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J’étais venu voir la veuve, et je n’étais pas le seul. À la cérémonie funéraire, son aura mystique captivait toute l’attention. Dans son long manteau vert sombre, aux entournures immenses, elle semblait être l’épouse d’un seigneur féodal disparu. Sa beauté glaciale était celle d’une femme qui se sait sublime. Des joues creuses, sur un fin menton pointu, dessinaient son visage impérial. Mais c’était surtout son regard qui me troublait. Dans ses deux grands yeux verts se glissait une tendresse d’enfant, derrière l’audace d’un fauve. Elle paraissait redoutable et cela me fascinait.

Avec toute la volonté du monde, je ne parvenais pas à maîtriser mes sens devant sa sulfureuse silhouette. Fendu au milieu, le long manteau offrait le spectacle de jambes interminables qui me faisaient littéralement mourir. Pour calmer les pulsions animales qui enflammaient le bas de mon ventre, je repensais à son arrivée dans le village. On racontait qu’elle avait abandonné le couvent, quelques mois plus tôt, pour renoncer définitivement à Dieu et à la chasteté. Mais de manière inexpliquée, elle arborait quotidiennement son costume de religieuse. À la différence de ses sœurs, elle repliait le jupon obligatoire pour faire monter les hommes en fièvre. Ainsi avait-elle rapidement épousé le bourgeois le plus convoité de la province, un gars idiot et laid, issu d'une grande lignée.

J’étais incapable de me concentrer sur la cérémonie. Étonnamment, il n’y avait eu ni prière ni discours pour le défunt, pas une seule parole. En raison des circonstances noires de sa mort, personne n’avait osé contredire les vœux de la famille. C’était l’affaire criminelle la plus abjecte du pays, et le meurtre semblait être la touche finale d’une série de disparitions survenues au printemps. Nous avions tous été dévorés d’une curiosité macabre lorsque le corps meurtri du bourgeois avait été identifié. Il aurait pu se rendre habile et trahir le monstre, mais non, même dans la mort il ne servit à rien.
Pour protéger la population, très peu de détails sur l’enquête avaient été divulgués. C’était une énorme erreur, car les voisins s’étaient, depuis, alimentés d’invraisemblables commérages de quartier. Nous fûmes avertis qu’une véritable boucherie avait été découverte dans la forêt, la description des membres arrachés en avait fait vomir plus d’un. Les experts avaient mis plusieurs jours pour établir que la victime avait succombé à de profondes morsures au visage. C’est à partir de là que les rumeurs transportèrent l’idée absurde d’un corps dépouillé du cerveau et des yeux, et que le malheureux avait été dévoré vivant. Comme la scène de crime n’avait offert aucun indice, les commères s’étaient délectées de dénoncer ouvertement leur rivale. Pauvres dindes, voir que leurs bêtises avaient été si facilement avalées par les voisins me dégoûtait.

À nouveau, mon attention s’emplit tout entière de la veuve. Elle était plus belle que jamais. Pendant que les gens lui présentaient leurs condoléances, elle répondait à peine, impassible à cette masse inutile. Le deuil l’avait presque rendue aimable, tant son visage s’abstenait d’émotions. Tout à coup, elle releva brusquement la tête et me fustigea de ses deux grands yeux verts. J’étais liquéfié. Mon service militaire avait transformé mes frêles bras en masses costaudes, et ma taille modeste en arme enragée, pourtant, à cet instant précis, mon allure de soldat avait déserté. Je regardais le sol pendant que mes organes génitaux se faisaient violence. Tout mon corps appelait, transpirait... d’un désir violent de succéder au défunt.

Lorsque vint mon tour de m’approcher d’elle, un tas de phrases viriles et courtoises se livrèrent bataille. Mais devant son regard, je fus totalement déconfit, sans la moindre élégance. Pourtant, elle me fixa avec intensité. Ce dégel soudain à mon égard me déconcerta. Il y avait dans ses pupilles une envie fougueuse, qu’elle tenta vainement de contenir. C’était peine perdue, car son teint rosi m’avait déjà désigné comme son prochain caprice. Tout cela ne dura que quelques secondes et n’avait été visible que de nous seuls.
La veuve fut somptueusement offensée lorsque, tout à coup, je brisai notre échange muet et quittai la cérémonie. Dans mon dos, je pouvais sentir sa rage bouillir et le repas de sa vengeance mijoter. Je jubilais. Car en l’ignorant ainsi, après l’avoir furieusement désirée, j’allais devenir sa principale cible. Cette nuit-là, j’invitai des images obscènes de notre union à venir dormir dans mon lit.

