Le manteau indigo

il y a
7 min
464
lectures
53
Qualifié

Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. J'aime lire les autres, partager mes coups de coeur et ils me le rendent bien  [+]

Image de Été 2021
Le ménage, elle connaît ! Elle sait faire la guerre aux poussières, astiquer les faïences, aérer et pomponner les literies.
Forte de son savoir-faire, un mardi elle se dépouille du deuil de ses vêtements : bas de laine, jupe informe et pull sur le retour tous d'un noir verdissant. Elle torsade en un chignon étriqué le maigre toupet qui lui reste, se coiffe et farde un peu ses yeux, sa bouche et ses joues. Elle rase ses jambes, enfile un collant chair, une robe bleu marine, chausse les escarpins vernis achetés la veille dans une échoppe vendant des effets d'occasion dans le Barrio Gotico. Puis elle range méthodiquement ses lunettes dont la monture d'écaille encercle des verres épais pour masquer sa myopie de lentilles plus seyantes.

Elle se rend alors dans le corridor où un miroir broie du noir à longueur de journée. Un cliquetis d'interrupteur et son reflet se révèle comme par magie. Ce face-à-face la décontenance toujours. À chaque fois elle doit se ressaisir, se réconcilier avec elle-même, s'accepter tel que l'adversité l'a désormais modelée. Mais cette fois elle est presque satisfaite, elle ressemble à ces femmes qui circulent dans les couloirs des Grands Hôtels pour leur faire peau nette. Elle a peut-être sa chance ?

Maria Oliveira da Sylva vient de perdre son mari. Les jours gris d'une existence solitaire se profilent maintenant à l'horizon. Depuis ce funeste jour, la quadragénaire a pris conscience que cette absence la plonge dans la précarité. Elle et Pedro n'ont plus de provisions, la facture de gaz jaunit sur le buffet, celle du loyer squatte la boîte aux lettres sans quittance. Madame da Sylva sent l'angoisse et l'amertume surir son cœur de femme.

Novembre affiche sa rigueur. Les nuits sont noires plus qu'elle ne veut se l'avouer et les matins froids coiffent d'ennui son bol de chocolat. N'ayant plus les moyens de s'offrir le quotidien du jour, elle l'emprunte à la concierge. Nécessité oblige, elle ose des initiatives qui la jettent dans l'inconnu et sélectionne ce qui lui semble à sa portée dans les petites annonces. Elle rôde aussi aux alentours des grands hôtels de la Rambla à l'affût d'une offre d'emploi temporaire, une défection, un coup de feu qui seraient pour elle une opportunité.

Et ce mardi, galvanisée par son image, elle enfile son long manteau gris dont on ne compte plus les hivers, d'une main s'accroche à l'anse de son sac, de l'autre, éteint le plafonnier du couloir. Sa silhouette se fond dans la pénombre comme le sucre dans le café. Elle tend l'oreille, Pedro a dû se rendormir !
Elle inspire profondément pour se donner du courage, se jette sur le palier, referme doucement sa porte et dévale les escaliers. Elle n'a plus le choix ; aujourd'hui, elle va se présenter !

Dehors les bruits et les odeurs la saisissent à la gorge. Habituée à la torpeur de son appartement, Maria s'affole. Il n'est que 8h. Barcelone s'ébroue frénétiquement. L'avenue rampe comme une chenille enluminée sous la fureur des klaxons, une fourmilière sillonne en tout sens les trottoirs sous les façades des immeubles qui se déhanchent. C'est l'effet Antoni Gaudí, jamais elle ne s'y fera. Toute cette agitation lui fait peur... C'est infernal !

Madame da Sylva connaît pourtant l'enfer ; un enfer sous-terrain qui la ronge en silence, mais celui de la rue, le stress minuté du travail l'effraie au plus haut point. Elle a l'impression de se jeter dans le vide. Si elle veut être libre pour 14h, il faut qu'elle se dépêche, car là où elle va on ne l'attendra pas.

