4
min

LE MEILLEUR AMI DE L’HOMME

Image de Bellinus

Bellinus

20 lectures

5 voix

Pendant la douzaine d'années qu'ils vécurent ensemble, Camille a toujours considéré son chien comme son enfant, le seul fils légitime qu'il pût revendiquer, étant prêtre catholique donc célibataire consacré. Il lui parlait, se confiait, le réprimandait pour des riens avec une incoercible tendresse tandis que la bête, comme l’écrit le grand Charles, regardait l’homme “avec des yeux clignotants et spirituels”.

Cet épagneul roux, en fait un bâtard recueilli tout jeune, était très gâté et fort mal élevé. Il avait droit au même menu que son maître (excellent cuisinier) et non à ces indignes croquettes que les miséreux par temps de crise se résignent parfois à engloutir en même temps que leur honte. Thorgal ignorait par ailleurs niche et paillasson : depuis son adoption plénière, il dormait sur le couvre-lit, aux pieds de Camille qui se plaignait souvent de ses vesses nauséabondes. Lors de mes venues clandestines, je le chassais sans ménagement mais tard dans la nuit, à l’acmé de notre volupté, il bondissait sur le lit : je n’ai jamais su si c’était par jalousie ou par une sorte de communion canine à nos bruyants orgasmes. Les deux sans doute mais cette exubérance n’était pas pour me plaire !

La journée, surtout le soir quand le vieux prêtre écoutait Mozart, l'animal ne supportait que son fauteuil club en cuir fauve, le siège le plus spacieux et le plus confortable du presbytère. Là, il avait appris à savourer lui aussi la musique classique, sans japper ni péter, et au moment le plus émouvant du Concerto pour clarinette (que mon grand ami écouta rituellement chaque 1er janvier pendant un demi-siècle) le chien coulait vers son maître de longs regards pleins d'émotion contenue.

Dans la voiture, M. Chien trônait à l'arrière et M. le Curé devenait son chauffeur particulier. Mais lorsqu'il se sentait délaissé trop longtemps, Thorgal se vengeait sur le revêtement intérieur de l'habitacle, s'y faisant rageusement crocs et ongles. Camille poussait alors des hurlements de fureur, des injures d'une effroyable obscénité qui faisait fuir ses paroissiennes mais il finissait par pardonner au vandale en bougonnant, chaque fois conscient d'avoir été désinvolte : laisse-t-on un bébé seul dans une voiture, surtout lorsqu'il fait chaud ?

Au restaurant, où il avait ses entrées mais était censé déjeuner incognito, Thorgal s'aplatissait sous la table devant son maître, sa laisse nouée au pied du siège. Il avait droit à son bol d'eau fraîche que le garçon lui apportait discrètement et avec déférence. Assis en face de mon hôte, j’avais à peine le temps de réprouver ces mauvaises manières que l'Ami partait d'un grand rire tonitruant, tout en détournant subrepticement de la table quelques reliefs, surtout les croûtes de reblochon dont son animal de compagnie était friand. Quand approchait le moment de l'addition, tapi sous la table, le chien le pressentait ; il devenait alors nerveux, se levait, s'ébrouait, se mettait à tirer sur sa laisse en poussant des glapissements d'impatience. Camille le grondait sans ménagement tandis que les convives, découvrant l'intrus, jetaient à notre table des regards désapprobateurs. Notre tête-à-tête était ainsi bêtement gâché et je n'avais qu'une crainte : que Thorgal, sentant la liberté toute proche, emporte dans un élan mal réfréné la table, la nappe et les couverts.
Pour lui comme pour moi, visiteur à la fois rare et fidèle, nul mets sur la carte n'était trop rare ni trop cher. Parfois au dessert, connaissant ma gêne, Camille me glissait une poignée de pièces subtilisées à la quête dominicale. « Tiens, disait-il, c'est toujours ça que ces cons n'auront pas ! » (Il détestait “ la Marâtre ”, comme il appelait l'Eglise, ne croyait plus guère en Dieu mais improvisait des homélies remarquables d'émotion, d'érudition et de ferveur.) Non, ce prêtre n’était pas un hypocrite, mais un être libre, souverainement libre et à ses colères ne manquait que le fouet du Nazaréen : «  Dieu est bien trop grand pour n'être que d'une seule tribu ! s'insurgeait-il. Assez de guides et de gourous, assez de certitudes et d'interdits ! Qu'on nous laisse la griserie de nos errances ! »

