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Le mariage des invisibles

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Argan

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Le cirque Bouglione a investi la Place du Champs de Mars, juste devant les cinémas Gaumont à Rennes. Les parents courent traînant leurs progénitures pour se caler dans la file d’attente. A l’intérieur du chapiteau, la fanfare du cirque joue la musique de la reine des neiges... Il y a une forte effervescence sur la place entre deux représentations et les sorties de cinéma. Paco et sa bande éphémère sont les seuls à prendre leur temps. Ils sont là depuis le début de l’après-midi. Ils discutent, rigolent, s’engueulent et picolent ! Les chiens courent autour de leurs maîtres, faisant fuir les badauds s’approchant un peu trop...
A quelques mètres, assis contre le mur d’une parapharmacie, Louis gratte sa guitare et Etienne chante pour une petite fille d’environ cinq ans qui se dandine comme Shakira devant les regards gênés de sa maman et de sa grand-mère. La petite Loézia finit par demander à sa maman une pièce pour les deux jeunes marginaux.
– Merci ma p’tite dame !
La fillette s’éloigne en rigolant. Elle regarde avec insistance et admiration les musiciens. Les enfants n’ont pas peur de la précarité, de la différence, de la violence de la rue...
Paco est un jeune routard de 25 ans. Il est arrivé récemment à Rennes. Brestois, il est reconnaissable à sa crête teinte en rose. Il se fait appeler la panthère dans l’univers de la rue. Mais attention ! On ne se moque pas de Paco ! Il est fort comme un taureau, même si son ventre arrondi, trahi une forte consommation de bière bon marché. Il est respecté dans la communauté des invisibles.
Les invisibles ? Ce sont tous les gens comme Paco. Ils n’ont pas de logement, pas de papier d’identité, pas ou plus de famille, pas d’argent, pas d’avenir et beaucoup d’amis ! Ils ont aussi des chiens ! Paco en a deux, Rémi et Raissa. Sa présence dans la capitale bretonne n’est pas le fruit du hasard. Paco se marie !
Il se marie avec Faustine. Elle est follement amoureuse... Ils sont ensemble depuis cinq mois. Faustine est une jolie jeune femme de style gothique. Le teint pâle, les vêtements amples de couleur noire et pourpre, elle porte des petits piercings relativement discrets sur le visage. La vie dans la rue a pourtant déjà déposée sur son visage quelques stigmates de la précarité. Faustine a connu Paco lors d’une Rave Party à Plogoff dans le Finistère. Elle a duré trois jours. Ils se sont rencontrés, les pieds dans la boue. Ivre, Faustine est tombée les bras en croix. Son prince charmant l’a relevée ; Paco faisant partie de l’organisation de l’évènement. Il donnait un coup de main aux secouristes. Il a pris en charge la jeune femme. Ils sont tombés amoureux dans la tente faisant office d’hôpital de campagne.
– Hé, dis donc mon gars ! Tu as un flamand rose sur la tête !
– Oui, je sais... Et toi ça fait longtemps que tu es vampire ? Tu me fous les boules avec tes fringues ! Fais gaffe j’ai une haleine d’ail et je planque un pieu acéré dans ma poche ! Si tu me cherches, je te le plante dans le cœur !
– Va te faire foutre, Barbapapa !
– Non, moi c’est Paco ! Et toi ?
– Faustine... J’vais vomir...
Elle a vomi. Depuis ce jour, ils s’aiment...
Elle porte son violon en bandoulière. Elle est inscrite au conservatoire depuis son plus jeune âge. Là-bas, elle a rencontré ZOF... ZOF ? C’est Zoé, l’Oublié des Fées ! Elle a été abandonnée dès son plus jeune âge. Elle a vécu toute sa vie en famille d’accueil. A 18 ans, elle a fait sa valise et depuis, elle vit dans la rue... Zof joue de la flûte traversière... Faustine et Zof sont les meilleures amies du monde... La musique est la seule chose qui les raccroche au monde des clowns ! C’est le nom donné aux gens de cette société qui les a exclues.
Zof est le témoin de Faustine. Ce soir, elle jouera pour Faustine et Paco le concerto en Ut Majeur K 299 de Mozart pour Flute et Harpe, composé en 1778. La classe...
Zof vit avec sa bande, dans les rues du centre-ville. Elle traîne souvent sur les marches de l’Opéra en face de la Mairie. Pour vivre, ils font des petits spectacles de rue en faisant la manche. Quand Zof, donne le signal Max, Zoé, Luigi et Marco se précipitent au centre de la place. Max jongle avec des massues et Luigi avec des balles. Zoé, quant à elle, accompagne à la flûte traversière, ses amis. Elle joue des ballades du Moyen âge. Marco fait des percus en tapant sur des boites de conserve.