Le lendemain, je partis en promenade tôt le matin dans la forêt. C’était une habitude à laquelle je ne dérogeais jamais, malgré les événements funestes. Les alentours m’étaient aussi familiers que la bretelle de mon uniforme, tant chaque branche, chaque feuille, chaque brindille m’avait vu grandir. Je ne m’égarais jamais. Le soi-disant assassin d’idiots m’importait peu. Robuste, je me délecterais grassement de son infortune s’il lui venait l’idée de m’attaquer. Le combat pourrait même fortement plaire à la veuve...

Après quelques enjambées dans les bois, j’entrai dans une douce clairière d’herbes hautes, bordée d’une dynastie de chênes. Comme je n’avais pas pris le temps de déjeuner, je plongeai dans la peau d’un chasseur et partis à la conquête des arbustes. Grâce à mon entraînement militaire, je pouvais reconnaître les aliments comestibles sans la moindre hésitation. Pendant près d’une heure, je me délectai des friandises de la nature, puis m’allongeai à l’ombre. Autour de moi s’épanouissaient les nuances exquises des couleurs de la terre, pendant que les oiseaux répétaient les ritournelles de leur concerto.

Soudain, l’air changea brusquement et les oiseaux se turent. Je relevai la tête, car le vent transportait un parfum étrange, d’une lourdeur écrasante. Il semblait me prévenir que je n’étais pas seul... que quelqu’un m’épiait. Était-ce l’âme du mort qui hantait désormais les arbres ? Mon instinct me hurla de déguerpir, mais la curiosité l’emporta. Je tendis l’oreille, puis mon cœur fit un quart de tour. À quelques pas de moi, un ton vert sombre attira mon regard et je crus reconnaître le pan d’un long manteau qui disparut aussitôt. Je pouvais à peine respirer. Elle était là. Un bruissement de feuilles trahissait sa présence. Le désir dans mon corps incendia mon esprit, m’empêchant de raisonner correctement. J’avais soif de la saisir ici, maintenant, dans une sauvage indécence. Ignorant mon instinct qui appelait à l’aide, j’avançais avidement vers la victoire. La veuve me tournait le dos, mais à sa respiration en fièvre, je savais qu’elle m’attendait. Je n’étais plus qu’à quelques centimètres d’elle, drogué à l’ardeur brûlante de son parfum. Omettant toute bienséance, je soulevai le long manteau et découvris dessous un corps superbe, entièrement nu. Mais alors que je m’apprêtais à entrer en transe, dans son sexe chaud, elle se retourna brutalement et m’attrapa à la gorge. J’étais bouleversé. Lorsqu’elle approcha ses lèvres, je crus d’abord à une ruse excitante de domination. Puis l’horreur me saisit. Son sourire n’était plus qu’une grimace difforme, révélant une mâchoire tordue, aussi puissante qu’une broyeuse. Je me débattis comme un requin, mais le fauve avait transpercé ma chair de ses griffes, rendant toute riposte impossible. Condamné à mort, je refusai pourtant d’abandonner la partie et mis en place une diversion. Pendant que la douce dame me mangeait le visage, j’approchais mon organe en feu de son abdomen. Un hoquet de surprise souleva son corps lorsque je la transperçai d’une fraîche crème séminale. Elle arrêta son repas un moment et me toisa avec respect. Mais ensuite, pour nourrir la ponte que je lui infligeais, elle décida de me ronger en entier. Enfin, ma sulfureuse femme déploya son jupon fragile pour s’envoler, après avoir achevé son œuvre. Il n’y aura pas de cérémonie pour moi, rien qu’une disparition. Pourtant, je quitte ce monde comblé et fier, car ma descendance de Mantis religiosa est enveloppée dans la plus majestueuse femelle de mon espèce.

