Le masque élégant !

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Ce personnage de Pagnol me touche, car il a autant de talent pour réussir sa vie amoureuse, que moi pour écrire  [+]

J'arrive de Milan dans la Ferrari de mon hôte, un riche héritier venu passer le week-end chez des amis parisiens rencontrés à Portofino l'été dernier. Mon chauffeur s'est arrêté devant l'Opéra et a baissé sa vitre pour demander à un musicien qui porte son violoncelle sur le dos, où se trouve l'avenue des Gobelins. J'en ai profité pour descendre et me retrouver au milieu des membres de l'orchestre arrivés tôt pour le concert qui doit débuter dans deux heures.
Je ne connais ni Paris ni la France, il me tarde de découvrir ces français dont j'ai entendu dire un peu partout qu'ils sont contents d'eux et ingouvernables.
J'allais et venais au milieu des musiciens et de leurs instruments depuis un bon moment quand un jeune homme d'environ vingt cinq ans, habillé de rouge de la tête aux pieds a attiré mon attention. Quand je me suis approché de lui, il parlait au téléphone sur le parvis de l'opéra, d'une soirée costumée où il devait retrouver son amie. J'ai pris le métro avec lui. Au bout de dix minutes de marche à l'air libre, il est entré dans un immeuble cossu, où il a pris l'ascenseur jusqu'au troisième étage. Quand il a sonné une jeune femme belle, distinguée, d'environ trente ans, est venue lui ouvrir la porte et ils se sont embrassés longuement sur la bouche.
Les invités riaient, dansaient, buvaient, mangeaient, s'embrassaient. Il y avait là, une Blanche-Neige, une bonne sœur, un pirate borgne de l’œil gauche, un Joker, un pilote de ligne, une prostituée, un curé qui n'arrêtait pas de soulever sa soutane, une écolière d'au moins trente ans avec de longues tresses, l'amie de Guillaume avec qui j'étais arrivé, grimée en Cendrillon et Guillaume qui était déguisé en diable. Il ne voulait pas trop boire, disait-il à chaque fois que quelqu'un voulait le resservir, car il était de garde le lendemain. Je me sentais bien au milieu de ces jeunes, la musique était sympa, l'appartement se prêtait à ce genre de fête.
Vers deux heures du matin, Guillaume a décidé de rentrer chez lui pour dormir un peu. Je l'ai accompagné, il avait une bonne bouille et j'avais hâte de savoir ce qu'il gardait dimanche. Il devait prendre son service à six heures, mais à six heures, il ouvrait à peine les yeux. Après un rapide passage à la salle de bain, il s'est habillé d'un jean, d'une chemise, et a enfilé un blouson. Il est parti sans prendre de petit déjeuner. Il a repris le métro qui était désert par rapport à la veille, et après quelques pas, il s'est engagé sous un porche majestueux devant lequel j'ai pu lire Centre Hospitalier Universitaire de Bicêtre. Il était sept heures. Visiblement, il connaissait les lieux, car en même pas dix minutes, il s'est retrouvé dans un service où était marqué en grandes lettres : Réanimation !
Une voix a retenti dans son dos, le faisant sursauter :
-Alors, c'est à cette heure-ci que tu arrives ? J'espère que tu as une bonne excuse, tes collègues attendent d'être relevés, ils sont à bout de souffle.
-Je suis désolé, je me suis endormi.
-Y a que toi pour arriver à dormir en ce moment !
Le gars qui avait engueulé Guillaume portait une blouse blanche sur des pantalons blancs. Sur sa blouse était inscrit en petits caractères : ''Docteur Prunier, Anesthésiste-Réanimateur''.
Guillaume a mis ses effets dans un casier et s'est habillé comme lui.
J'arrive d'Italie après avoir séjourné en Chine et en Espagne. J'ai rapidement quitté la Chine, le pays qui m'a vu naître, où les gens mangent des animaux sauvages, car ce peuple ne sait pas s'amuser. Quand les dirigeants lui ont demandé de rester chez lui, le chinois a obéi comme un seul homme, me laissant errer seul dans des rues vides, sans personne avec qui échanger.
J'avais entendu parler de l’Espagne et de l'Italie, deux pays latins, où les gens vivent dehors toute l'année et entourent les vieux de beaucoup d'affection. J'ai pris l'avion et je m'y suis rendu. J'avoue que j'ai adoré être là-bas quelque temps. Qu'ils son accueillants ces latins. J'ai travaillé sans même m'en rendre compte. Je suis allé de terrasse de café en terrasse de café, et la nuit venue, sans que je ne demande rien à personne, j'ai été invité à dîner avec souvent trois générations sous le même toit. En plus du climat très agréable, quel bonheur d'entendre chaque soir parler de mes exploits, de voir à la télévision des graphiques et des chiffres toujours en forte progression relatant mon activité.
Malgré ce score, jamais atteint jusque-là par mes aïeux (je mets de côté mon arrière-grand-père, loin devant nous tous, qui en 1918, sans les moyens de locomotion dont nous disposons actuellement a parcouru le monde entier avec un résultat avoisinant les cinquante millions), j'ai conscience de faire un peu gagne-petit.
Mon cousin, qui me narguait depuis des années avec les résultats de ses tournées hivernales en Europe, me regarde désormais d'un autre œil car contrairement à moi, il n'a jamais réussi à mettre le monde entier à l'arrêt. Pas plus que n'a réussi à le faire mon autre cousin qui depuis longtemps s'occupe de l’Afrique, son domaine réservé. Il ne m'avait encore jamais adressé la parole, cet orgueilleux, et là il vient de me faire savoir qu'il n'accepterait pas que je vienne marcher sur ses plates-bandes. Je vais devoir ruser si je veux m'implanter chez lui.
Je suis très surpris depuis que je découvre, grâce au Docteur Guillaume, ce service de réanimation. Le nombre de soignants est ridicule par rapport à la masse des malades qui n'arrivent plus à respirer et se retrouvent là. Le personnel se plaint de manquer de masques, de gants, de charlottes, d'oxygène, de respirateurs, et pourtant un soir quand j'étais en Italie, j'avais vu à la télévision un reportage où un type qui se disait Ministre de la Santé en France affirmait qu'il était prêt à me recevoir.
Je suis venu ici pensant que j'allais devoir me battre, faire preuve d'imagination pour arriver à approcher mes scores des autres pays, et je découvre que ce sera aussi facile qu'en Espagne et en Italie, le côté sympathique en moins. Je vais pouvoir me promener librement, aller sur les marchés locaux, et pour me distraire, faire la queue devant les supermarchés. J'aimerais qu'une aide-soignante me fasse entrer avec elle dans un EHPAD, ces prisons pour vieux dont les français ont l'air d'être friands. Je pourrais ainsi faire plus amplement connaissance avec les résidents, des personnes souvent très âgés pour lesquelles j'ai une certaine prédilection, même si c'est un investissement à court terme.
Les soignants que tous les Présidents de la République Française ont méprisés depuis plus de vingt ans sont, grâce à mon intervention, devenus des héros. J'en ai côtoyé pas mal aujourd'hui qui se souviendront de moi.
Quand le Docteur Guillaume aura fini son service, j’aimerais aller à la rencontre des cons qui, comme en Italie, tous les soirs à vingt heures sortent sur leur balcon ou se mettent à leur fenêtre pour applaudir les soignants.
Je vais faire un aller-retour aux États-Unis et en Angleterre où un président et un premier ministre ne me prennent pas au sérieux. J'ai horreur de ça, ils vont me le payer.
J'avance masqué, invisible aux yeux de l'homme, mais je m'en fiche. Contrairement à lui, je n'ai pas besoin d'avoir ma photo en couverture des magazines pour me sentir important. Pour moi, seuls les résultats comptent, et les chiffres que j'ai déjà obtenus dépassent, et de loin, mes prévisions les plus optimistes. Il faut dire que je pensais l'homme tellement plus fort...
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Les Histoires de RAC · il y a
Le texte est bien mené et votre dernière phrase fort habile !
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Gali Nette · il y a
Merci d'être passé lire ce texte et d'avoir laissé cet agréable commentaire !!
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Les Histoires de RAC · il y a
Avec plaisir et soyez la bienvenue chez moi quand vous voulez ♫
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De margotin · il y a
J'adore
Je vous invite à découvrir mon Dessin. Merci beaucoup
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/au-bord-de-la-plage-1