De plus en plus libéré, de plus en plus meurtri par le retour du fondamentalisme catholique et du prêt-à-penser ambiant, Camille vieillissait mal, Thorgal aussi. Et cette longue usure les soudait encore davantage. Un matin d'été de l'an passé, au moment où le couple allait pénétrer dans le supermarché, le vieux chien s'effondra sur le parking, de l'écume à la gueule et les yeux révulsés. Quelques minutes plus tard, il expirait dans les bras de son maître qui sanglotait comme un gosse sans même penser à lui administrer l'extrême-onction - ce qu'il m'avait juré de faire le moment venu au cas où son ami quadrupède partirait avant lui. Mais l'un pouvait-il faire faux bond à l'autre ?

En fait, Camille n'allait pas bien du tout. Quelques semaines plus tôt, un cancer de l'intestin avait été détecté trop tard et une chimiothérapie aussitôt mise en œuvre. Mais le traitement de choc causait plus de ravages que le mal lui-même. « Je ne vais pas faire de vieux os » m’écrivit l'Ami. Ce funeste matin, en étreignant le cadavre de son clebs adoptif, le prêtre sut qu'il ne lui survivrait pas. Il décida sur-le-champ d'interrompre son traitement pour rejoindre son compagnon le plus tôt possible au Paradis des Bêtes dont une seule, me disait-il souvent, est tellement plus intelligente, plus intuitive, plus affectueuse et plus fidèle que tous les bipèdes réunis. En moins de deux mois, le mal emporta le disciple de Schopenhauer, encore accéléré les derniers jours par sa grève de la faim.

Une année a passé. Dans un des nombreux ouvrages dont je viens d’hériter, j'ai découvert que Camille avait souligné d'un épais double trait une phrase du “Spleen de Paris”. Cette manie de crayonner ses passages littéraires favoris ! Son exemplaire des Œuvres complètes de Baudelaire est donc plus avachi et plus annoté que sa Bible. Sur le principe, je désapprouve formellement le procédé, surtout pour des chefs-d’œuvre empléiadés, mais pour l’amitié, ce défaut est providentiel puisque Camille et Thorgal vont se rappeler noir sur blanc à mon bon souvenir. Ainsi, cette phrase de Baudelaire, aussitôt apprise par cœur, je sais déjà que très souvent je vais me la réciter, tant elle masse mon cœur meurtri et résume leur histoire comme la plus vraie des épitaphes : « Prends-moi avec toi, - écrivait le Poète en exil à propos des bons chiens - et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur ! »


PS — Mon lecteur pourra retrouver le personnage singulier de Camille dans mon nouvel ouvrage à paraître le 2 avril 2018 chez LEN Editions : « J’AI AIME – Confidences d’un curé libéré ». Un livre à ne pas mettre sous tous les yeux !

Theme

Image de Nouvelles

5 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Merci Bellinus pour cette tranche de vie singulière et bravo pour la parution de votre roman.
·
Image de Bellinus
Bellinus · il y a
Non autobiographique, je précise !
Pour découvrir la couv en avant-première (et aussi Short bis), c'est ici :
https://www.facebook.com/Michel-Bellin-58908272571/

·
Image de Jacques
Jacques · il y a
La vie, la vraie!
·
Image de Bellinus
Bellinus · il y a
Merci !
·