La matinée s'avère fructueuse. Après trois refus, elle décroche une promesse d'embauche : c'est à l'hôtel Princesa Sofia qu'elle signe son premier contrat de travail. Elle s'activera seule au ménage très tôt le matin pour briquer baignoires et lavabos, déployer couettes et draps et pourra profiter de ses après-midis, mener à bien d'autres impératifs.

Et dès 14h, elle se hâte vers le métro. On doit déjà l'attendre, elle presse le pas. Se dit qu'il lui faudra remercier la Vierge Marie avant de rentrer. En aura-t-elle la force ? Elle revient trop souvent de Sant Pau le cœur chaviré, une migraine vissée sous chaque tempe, si fatiguée qu'elle hèle un taxi pour au plus tôt s'aliter sans dîner. Elle sombre alors dans un sommeil agité qui la propulse pantelante et nauséeuse aux premières lueurs de l'aube. C'est ainsi chaque mardi soir.

Le lendemain on lui remet une blouse rose bien repassée qu'elle revêt avec soin. Une desserte hérissée de bombes d'entretiens divers, d'éponges, de détergents, de rouleaux de papier toilette lui est confiée avec un aspirateur ainsi qu'un pass pour ouvrir les chambres. En piles grises la presse du jour attend d'être invitée au chevet de chaque lit quand un gros titre capture soudain son regard. Au fil des mots sa curiosité se mue en stupeur, son front se plisse, son regard se vide.

Atterrée, Madame Oliveira da Sylva replie le journal en deux. Puis en quatre, s'appliquant à lisser la tranche des plis, des caresses pour amadouer le gémissement du papier, border tendrement le fait-divers qu'elle vient de lire :
La police recherche l'identité d'un homme trouvé mort dans la Sagrada Familia. Seul indice, une cicatrice lui barrant le front peut le différencier de tous les Catalans grands, bruns et moustachus qui fréquentent la basilique. Les experts s'interrogent sur le caractère accidentel de sa chute, une blessure profonde ayant été constatée dans le dos de l'inconnu. À suivre page 9.

Une panique sourde prend Maria au collet. L'évocation du piège qu'on a dû tendre à cet homme dans un lieu de culte la remue. S'impose à son esprit la silhouette de la Sagrada Familia avec ses tours effilées comme des cierges qui pointent du doigt le ciel.
Ébranlée, Maria frotte énergiquement la console de marbre comme pour effacer la noirceur d'un péché. Elle remet d'aplomb l'abat-jour gaufré du lampadaire, tamponne le gonflant du traversin brodé, couche El Periodico et sa macabre annonce sur le guéridon en sentinelle près de la baie vitrée où se mirent les toits encore en sommeil du giron de la Plaza Pius XII.

Un coup d'œil circulaire jeté à la salle de bain puis l'aspirateur ne fait qu'une bouchée du fil qui l'électrise. Maria ferme la porte et s'engouffre dans le couloir poussant son équipage d'éponges et de plumeaux dans des bouffées de lavande et de savon de Marseille. Il ne reste plus que la 22 et la 26 et elle est quitte !
Les deux dernières chambres sont hâtivement préparées pour l'arrivée de deux couples anglais qui doivent débarquer dès ce soir. L'air préoccupé, Madame da Sylva dépose un chocolat sur chaque oreiller en gage de bienvenue. L'inconnu du journal talonne ses pensées... la page 9 l'obsède... En glissant le Times sur le chevet, elle se revoit la veille agenouillée en prière sous les clefs de voûte perforées de la basilique. Elle avait longuement remercié la Vierge pour cet emploi qui la sauvait des eaux.

