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"Apéro chez moi ce soir."
Cette simple phrase avait toujours tendance à créer un vif engouement. Il était environ 21h, plusieurs de mes amis étaient déjà arrivés, et la porte sonna. Je ne le savais pas encore, mais ce qui m'attendait derrière la porte allait complètement chambouler ma soirée. J'allai donc accueillir les nouveaux arrivants– les nouvelles arrivantes devrais-je dire – et fus surpris de découvrir mon ex-copine accompagnée d'une fille que j'avais déjà eu l'occasion de croiser par un de mes meilleurs amis. Un sourire forcé vint rapidement remplacer la moue désobligeante et surprise qui s'était fugacement affichée sur mon visage et je les invitai à rentrer et à se mettre à l'aise.

Je décidai de pas accorder plus d'importance à cette visite surprise et de continuer à m'amuser. La soirée commençait à vraiment se lancer et nous nous disputions les places entre le baby-foot, le beerpong et la terrasse dehors où tout le monde fumait cigarettes et joints sans modération. Qu'est-ce que je regrettais de n'avoir pris congé le lendemain ! Carnaval était la fête que je préférais dans ma ville et je manquais le meilleur soir à cause du travail... Malgré tout je m'étais résigné à ne pas y aller, n'étant pas prêt à assumer le travail le lendemain si je rentrais trop tard et alcoolisé. C'est alors que l'actrice de cette soirée qui ne s'effacera jamais de ma mémoire entra gentiment en scène. Vous vous souvenez ? Cette fille qui accompagnait mon ex. Aline qu'elle s'appelle. Elle n'eut de cesse de venir se coller à moi, de rigoler à mes blagues et de me faire des signes évidents de chaleur mal contrôlée. Je me laissais faire, appréciant doublement la situation. Rendre la jalousie que m'avait infligée tant de fois mon ex et voir que je plaisais à cette fille sans n'avoir même essayé de la séduire.

Vins le moment où mes amis me quittèrent pour rejoindre la fête en ville. Tout le monde se préparait à l'exception d'un ami qui lui aussi avait des obligations à remplir le lendemain et préférait ne pas dormir trop tard. Et à l'exception de cette fille. Mon ami comprit bien vite la situation et alla s'installer sur le canapé, alors qu'Aline, prétextant avoir besoin d'un chargeur, m'accompagna dans ma chambre à l'étage. Je me doutais bien qu'elle allait rester, mais ne voulant pas, comme je me plais à le dire, faire le chacal, je ne lui proposai pas de dormir avec moi, préférant attendre sa réaction. Comme elle ne semblait pas décidée à quitter ma chambre, je finis par me changer. J'enlevai mon pantalon et mon T-Shirt et j'enfilai un short de sport faisant office de pyjama. Après encore quelques minutes d'attente, je me décidai à aller me brosser les dents et Madame n'ayant toujours pas bougé, je finis par fermer la porte et à éteindre la lumière, ne laissant plus que la petite lampe de chevet guider mes pas jusqu'au lit. Fatigué, je lui proposai de dormir et plongeai la chambre dans le noir. Elle me fit la discussion un cours instant et me sortit d'un coup :
"Tu sais que j'ai un copain ?" Perplexe, je lui répondis par la négative et trouva son attitude déplacée envers celui-ci, mais je n'en fis cas.
"On dirait pas n'est-ce pas ?" Je ne pus m'empêcher de pouffer en lui confirmant ses propos.

La suite vous la devinez sans doute. Qu'auriez-vous fait à ma place ? Suis-je un salaud de ne pas prendre en compte son copain alors que je ne le connais ni d’Ève ni d'Adam ? Que même Aline je ne la connaissais qu'à travers une ou deux soirées ? Je sais que tout le monde ne me rejoint pas sur ce point, mais j'ai toujours considéré que la personne qui est responsable est toujours celle qui est en couple. L'autre n'a pas d'engagements à respecter alors pourquoi devrait-il assumer une part de responsabilité dans la trahison effectuée par son complice ? C'est ce que je me suis dit.

J'avais, à cette époque, la fâcheuse tendance d'être souvent beaucoup trop soûl au moment de faire l'amour. Ce soir-là ne fit pas exception. Après avoir tenté tant bien que mal, je m'excusai et décidai d'abandonner l'idée. Impossible de produire une érection digne de ce nom. Las, je lui souhaitai bonne nuit et me couchai confortablement me préparant à m'offrir à un sommeil réparateur. Ça aurait été trop simple... Aline commença à pleurer. Je lui demandai ce qui n'allait pas et elle me répondit quelque chose dans cette idée là :
"Je me dis que n'aurais quand même pas dû tromper mon copain. Au fond ça va pas si mal." Je lui présentai mes excuses les moins sincères et elle se voulut réconfortante en me répondant :
"C'est pas de ta faute. Toi t'es vraiment très gentil. C'est moi, j'aurais pas dû." Je me suis dit que ça la soulagerait probablement de ne pas passer la nuit avec la personne complice de son adultère alors je lui proposai une autre chambre qu'elle s'empressa d'accepter.

