Le mal par le mal

il y a
5 min
14
lectures
1
Le docteur Courtois portait bien son nom. Sur la plaque du cinquième étage, on pouvait lire : Docteur Pauline Courtois-Farbene. C'est tout. Chacun de ses noms renseignait sur sa personne. Pauline, a-t-on jamais vu une panthère s'appeler Pauline ? Ca chante la douceur comme la Céline de la chanson, dis-moi, Céline... Courtois, cela se ressentait au premier contact. Par le regard qui regardait vraiment, par le léger sourire invitant au dialogue, par la poignée de main, franche et ferme, prolongée d'une milliseconde par rapport à l'habitude. Une fraction de temps imperceptible qui en disait long sur l'attention qu'elle vous portait à ce moment précis. Enfin, Farbene, peut-être un mari ou un ancêtre d'origine italienne : far bene veut dire faire bien et c'est ce qu'elle s'efforçait de faire jour après jour dans son service d'addictologie.

Vingt-cinq lits, vingt-cinq patients venus soigner leur addiction à l'alcool pour la plupart. Autant d'histoires particulières avec « le produit » : des jeunes en rupture familiale, des vieux fatigués d'avoir trop bu toute leur vie, des quadras bien élevés côtoyant des clochards au visage tuméfié. Des femmes aussi, en chambre seule ou regroupées en chambre double. L'alcoolisme a quelque chose de plus terrible encore quand il touche une femme. Il n'y a pas plus macho que la bouteille. A quand l'égalité homme femme devant les ravages de l'alcool ? Le docteur Courtois avait ce talent d'être à l'écoute de ses vingt-cinq histoires particulières, vingt-cinq parcours à nul autre pareils, vingt-cinq pathologies différentes. Chacun pouvait sentir ce privilège d'être considéré, certain peut-être pour la première fois, sans aucun jugement moral, par un fin connaisseur de l'âme humaine autant que par une spécialiste confirmée et au fait des dernières recherches en matière de lutte contre la dépendance alcoolique.

Ces dernières années avaient été riches de découvertes sur l'action de la molécule CH3-CH2-OH sur le cerveau. Si on en connaissait les effets destructeurs sur l'organisme depuis longtemps, on commençait à bien connaître les incroyables modifications neuronales qu'elle produisait. De nouveaux traitements étaient expérimentés comme le baclofène destiné à réduire le craving, cette irrépressible pulsion qui prive la personne de sa liberté de ne pas boire, ou encore le sélincro, qui vise à rendre indifférent à la tentation de boire. Ces traitements étaient plus ou moins bien tolérés et plus ou moins efficaces. Dans tous les cas, ils ne constituaient jamais le remède miracle tant espéré. Pauline Courtois ne le cachait pas à ses patients. Elle savait que la chimie n'en sauverait que quelques uns, ceux qui étaient arrivé à identifier les raisons profondes de leur mal être et qui avaient décidé de rompre avec leurs vieux démons. En matière de rupture, certains sont plus doués que d'autres. La bouteille est parfois la seule compagne qui sait calmer une souffrance. Il n'est pas facile de divorcer d'avec celle qui vous fait tant de bien, même si l'on est conscient qu'elle vous tue à petit feu. On s'attache à celle qui est là, toujours à portée de main, toujours disponible, toujours prête à vous consoler de vos chagrins d'enfant. Et tant pis si la bonne fée se transforme en maudite sorcière une fois que vous l'avez aimée. C'est elle qui vous possède. Elle ne vous lâchera pas aisément.

Avec l'évolution de la recherche en addictologie, un nouveau paradigme était en train de s'imposer : autrefois, l'abstinence totale était recherchée. Le malade alcoolique ne devait plus jamais être en contact avec son produit. Ad vitam. Désormais, on visait plutôt à rendre le malade maître de sa consommation. Avec un objectif moins sévère, on obtenait une meilleure adhésion du patient au traitement et les résultats étaient prometteurs. Trois verres par jour pour un homme, deux pour une femme, étant la recommandation de l'OMS pour une personne non dépendante, celle du docteur Courtois était moins généreuse : la consommation éventuelle après une période de sevrage répondait à la formule F.O.M. F pour festive, O pour occasionnelle et M pour maîtrisée. Un programme exigeant mais qui permettait au malade d'espérer réintégrer le monde normal.

L'arsenal thérapeutique comprenait aussi un vieux médicament qui n'était plus guère prescrit : l'espéral. On y avait recours dans certains cas désespérés. Lui aussi portait bien son nom. Sous espéral, le patient ne peut plus boire d'alcool sous peine d'être malade comme une bête : nausées, vomissements, maux de tête, douleurs dans le ventre, diarrhées... des conséquences terribles -on appelle ça l'effet antabuse- qui peuvent aller jusqu'à la crise cardiaque. Certains en sont morts.