Un cercle de badauds se forme généralement autour du quatuor d’artistes. Les gens ne voient plus en eux les jeunes SDF sales et méchants mais ils admirent des artistes. Quand les premiers applaudissements retentissent, cela attire d’autres curieux. Et puis, ils entendent cette douce musique... Il y a cette jeune fille qui danse en jouant de la flûte. Elle virevolte avec une grâce étonnante. Zoé est en transe. Mirna et Pierrot, ses chiens, tournent autour d’elle en la frôlant. C’est un ange... Paul dit « Polo le boiteux », parce qu’il ne s’est jamais remis d’une chute un soir de rixe, passe à la fin du spectacle avec son chapeau pour recueillir les offrandes des spectateurs.
Paco est un voyageur. Il est intérimaire dans les festivals. Il profite de son mariage pour bosser aux Transmusicales de Rennes. Cet été, il fera Les vieilles Charrues à Carhaix. Ibrahim Maalouf fait partie de la programmation. Il adore ce trompettiste...
– Hé Paco ! C’est qui ton témoin ? s’écrit Miguel, le gitan.
– Tu verras ! Tu seras surpris ! Apporte ta guitare car tu vas avoir du boulot !
– Ok, je viendrai avec mes frères !
La bande fait mouvement. Elle remonte vers le centre-ville historique et s’arrête place de l’opéra pour applaudir Zof et sa bande. Le problème c’est qu’en groupe, les invisibles ne le sont plus ! Trente marginaux et quarante chiens tournant autour en aboyant cela se remarque. Certains jeunes badauds prennent des photos pour les afficher immédiatement sur les murs des réseaux sociaux. Les amis de Paco ont plaisir à poser devant ces téléphones portables. Certains exhibent leurs fesses pour les saluer. Demain, ils redeviendront invisibles...
Brusquement, ils sont pris à partie par une bande des quartiers sud. Les insultes fusent, puis les cannettes de bières et soudain c’est l’assaut ! Les marginaux foncent sur les jeunes en jogging blancs. C’est la débandade. Dans une confusion extrême, Paco tente de stopper ses amis mais peine perdue. Faustine est partie de son côté.
La police intervient et tous les protagonistes se dispersent dans la ville. Rapidement, Paco et ses amis s’évaporent dans les rues.
Les invisibles sont là... à côté de vous, derrière un arbre, une poubelle ou assis sur une marche. Dans sa course Paco est arrivé Place Saint-Anne. Il croise Jésus et son chien Chaussette. Jésus est le concierge officieux de l’Eglise Saint-Aubin qui trône sur cette place. On dit qu’il est un peu magicien mais il est surtout fou ! Son chien n’est guère mieux et, de plus, il pue atrocement.
– Tu viens ce soir Jésus ?
– Avec plaisir mon ami ! Tu veux que j’amène quelque chose ?
– Non ! Et surtout pas ton chien !
Paco se retrouve seul pendant quelques instants. Il respire, ferme les yeux et regarde le ciel.
– Putain qu’c’est bon ! J’aime l’odeur de cette ville !
Une vieille dame se retourne, apeurée. Paco lui lance un baiser en soufflant sur sa main. Elle pousse un petit cri strident et s’enfuit !
Il décide d’aller boire un verre au Bar de « La cour des Miracles » juste à côté, rue Penhouet.
Assis à une table, Faustine sourit. Elle voit sur futur mari s’approcher.
– Tu es là ?
– Oui ! J’te connais par cœur Paco ! Je savais que tu viendrais ici ! Dis donc, tu ne m’as toujours pas dit qui était ton témoin !
– Surprise, mon amour !
– J’le connais ?
– Oui, d’une certaine façon ! Tu verras !
– Salut les amoureux !
– Ouah ! Salut Lucy ! Dis donc, ce grand garçon, c’est Marius ?
– Oui, il a eu quatre ans la semaine dernière !
– Et Tugdual ?
– Il est à Nantes pour un festival de rue... Il sera là ce soir, t’inquiète !
Tugdual est cracheur de feu et musicien. Il tourne dans toute la Bretagne dans les festivals qui l’invitent. Il est devenu célèbre depuis quelques mois. Il n’a jamais oublié sa vie dans la rue. Depuis qu’il est avec Lucy et qu’ils ont Marius, ils se sont sédentarisés. Ils ont quitté le monde des invisibles pour habiter place des Lices au cœur du centre historique de Rennes. Lucy, « La première femme de de l’humanité » comme on l’appelle dans le milieu est illustratrice pour enfants. Elle a créé un personnage du nom d’Ana qui fait tourner en bourrique ses parents et son entourage. Elle sort un premier album prochainement.