Le lendemain nous nous sommes vaguement croisés, mais c'est mon ami qui s'est occupé de la ramené selon sa demande. Ça m'arrangeait bien finalement. La journée de travail fut difficile. J'étais encore un peu ivre quand je suis arrivé le matin et, toute la journée, mes yeux lourds et brûlants me rappelèrent le manque de sommeil de la veille. Ce soir-là, quand je suis rentré, je me suis écroulé sur le canapé et me suis endormi instantanément. Une surprise de taille m'attendait à mon réveil.

Lorsque j'ouvris les yeux, il faisait déjà nuit. Je cherchai mon téléphone afin d'y lire l'heure et constata qu'il était déjà près de minuit. Sans trop de surprise je vis que j'avais plusieurs notifications Whats App et entrepris de les lire. Une ou deux banalités et... Je crus avoir rêvé. Ce ne pouvait être qu'une mauvaise blague. Je dus relire bien trois fois le message avant de bien en saisir sa portée.
Selon un message de l'ami qui était resté dormir chez moi la veille, Aline n'allait pas bien et voulait poser plainte contre moi. J'étais sans voix. Pour quels motifs ? Qu'avait-elle bien pu trouver à me reprocher ? Un flot d'image terrifiante passa dans ma tête. Je me voyais déjà en train de défendre ma cause devant un tribunal, lésé par mes antécédents judiciaires, suppliant le juge de me croire. Les répercussions pouvaient être énormes. Moralement destructeur, un gouffre financier et, qui sait, une condamnation injuste aux conséquences graves pour toute ma vie.

Passé la surprise et la peur, c'est une haine comme jamais je n'en avais ressenti qui m'emplit. Je sentais comme une chaleur partir de mon ventre et monter le long ma colonne vertébrale, envahir mon torse puis ma tête. Tous mes muscles étaient contractés malgré moi, ma respiration était rapide et puissante et ma mâchoire crispée comme jamais. Elle commença par se déverser sur mon ami qui, au lieu de me défendre lorsqu'Aline lui avait parlé de ses intentions, avait fait le compréhensif. Tout juste ne l'encourageait-il pas à poser plainte ! Je lui envoyai une série de messages cinglants qui semblèrent enfin lui faire remarquer la gravité de la situation et son manque totalement d'engagement à mon égard. Je fis ensuite un effort surhumain pour écrire un message poli à ma persécutrice lui demandant s'il serait possible que l'on s'appelle, car j'avais beaucoup de peine à comprendre sa réaction.
"Espèce de sale pute d'où tu veux poser plainte alors que tu as trompé ton gars comme une putain de salope ?!" aurait probablement mieux refléter mes pensées profondes que le message plein de modération que je lui avais envoyé. Mais en vue d'éventuels problèmes futurs, je préférais me contenir et éviter toute chose qui pourrait me porter préjudice, comme une réaction violente par exemple.

Ce n'est que le lendemain, alors que je travaillais depuis déjà plusieurs heures, qu'elle m'écrivit finalement un message me disant qu'elle souhaitait aussi m'en parler et me demandant quand je serais disponible. Cette nuit avait été encore pire que la précédente. Plein de rage et d'appréhension, je n'avais pas réussi à fermer l'œil. J'avais fini par m'ouvrir une bouteille de rouge de la cave que j'avais entièrement descendu devant un film dont je n'avais même pas regardé la moitié.
Arriva enfin la pause où je pus lui parler. Au téléphone, cela me demandait encore plus d'effort de retenu pour ne pas lui hurler le fond de ma pensée. Je lui demandai selon quels motifs elle pouvait bien vouloir me poursuivre et quelle était sa version des faits. Son récit n'avait ni queue ni tête. Selon elle, j'avais profité de son ivresse. Je lui rappelai qu'elle semblait encore en état de se souvenir qu'elle avait un copain et qu'elle aurait pu se défendre si vraiment c'est moi qui avait été insistant.
"Oui mais tu vois, je suis entrée dans ta chambre ensuite tu as fermé la porte."
"La porte ? tu dois juste baisser la poignée pour l'ouvrir. C'est toi qui m'a dit encore que c'était pas ma faute, que j'étais gentil. C'est moi qui t'ai proposé de dormir ailleurs quand t'as commencé à pleurer. C'est toi qui m'a demandé de parler de ce qui s'est passé à personne et toi tu racontes à tout le monde des trucs comme ça qui en plus sont complètements faux ?" Je lui enjoignis de bien réfléchir à ce qu'elle allait faire. Que les conséquences risquaient d'être lourdes pour tout le monde. Elle me répondit d'un air torturé et minable qu'elle était au courant mais que c'était ses parents et son copain qui la poussaient à poser plainte.

