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Le malus

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Sophie Loiseau

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Vicky et Maxens franchissent les grandes portes du Tribunal de Grande Instance où le juge aux affaires familiales a prononcé leur divorce. L’architecture de l’édifice public dégage une impression de stabilité, de force, et de beauté. Les pierres ont résisté aux affres du temps, et à la colère des hommes. Vicky sourit, ce bâtiment renvoie une image bien éloignée de leur mariage, dont elle a pris la décision de s’échapper.
Un panneau vert de signalisation devant le tribunal indique l’emplacement du « Parking Liberté », Vicky irait bien s’y reposer. Elle vient de mettre un terme à 25 ans de vie de commune, aux coups de Maxens, elle et ses enfants ne subiront bientôt plus les effets de son intempérance. Maxens la boisson l’endort, après qu’il se soit transformé en un homme violent, assénant les coups et les mots méchants. S’il ne s’assoupit pas après ses phases colériques, il vomit où il peut dans la maison, et urine en même temps. Vicky a essuyé ses excès et ses gifles, pour leurs enfants. Maintenant, ils ont grandi, le ménage assidu de Vicky ne réussit plus à dissimuler aux enfants la vie avariée et avilissante de leur mère. Ils savent. Le jour où Vicky a découvert que son mari la trompait, elle a saisi l’occasion pour divorcer, ravie de laisser à une autre la corvée de nettoyage de l’urine et du vomi de son mari.

Le juge aux affaires familiales a enjoint à Maxens de se reloger sous trois mois. Vicky devra encore partager son toit avec lui le temps d’une saison. Elle devra aussi avec lui partager la voiture, une Audi A4, le premier amour de Maxens. Il voue à son auto une véritable vénération, Vicky s’en est servie de monnaie d’échange pour obtenir rapidement le divorce. Elle connaît sa faiblesse, ce n’est pas sa nouvelle maîtresse, mais quatre roues, une carrosserie, un moteur et un volant. Il en est plus fier que de la réussite de ses enfants.

Dès qu’il s’empare des clés, son visage s’éclaire d’un sourire. Le bip d’ouverture des portes emporte son cœur davantage que la plus émouvante de toutes les symphonies. Assis derrière le volant, il admire les plastiques du tableau de bord, l’élégance des compteurs. Il s’attarde sur le compteur de vitesse, et ressent une décharge électrique à la lecture de la vitesse maximum qui y est inscrite. Il vérifie les niveaux toutes les semaines, la pression des pneus aussi. Après avoir démarré, il ne passe pas immédiatement la première. Il laisse tourner le moteur, se régale des ronronnements des pistons, du bruit chavirant des gaz d’échappement. Il actionne le GPS, même pour aller chercher le pain à la boulangerie. Depuis vingt ans, elle n’a pas changé d’adresse, mais il aime la voix qui s’échappe du GPS. Jamais elle ne s’énerve. L’affichage gris bleu de l’instrument de navigation est harmonieux. Lové dans son siège baquet, il caresse avec tendresse le levier de vitesse, le volant. Il passe son index sur les quatre cercles de la marque flanqués au centre du volant. Il ferme les yeux, respire longtemps l’odeur des plastiques, les premiers jets de la climatisation. Dans sa voiture, Maxens ne fume pas, ne vomit pas, et n’urine pas. Il craint trop de la salir. La voix féminine et égale lui indique « vous pouvez démarrer », alors emplit de lui-même et de fierté, il parcourt en seigneur les rues de son village, persuadé de posséder la plus belle monture du royaume.

Aussi, Maxens n’aime pas confier « sa » voiture à Vicky, même si elle conduit mieux que lui. Il redoute qu’elle la traite avec moins d’égards, la considère comme une voiture. Pourtant Vicky est une pilote habile, et toujours sobre. Le coca-cola et l’Orangina ne l’enivrent pas. Depuis qu’ils viennent de divorcer, la belle Audi a pris plus d’importance aux yeux de Maxens qu’elle n’en avait déjà. Il est inquiet de la lui laisser, pense même à cacher les clés. Mais les mois ont passé, il ne s’est pas relogé, et Vicky ne l’a pas mis dehors. Elle aurait bien aimé, mais il l’a menacée d’habiter dans un bungalow dans un camping, et d’y recevoir les enfants. Encore pour eux, Vicky a accepté qu’il reste quelques mois supplémentaires. S’il insiste trop avec sa voiture, elle se transformera d’ici peu en son seul abri. Alors il cède, mais pose ses conditions.

– « Vicky, quand je pars en déplacement, j’ai besoin de savoir où tu vas avec la voiture. Donc, tu m’envoies un mail, pour me dire où et quand tu l’utilises, qui tu vois. Tu comprends, je ne voudrais pas qu’elle soit abimée.
– Tu n’as pas compris. Nous sommes divorcés. Je n’ai pas de compte à te rendre, je vais où je veux, quand je veux et avec qui je veux. »

Vicky n’a plus peur de lui. S’il lève la main sur elle, elle tombera, s’ouvrira contre un meuble l’arcade sourcilière. Elle est prête à se mutiler pour le faire plonger. Jamais plus il ne la touchera, ou ce sera la dernière fois. Maxens est grand et fort, il a été beau, aux yeux de Vicky il est devenu laid, dehors mais surtout dedans.

– « Je paie les échéances de la voiture, je te la prête, alors il me paraît normal de savoir ce que tu en fais.
– D’accord, si tu y tiens. »

Le lendemain Maxens part en déplacement. Il demande à Vicky de lui transmettre en continu la position de l’Audi. Il ne pense d’ailleurs qu’à elle. S’il lui arrivait quelque chose. Il ne porte plus son alliance, mais se dit qu’il va bientôt la remettre. Les hommes mariés sont plus aguichants que les célibataires. Son avion atterrit à Roissy, il allume immédiatement son téléphone portable. Une petite enveloppe sur l’écran lui indique qu’il a un texto. C’est son fils.

Le fils : Maman a eu un accident de voiture.
Maxens : Comment va-t-elle ?
Le fils : Mal, le choc a été violent.
Maxens : Où est-elle ?
Le fils : À Toulon
Maxens : Dans quel garage ?
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