Le docteur Courtois avait été amené à prescrire ce médicament à deux de ses patients déjà bien amochés et incapables de comprendre quoi que ce soit à leur maladie. Des innocents de villages qu'il s'agissait de sauver coûte que coûte sans pouvoir s'appuyer sur leur coopération. Pour l'un d'entre eux, cela avait marché. L'autre avait disparu des radars de l'hôpital. Celui qui s'en était sorti avait tellement souffert qu'il avait renoncé à toute prise d'alcool, tel le rat de laboratoire qui finit par prendre le bon chemin, las de recevoir une décharge électrique à chaque faux pas. Il faut dire que l'espéral lui avait été implanté sous la peau et qu'il n'avait d'autre choix. Pour nombre de médecins, ce remède paraissait inhumain et contraire à l'éthique. Mais il était toujours autorisé, même si son usage restait un peu tabou dans le milieu médical.

Ce mardi matin, un nouvel arrivant fit son entrée dans le service. Un septuagénaire adressé par un confrère médecin traitant dans une ville voisine. A son arrivée, l'homme paraissait perdu et fut pris en charge par l'infirmière. Elle l'installa dans une chambre double, côté couloir. Le côté fenêtre était déjà occupé par un patient aux allures de loubard. « Le docteur va venir vous voir Monsieur Schwartz ».
Quand Pauline découvrit son nouveau patient, elle eut un haut le cœur. Aucun doute, c'était le Schwartz qui avait empoisonné deux années de sa vie de lycéenne, vingt trois ans plus tôt. Le prof d'hist et géo le plus redouté de tout le lycée avait pris en grippe la petite Pauline en quatrième. Son calvaire avait duré jusqu'à ce qu'elle quitte le lycée Jérôme en fin de troisième pour rejoindre son père dans une autre ville. Durant ses deux années scolaires, elle allait en cours d'hist et géo la boule au ventre. Mengele (c'était le surnom du professeur en référence au médecin nazi) avait le chic pour mettre ses élèves mal à l'aise. Avec Pauline, l'attitude du maître était particulièrement méchante. Pourquoi ? Elle ne le sut jamais. Les vexations étaient permanentes, les humiliations devant la classe insupportables, les punitions aussi fréquentes qu'injustifiées. De nos jours, Mengele se ferait casser la figure avant la Toussaint. De nos jours, ce sont les profs qui ont la boule au ventre. A l'époque, dans ce lycée de province, on subissait sans rien dire, au risque de tomber malade de trouille.

Joseph Schwartz avait vieilli. Son regard sournois avait perdu son éclat. Il était voûté et paraissait beaucoup plus petit, un vieillard rabougris, un vautour déplumé, avachi sur son lit d'hôpital. L'adolescente souffre-douleur du prof eut du mal à paraître ce qu'elle était devant son bourreau. A l'évidence, il ne la reconnaissait pas. Un « Bonjour Monsieur Schwartz » finit par sortir de sa bouche. Elle fit sortir le loubard, s'assit à bonne distance du lit et l’entretien commença. Le vieux lui raconta son enfer quotidien depuis qu'il avait pris sa retraite. Il vivait seul depuis toujours et l'inactivité lui tomba dessus comme un filet de plomb dont il ne parvenait pas se dépêtrer. C'est dans l'alcool qu'il trouva le réconfort. Au début, il commençait à boire en fin d'après midi. Un peu. Puis beaucoup. Petit à petit le premier verre se faisait réclamer de plus en plus tôt. Jusqu'à devenir indispensable dès le matin. Il était tombé dans l'engrenage classique : mal être, consommation d'alcool comme on prend un médicament, accoutumance, dépression plus sévère, augmentation des doses, jusqu'à la dépendance, jusqu'à la perte totale de contrôle. Le dossier médical de Schwartz faisait état d'une sérieuse atteinte hépatique et d'insuffisance cardiovasculaire.

Que faire ? Passer la main à un confrère ? Impossible, l'organisation du service ne le permettait pas en ce moment. Le serment d’Hippocrate trottait dans la tête du médecin : « Je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté. » Le goût de la vengeance trottait dans la tête de la lycéenne. Bousculant toute pensée rationnelle, il s'imposa à la manière du manque dont commençait à souffrir son patient. Elle comprit mieux que jamais ce que craving voulait dire : une pulsion irrépressible. On voudrait bien y résister. C'est impossible. Le docteur Courtois pris congé et de retour dans son bureau se mit à rédiger l'ordonnance : Espéral 500 mg. Un comprimé avec un demi-verre d’eau, à jeun d’alcool depuis au moins 24 heures, le matin au petit déjeuner.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,