– Génial ! On est super content de vous avoir ce soir avec nous !
– Ouais ! Mais Paco, refuse encore de me dire qui est son témoin !
– Ce n’est pas moi ! Jamais je n’aurai jamais accepté d’être le témoin d’un flamand rose ! A ce soir !
Paco et Faustine font de grands gestes pour dire au revoir. Paco en profite pour commander au serveur une autre bière.
La journée se déroule dans l’attente du soir... Ils n’ont rien à préparer, leurs amis se chargent de toute d’organisation. Ils ont simplement la consigne de se rendre à l’église Saint-Mélaine à 20h00...
La nuit tombe et les ombres se glissent sans un bruit vers l’Eglise Saint-Melaine qui longe le grand parc du Thabor. Paco et Faustine se tiennent la main. Ils se sourient. Ils marchent seuls sur les pavés.
Une haie de bougies les conduit derrière l’église... Le mariage se déroule dans l’ancien cloître. L’autel est disposé à l’emplacement du puit condamné depuis des lustres. Une centaine de personnes est disposée autour de l’autel. Ils sont tous là... Paco aperçoit même Tugdual qui lui fait un clin d’œil.
Le couple s’avance dans un silence de mort. Paco murmure à Faustine :
– Je vois que tes amis ont pensé à l’ambiance pour te faire plaisir... On dirait un enterrement... Il est où le cercueil ?
Faustine lui donne un coup de coude dans le flan. Paco étouffe un cri en souriant.
Ils avancent dans la pénombre jusqu’à l’autel. C’est Azaan, le Masaï qui va les unir. On l’appelle le « curé noir » parce qu’il a fréquenté une école catholique quand il était encore en Afrique. Il a fait sa communion et il a gardé quelques trucs pour marier ses amis. C’est aussi un sorcier et un chamane. C’est une force de la nature, il fait au moins deux mètres. Paco et Faustine lèvent la tête pour regarder ses yeux noirs et brillants. Ils sont émus... De sa voix caverneuse, il lance :
– Mes biens chers frères ! Mes chères sœurs ! Nous sommes rassemblés aujourd’hui pour unir Faustine, la gothique, née le 19 août 1992 sous un pont, de mère inconnue, abandonnée devant l’église Saint-Sauveur, un soir de décembre... Et Paco, dit la panthère ! Né le 20 décembre 1990 sur le port de Brest un soir de tempête... Mes enfants ! Acceptez-vous d’être unis pour le meilleur et surtout pour le pire ?
Paco et Faustine se regardent et disent :
– Oui !
– Jurez que c’est dans le consentement libre que vous faites ce choix ! Que ni l’un ni l’autre n’êtes sous les effets d’une drogue ?
– Nous le jurons ! disent en chœur les deux amoureux.

– Par les pouvoirs qui me se conférés, je vous unis par les liens du mariage selon le code de la communauté des invisibles !!! Embrassez-vous !
La communauté des invisibles applaudit et scande des hourras ! Cela dure de longues minutes puis le silence revient...
Azaan crie :
– Où sont vos témoins ?
La tradition veut que les témoins restent absents pendant la cérémonie. Ils n’apparaissent qu’au moment où le curé les demande pour signer le registre des mariages, un vieux cahier d’école gardé précieusement par Azaan depuis qu’il a été ordonné par cette communauté.
Rien ne se passe...
– Où sont-ils ! Nom de Dieu ! crie à nouveau, Azaan.
Soudain, l’assistance perçoit le son mélodieux d’une flûte... C’est Zof ! Les notes s’envolent dans cette nuit de pleine lune... L’instant est magique.
Faustine ne reconnaît pas le morceau qu’elles avaient choisi avec son amie mais cela ne fait rien... C’est beau...
Une contrebasse s’invite doucement pour rythmer ce ballet mélodieux... C’est Miguel, le gitan qui a troqué sa guitare pour cet instrument puissant.
Ces notes lancinantes sont envoutantes. Paco sourit... Faustine ferme les yeux pour mieux savourer l’instant.
Et puis, feutrés, des notes sortent d’une trompette, irréelles. Elles dansent avec celles de la flûte traversière.
Paco reconnaît ce son... Une vague incontrôlée de larmes noie ses yeux. Il regarde Faustine qui ne comprend pas.