Elle pousse son charriot jusqu'au local de service au fond du couloir, range soigneusement l'aspirateur, se dépouille du rose de sa blouse pour se vêtir du gris de son manteau. C'est alors qu'elle remarque qu'une des poches s'est décousue sur le côté déchirant même le tissu pourtant épais. Pour couronner le tout, il lui manque un bouton... Désemparée, elle inspecte la moquette à ses pieds, regarde sous l'étagère, décroche les cintres, mais elle ne trouve rien. Il faudra qu'elle pense à recoudre tout ça en rentrant. D'ailleurs, elle ferait mieux de changer tous les boutons... jamais elle ne va retrouver ce modèle. Ce manteau n'est pas tout jeune !

Maria l'était cependant lorsqu'on lui avait offert. Cet hiver-là Barcelone grelottait sous le givre, toute fraîche mariée, elle frissonnait sous sa veste ! Le gris lui allait si bien au teint que Felipe avait choisi pour elle cette longue redingote dont le tissu n'offrait plus d'éclat maintenant. Madame da Sylva fait la grimace. Elle n'a pas assez d'argent pour s'acheter un nouveau manteau... pourtant ça lui ferait du bien de couper avec le passé ! L'air préoccupé Maria s'engouffre dans l'ascenseur. Après tout, elle pourrait porter cette pelure chez le teinturier, en bleu il serait comme neuf.

Telle une poussée d'adrénaline, la descente vers le rez-de-chaussée à contrario lui monte à la tête. Sa décision est prise : elle ira acheter de l'indigo à la droguerie de la Rambla dès demain. La teinture ne lui fait pas peur, elle remontera la lessiveuse de la cave.
Discrètement, elle se glisse dans le hall jusqu'aux larges fauteuils qui accueillent les clients de l'hôtel. Déleste la pile de journaux qui trône sur une des tables d'un exemplaire qu'elle enfouit dans son sac puis se jette en toute hâte dans l'agitation de l'avenue. Elle n'ose plus penser de peur qu'on ne lise dans son regard le feu rampant de son inquiétude page 9, page 9, page 9, ces mots martèlent ses tempes, scandent ses pas sur le trottoir, dans les couloirs du métro, l'escalier grimpant jusqu'à son domicile.

Dans le silence de son appartement Maria tombe le masque. Ôte lentement sa perruque rousse. Décolle de ses pupilles les lentilles bleues alors qu'une larme glisse sur ses joues et se pend à son cou. Devant le miroir du sombre corridor, elle frémit au reflet qu'il lui renvoie. Noirs sont ses yeux et clairsemés ses cheveux à l'image du désespoir qui a soudainement éclipsé le fiel de la rancœur. Elle revoit l'homme en blanc. Il ne s'est pas trompé, elle les perd à poignées !

Son menton se met à trembler, l'émotion la submerge. En sourdine, les index pointés de la Sagrada Familia la poursuivent. Un douloureux écho attise son subconscient, la projette dans le drame :
«...Soudain la pointe perfide d'un talon aiguille se plante dans le dos de l'homme. Propulsé brutalement en avant, il perd l'équilibre, son corps dévale, roule, rebondit, s'écrase dans une plainte déchirante sous la croix, la crosse, la mitre et l'anneau de la tour des Apôtres. Puis le silence... un silence qui résonne plein et clair sous la volute de pierre blanche. »
Un glissement furtif lui parvient du séjour zébré par l'ombre des lamelles du store lui donnant l'allure d'une cage où elle aurait trouvé refuge. Un sifflement enjoué freine le galop de ses pensées assassines. Lui au moins, il est là, beau et aimant. Il sait lui montrer qu'il tient à elle.
— Approche Pedro, viens me voir.