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Claire Dévas · il y a
Belle idée que de personnifier ce criminel invisible. Lecture divertissante, merci pour ce moment.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-sa-devotion#

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Brandon Ngniaouo · il y a
Belle narration. J'ai adoré cet instant de lecture. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Gali, je vous soutiens avec ma voix :). Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).
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Poulpe perdu · il y a
Mais quel talent!
C'est vraiment fort. Vous avez une jolie plume, et votre style est magnifique...
J'en profite pour vous invitez à découvrir mon texte: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-guerre-mondiale-s-annonce
Bonne continuation^^

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Julien1965 · il y a
C’est brillant, c’est intelligent ce que je viens de lire et c’est aussi très bien écrit...
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Gali Nette · il y a
Merci d'être passé lire cette petite nouvelle et d'avoir laissé un si gentil commentaire.
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Epiphane Avicenne · il y a
Merci d'avoir su nous faire voyager avec une telle vélocité et une telle originalité . Bravo j'aime . N'hésitez pas à apporter vos avis et voix à mon récit
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inceste-2

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Gali Nette · il y a
Merci d'être passée lire mon texte et d'avoir laissé ce gentil message.
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Dolotarasse · il y a
Un masque made in China, le coup de le dire... une façon légèrement satirique de parler du coronavirus ;-).
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Gali Nette · il y a
Ce qui se passe est trop grave pour en parler sérieusement :) Merci d'être passée me lire et d'avoir aimé ce texte !!
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Dranem · il y a
C'est un peu le colonisateur colonisé... un texte original !
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Gali Nette · il y a
Merci d'être passé lire mon texte, et d'avoir laissé ce gentil commentaire.