"Tu m'étonnes avec les conneries que tu leur racontes ! Moi aussi je te dirais de poser plainte à leur place. Pourquoi tu leur dis pas la vérité ?"
La vérité, c'est qu'elle n'assumait pas d'avoir trompé son mec et que lui n'avait pas les couilles de se dire qu'il était cocu et préférait aussi me rejeter la faute. Elle n'arrivait pas à donner une histoire cohérente dans laquelle je serais coupable, mais son déni était tel qu'elle était convaincue qu'il avait dû se passer quelque chose et qu'elle n'était pas vraiment responsable. Le cerveau humain peut faire des choses impressionnantes. Remodeler des souvenirs ou carrément en effacer. Tout pour que la vérité soit plus facile à digérer.

Notre discussion se conclut par elle me disant qu'elle ne pensait pas porter plainte, mais qu'elle attendait tout même le résultat des tests médicaux. Ah oui, les tests médicaux... Je ne vous ai pas raconté cet épisode, car il m'emplit de honte, mais par soucis de vérité, je me dois de vous la raconter.
Alors que nous couchions ensemble et que je n'arrivais pas bander, je voulus tenter un dernier truc pour rattraper cet échec. Je la retournai, l'allongea sur le ventre et me mis au-dessus. Cette position m'avait toujours excité au plus au point et j'espérais qu'elle compenserait les effets de l'alcool. Malheureusement, celle-ci rendant mes gestes incertains, je suis parti vers le mauvais trou. Elle eut un petit sursaut de douleur et je me confondis en excuse (sincère cette fois). Sur le moment elle sembla très bien avoir compris que ce n'était en aucun cas volontaire et on en rigola même et voilà qu'elle me ressortait cet épisode dont j'avais déjà assez honte pour prouver une pseudo tentative de sodomie contre son gré. Ses tests médicaux visaient à savoir si elle avait de quelconques lésions. Voilà un élément qui, sorti de son contexte, pouvait me mettre dans une situation fâcheuse.
Alors que je lui souhaitais un bon rétablissement, je ne pus m'empêcher de rire de travers de sa douleur et de me dire que "elle l'avait un peu dans le cul quand même".

Cette histoire m'a poursuivi pendant d'interminables semaines où je craignais chaque jour que l'on ne m'appelle pour m'annoncer qu'elle avait décidé de porter plainte. Son copain avait même voulu venir me frapper et j'en étais au point où j'hésitais à le laisser volontairement me tabasser afin d'avoir un moyen de pression en cas de plainte. Mais il ne me croisa jamais.

Je ne l'appris que plus tard, mais mon ex, pour qui la situation était déjà franchement déplaisante, m'avait défendue bec et ongles. Bien plus que ne l'avais fait mon meilleur ami en qui je plaçais de base mes attentes de soutien. Elle avait passé des séances interminables dans une sorte d'asile qu'Aline (oh surprise) avait déjà fréquenté par le passé et à côtoyer cette personne détestable pour la convaincre de ne pas aller plus loin. Imaginez-la, même blessée par cette histoire, (car il s'agissait tout de même de son ex qui se tapait une de ses amies) se battre pour moi. Cela me remplissait d'une telle émotion, d'une telle gratitude. Je me sentis protégé avec elle. J'étais sûr que plus rien ne pouvait m'arriver du temps qu'elle me défendrait. Et, en effet, les choses ont fini par se tasser.

Encore aujourd'hui, il m'arrive de la croiser et à chaque fois elle me regarde avec un grand sourire et me salue. Et à chaque fois cela réveille une haine profonde en moi. Dans quelle monde une femme qui se serait soi-disant fait agresser sexuellement par un homme le lui rendrait par un sourire rayonnant ? Qu'elle retourne à l'asile et y passe le reste de sa vie au lieu de pourrir celle des autres.



Message personnel :
Par ce récit, je souhaitais vous rendre attentif au fait que les jugements hâtifs que notre société nous a habitué à porter sur les gens sont parfois dangereux. Si j'ai personnellement eu la chance que cette histoire ait bien fini et que la seule réputation qui ait finalement été salie fut celle de la fille, elle m'a rendu sensible à la facilité avec laquelle il est possible de (pardonner l'expression) foutre dans le merde quelqu'un. Je ne peux m'empêcher, lorsque je vois des histoires comme "balance ton porc", de trouver que ces lynchages publics et sans procès sont limite crapuleux. Il est si facile de dire que tel ou tel t'a agressé sexuellement, que telle ou telle est une salope qui couche pour réussir le tout sans fournir de preuves de ce qu'on avance. L'impact sur la vie des gens lui est bien plus difficile à encaisser. Il faut garder à l'esprit que la présomption d'innocence a une bonne raison d'exister.

J'espère que cette histoire vous aura fait réfléchir et j'espère qu'elle vous fera partager mon point de vue sur la question. J'espère également que le thème un peu délicat ne serait pas sujet à polémiques, mais sujet à débats et à échanges.
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Image de anonyme
anonyme · il y a
Oui, cette histoire m'a beaucoup fait réfléchir. Bravo! Il est évident que vous avez un talent! Je m'abonne. Je vous invite à lire ma ttc en concours, merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Yasmine

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pourquoipas · il y a
Merci beaucoup Yasmine. Je ne manquerai pas de te lire et je te souhaite bonne chance pour le concours !
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anonyme · il y a
Merci beaucoup pourquoipas!
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