Le musicien s’avance lentement dans la pénombre.
Un projecteur éclaire Zof perchée sur un mur en pierre, à l’autre extrémité du cloître.
Les invisibles applaudissent et crient de joie !
Le trompettiste s’approche... Paco le reconnaît... C’est Ibrahim Maalouf, son témoin !
Il n’était pas prévu qu’il joue... Ils se sont rencontrés au festival des Trois Eléphants à Laval, il y a deux ans. Ils sont devenus amis. Paco est extrêmement ému. Les marginaux parlent entre eux. Le nom du célèbre musicien parcourt l’assemblée.
Les corps commencent à bouger au rythme de la musique. Les projecteurs empruntés à l’association des Transmusicales pour l’occasion inondent de lumière le cloître transformé, pour l’occasion, en piste de danse.
Stéphano le batteur, dissimulé dans un coin, fait exploser les notes dans cette cour des miracles ! Une guitare électrique s’invite pour cette apothéose... C’est Tugdual qui est à la manœuvre...
Paco et Faustine se serrent et s’embrassent en tournant sur eux même. C’est la plus belle nuit de leur vie !
Ibrahim Maalouf est enfin sous les projecteurs et termine avec force et beauté « Beirut », la composition qu’il a choisie pour son ami, Paco.
Brusquement, la musique se radoucit... Seules la contrebasse et la trompette restent en duo... Ibrahim s’approche du couple... Il détache son instrument de ses lèvres... Il sourit... Les trois amis s’enlacent bercés par les cinq dernières notes de basse qui s’enfuient dans la nuit...
Il n’y plus un bruit... C’est calme...
Soudain, Paul « le boiteux » déboule en claudiquant.
– J’ai rien loupé ? Je gardais les chiens !
Il s’emmêle les pieds dans les fils électriques et s’étale de tout son long.
Ce soir, le bal des invisibles se termine tard... Au petit jour, les ombres disparaissent... Le cloître retrouve sa sérénité... Paco et Faustine se sont offert une lune de miel dans d’épais duvets sous une tente Quechua, au pied d’un épicéa centenaire au cœur du Parc du Thabor.

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Alain Adam · il y a
Beaucoup de vraie sensibilité! Mon vote!
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle histoire écrite avec tant de passion avec des personnages
si reels, touchants et sympatiques! Mon vote!
Je vous invite à venir voir et apprécier mon “Été en flammes” si le cœur
vous en dit, merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Argan · il y a
Merci, j'y passe ! Argan
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Lange Rostre · il y a
Dans cette ambiance un peu pathétique, les personnages sont attendrissants, on a presque envie de les protéger.
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Argan · il y a
Merci Lange ! Argan
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Christelle Claire · il y a
La vie, quoi !!! tout naturellement, les personnages sont attachants :)
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Argan · il y a
Merci Christelle ! Argan
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Chironimo · il y a
un conte des mille et une nuits en pleine galère BZH! "Elle a vomi. Depuis ce jour, ils s’aiment..." j'ai adoré ce détail!!
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Argan · il y a
Un plaisir de lire Chironimo ! Merci ! Argan
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Maud · il y a
Une bien belle union ! ce n'est certes pas le rouge et le noir, mais le rose et le noir c'est bien aussi !... je retrouve avec plaisir certains de tes personnages, en découvre d'autres... j'aime tes histoires des invisibles, tu sais si bien nous les montrer , nous les faire rencontrer...encore une fois bravo Argan-Gwen ! :-))
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Argan · il y a
Merci Maud ! C'est toujours un plaisir de te lire ! Argan
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Cannelle · il y a
On retrouve au travers de tes nouvelles tes personnages même s'il n'occupent plus la place-phare. C'est du grand art de construction de roman chorale ! Bravo !
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Argan · il y a
Ouah ! Merci Cannelle ! Cela me fait plaisir tout simplement ! A bientôt ! Argan
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Gail · il y a
Bravo. J'ai beaucoup aimé ce texte.
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Argan · il y a
Merci à Gail ! Argan
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Joëlle Brethes · il y a
Joli moment tendre pour des artistes dont la vie marginale est loin d'être tendre... :-)
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Argan · il y a
Merci Joëlle. Cela vient clore (pour l'instant) l'histoire des invisibles... Je suis moins présent sur Short, comment cela se passe ?
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Joëlle Brethes · il y a
Va sur le forum et tu en auras une petite idée... ;-)
Bonne nuit, Argan.

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Argan · il y a
Mon Dieu ! C'est pour cela que j'ai pris du recul ! Argan
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