Madame da Sylva s'assoit dans le canapé. Passe sa main sur son sein droit le seul qui lui reste. Tente de calmer sa respiration agressée par les soixante-six marches qu'elle vient de gravir. Hors d'haleine, elle ferme les yeux :
« ... se penche aux aguets par-dessus la balustrade dont la fraîcheur épouse la paume moite de ses mains. Pose précautionneusement l'un après l'autre ses escarpins vernis pour descendre une à une les marches en serpentin. Ponctuant sa progression dans le colimaçon obscur, le martèlement incisif de ses pas épouse les hoquets fous de son cœur. »

Maria se déchausse avec peine. Ses pieds enflés regimbent à s'extraire du cuir échauffé, ses doigts s'impatientent, le dos lui fait mal. Chaque geste lui pèse. Résonnent dans sa tête des souvenirs amers, le jour où tout a basculé :
En rentrant chez elle, la porte était ouverte... Il était là ! Peu après des cris stridents pétrifièrent tout l'étage, figèrent les odeurs de cuisine qui planaient sur le palier ! Un remue-ménage, des pas et des mots agressifs derrière un des quatre seuils dont les paillassons mutiques se collèrent au parquet. Sur la cour intérieure, une fenêtre du deuxième s'ouvrit brutalement, régurgita – " C'est pas bientôt fini là-haut ! Y' en a marre de vot' cirque ! »
Un homme avait dévalé l'escalier en pressant son front d'un mouchoir blanc qui s'abreuvait de rouge. Du rouge-sang. Il s'était engouffré dans la rue, Felipe l'avait quittée. Il n'avait pas supporté le crabe perfide qui la dévore, son crâne à demi-nu, son regard dépourvu de cils et de sourcils, son buste devenu bancal.

— Nous ne l'attendrons plus Pedro, il est parti.
Contre la joue de sa maîtresse, le perroquet vient chercher les caresses, bombe sa tête bleue, savoure les doigts qui se nichent sous ses plumes et le chatouillent. Madame da Sylva offre son épaule au volatile encore gonflé d'indignation.
Son bec acéré avait lacéré le front de l'infidèle.
— Jamais il ne reviendra, c'est fini !

Elle frémit. Si l'émotion transpire, une image la glace :
« Au cœur de la Sagrada Familia s'envolaient les prières des hommes, sous les burins, des éclats de pierre blanche. Désarticulé contre la dernière marche du colimaçon lové dans la tour divine, Felipe dans un dernier souffle avait enfin lâché le pan de son manteau. »
Maria se signe.
Elle déplie précautionneusement le journal. Mouille son index.
Page 9...
53

Un petit mot pour l'auteur ? 21 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Isabelle M
Isabelle M · il y a
Avec plaisir, j’ai suivie Maria à travers Barcelone. La chute est exactement comme je les aime : déstabilisante.
Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Bonne finale Jac, j'avais bien accroché la première fois, c'est aussi plaisant à relire.
Image de JAC B
JAC B · il y a
Merci Jean Pierre, malheureusement ma nouvelle n'est pas finaliste. Par contre mon poème "Epeire" a la chance de l'être.
Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Ce sera justifié, j'avais aimé et voté au début, je m'étais presque laissé "entoiler" par cette Épeire au dessus de ma tête!.
Image de Georges Saquet
Georges Saquet · il y a
Belle histoire ! Mon vote.
Image de Brandon Ngniaouo
Brandon Ngniaouo · il y a
Beau texte. Bravo à vous.
Image de Marianne Atrabilis
Marianne Atrabilis · il y a
Un très beau décor pour une histoire bien menée !
Image de Anne Dumas-Tauveron
Anne Dumas-Tauveron · il y a
Une histoire qui se dévoile petit à petit dans une Barcelone que l'on aurait plaisir à revoir.
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Cette Miss Maria et Missis da Sylva fait froid dans le dos
Image de Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Une atmosphère pesante dans un décor pourtant léger, une plongée amère dans le désespoir d'une femme bafouée et au bord du gouffre. Une nouvelle d'une belle intensité.
Image de Carl Pax
Carl Pax · il y a
J'ai relu cette histoire avec plaisir, votre très belle écriture qui crée une immersion dans l'ambiance de Barcelone. On croit le mari décédé, alors qu'il est seulement parti, et le parallèle avec le fait-divers est mystérieux. Le personnage de Maria est beau et touchant.
Image de Bob Pollen
Bob Pollen · il y a
On est pris par le rythme de votre histoire.

Vous aimerez aussi !