine, à peine remise de sa surprise, se lève et se dirige vers la voleuse de nom, l’air mauvais.
-C’est vous qui allez disparaitre, espèce de...
Mais elle n’a pas le loisir d’achever sa phrase, car Blanche de Savoie s’est dressée devant elle et lui assène un grand coup de livre sur la tête, la faisant partir au pays des songes.

Quand elle se réveille, elle hume l’air chargé d’odeurs qu’elle connaissait bien : l’encre, le papier. Autour d’elle, le décor lui est parfaitement inconnu : un salon, une cheminée, un sapin aux boules rutilantes, une crèche où le ventre de Marie n’a pas encore délivré son cadeau au monde. Des flocons de neige tombent du plafond et volètent dans l’air. Entre deux rennes en peluche, le Père Noël est là, l’air furieux.
-Alors comme ça, je suis un papy rougeaud qui carbure au coca ! Je vais t’en faire boire, moi, du coca !
Et il commence à la bombarder avec les boules du sapin, qui ne peut rien empêcher.
-Tiens ! Tiens ! Prends ça, scribouilleuse de mes deux !
-Mais comment sort-on de cette histoire ?
-Demande à cette catin de Tafforiaux, c’est elle qui l’a écrit ! Moi, je sors par la cheminée, comme d’hab’. Toi, je ne sais pas, mais mon petit doigt boudiné me dit que tu vas rester coincée ici un bon bout de temps. La Tafforiaux, elle n’a pas du tout envie de te voir dehors et de lui faire de l’ombre.
Christine, outrée, songe à croiser le fer avec cet impudent, quand elle se retourne, alarmée par un mugissement qui se rapproche : celui du bœuf de la crèche qui trottine vers elle, ayant pris en croupe le petit Jésus à la peau encore toute fripée mais déjà bien mate, à la chevelure noire en bataille, et qui fait tourner comme un lasso son cordon ombilical. Marie joue son rôle de pleureuse, Joseph s’arrache le keffieh et l’âne, cet abruti, broute la myrrhe apportée par les mages-rois. Christine se met à courir sur un sol couvert de papier imprimé. Sur sa droite, un grand espace blanc, très lumineux. La page blanche ! La suite de l’histoire-prison n’est pas écrite ! A elle de l’imaginer ! Elle va en sortir ! Rejoindre le studio de télévision, et faire une tête au carré à cette imposteuse. Sa notoriété va grimper au zénith, elle va devenir la coqueluche des médias, les ventes de ses nouvelles vont exploser, elle pourra se payer tous les luxes, son mari et ses enfants seront fiers d’elle. Elle ne se souvient plus bien de leurs prénoms, une petite faille temporaire, sans gravité, pas de quoi s’inquiéter, son mari, lui, les connait bien. Son mari ou ex-mari ? Elle fera le point après sa sortie de cette histoire.
Justement, au bout du couloir blanc, une porte blanche. La sortie ! Elle l’ouvre, sans difficulté. Le décor de la pièce où elle entre, lui est cette fois bien familier. Son salon, sa cheminée où un faux feu électrique rougeoie, son canapé recouvert de tissu rouge et or, le verre ballon qui a dû contenir de l’armagnac. Un homme la regarde, l’air pensif. Un bien bel homme, la quarantaine assumée, très séduisant. Il lui parle doucement, comme à une enfant. Elle connait bien cette voix qui chauffe les graves pour mieux créer une complicité. Exactement la voix de son mari, ou ex-mari, mais pourtant elle ne le reconnait pas.
A côté de lui, deux autres hommes en blouse blanche, version armoire à glace, attendent patiemment, le visage totalement inexpressif. Leur présence la rassure. A leur demande, exprimée doucement, mais fermement, elle se lève et les suit.
-Si elle vous parle de ses enfants, ne la contrariez pas, dit le bel homme d’une voix lasse. Nous n’en avons jamais eu, heureusement.
Tout va bien, songe Christine. Ils m’emmènent au studio de TV, ils connaissent le chemin, et je vais pouvoir rétablir la vérité sur cette salope qui se prend pour moi. Et ce sera la fin des mensonges. Mes enfants Paul et Virginie vont adorer. Je vais même pouvoir séduire à nouveau Alex, mon ex, qui sait ?
Tout va bien, tout va très bien.
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