PRIX

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Mireille.bosq · il y a
Amours de vampires danger ! Mais qu'il semble désirable... Ce danger. Tiens, j'ignorais tout de la reproduction des vampires...Je vote pour ce texte dangereux !
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victoria.elisabeth · il y a
Bonjour Mireille, je vous invite à découvrir un reportage sur les mantes, c'est absolument fascinant ! Elles sont d'une violence extrême et attaquent araignées, insectes et même souris sans broncher ! Une vidéo montrait même qu'elle peuvent défier un chat et que le félin ne faisait pas le fier devant sa gueule menaçante et broyeuse !
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Juvénale · il y a
Fantastique texte ! Je vous invite à lire « Le fils de la mante religieuse » qui n’est pas de moi mais qui parle du même thème
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victoria.elisabeth · il y a
Merci Juvénale ! Je ne connais pas ce texte mais je vais partir à sa recherche de suite ! Au plaisir de vous lire
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Joan · il y a
Une serial killer mante religieuse ancrée dans le fantastique qui m'a bien plu.
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victoria.elisabeth · il y a
Merci Joan !
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De margotin · il y a
Super
Mes voix
Je vous invite à découvrir Ô amour

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victoria.elisabeth · il y a
Merci beaucoup ! Au plaisir de vous lire
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Felix CULPA · il y a
Je commence par ressentir un froid glacial puis je me laisse embarquer par votre récit. La peur s'installe, le suspens fait son travail, l'auteure géniale que vous êtes parachève son oeuvre ! Je ressors déstabilisé de cette nouvelle magnifiquement bien écrite et maîtrisée !
Je vous invite à découvrir mes 4 textes en lice, et à monter dans mon TAXI !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/taxi-3
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mineur-la-majeur
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-ciel-se-noie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/clair-de-terre-1

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victoria.elisabeth · il y a
Bonjour Felix, merci beaucoup pour votre si beau commentaire ! On ne sait pas toujours comment les gens ressentent un texte, cela me fait très plaisir de lire vos mots, au plaisir de découvrir votre univers à vous très bientôt !
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Nelson Monge · il y a
Un texte qui bouscule les pensées. Très bien !
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victoria.elisabeth · il y a
Merci Nelson !
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Samia.mbodong · il y a
Quelle fin torride !
Est-ce des animaux personnifiés ou des humains animalisés.
La confusion est parfaite.
Bravo et merci je soutiens.

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victoria.elisabeth · il y a
Haha merci Samia ! C'est en effet une question très juste ; ) Au plaisir de découvrir votre travail
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Line Chatau · il y a
Une histoire prenante et une chute inattendue! On ne peut que compatir sur le triste sort du mâle chez les mantes religieuses! Je vote !
Je vous invite à faire un petit tour sur ma page si le coeur vous en dit. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-tuaille-1

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victoria.elisabeth · il y a
Bonjour Line merci pour votre commentaire ! Au plaisir de découvrir votre univers
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Line Chatau · il y a
Viendrez-vous faire la connaissance de mon"Orchidée rouge"? Ce n'est pas une mante religieuse mais elle danse divinement?
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Zouzou · il y a
tous les ingrédients sont là pour ce thriller haletant, mes voix !
en lice Poésie avec ' Vagues à l'âtre ' et ' Chez toi ' , si vous aimez

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victoria.elisabeth · il y a
Merci Zouzou pour votre commentaire, au plaisir de lire votre poésie
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Jean Calbrix · il y a
Une histoire qui accroche et qu'on dévore jusqu'au bout, jusqu'à la chute étonnante ! Bravo, Victoria.elisabeth ! +5
Je vous invite à lire mon sonnet "Spectacle nocturne" et à le soutenir si vous l'avez aimé : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne soirée à vous.

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victoria.elisabeth · il y a
Bonjour Jean, merci beaucoup pour votre lecture ! Au plaisir de lire votre sonnet très prochainement
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Jean Calbrix · il y a
Par la même occasion, vous pourrez lire aussi mon sonnet Roberto si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto Bonne journée à vous Victoria
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