Le mal du pays et de l'exil

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ILS ont pris le pouvoir ! l'âme en peine, nous nous sommes dit au revoir n'osant pas nous dire adieu comme pour conjurer le sort. Nous sommes retournés chacun de son côté. Une partie de la famille en vacances au moment des faits est rentrée au pays, nous nous sommes séparés en silence, nous savions que nous n'allions pas nous revoir de si tôt ! Ils sont là pour un quart de siècle au moins. C'est connu, il sera difficile de les déloger. Elus démocratiquement, ils gouvernent de façon brutale et dictatoriale.
Notre vie va changer, nos habitudes aussi. Nous allions connaître l'exil. Au fond de moi, je savais que j'avais plus de chance que les miens restés là bas. Je vivais dans un pays "frère et ami" où la cuisine, le climat, la langue, les traditions étaient identiques. Alors pourquoi étais- je si triste ?
J'étais suis triste à l'idée de ne plus fouler le sol de ma terre natale. Jusque là, à chaque passage de la frontière terrestre, me trouvant au nomen's land je réalisais soudain, que ce petit bout de terre "m'appartenait" et que le soleil brillait plus fort ici, qu'à n'importe quel autre endroit de la terre.
Cet exil, personne ne me l'impose. J'étais libre de retourner chez moi. Mais j'avais choisi ou plutôt fait le serment de ne jamais me "voiler" sous la contrainte, de ne pas obéir à leur dictat. Je ne me résoudrai pas à porter "le linceul". Je savais la tâche difficile qui m'attendais lorsque je serai confrontée à la longue absence, à l'exil.... Devrai-je alors rester fidèles aux gens que j'aime ou à mon sermon?
Comme je vous le disais, j'avais de la chance de vivre dans un pays où la femme choisit de porter ou non voile. Choisit de donner la vie ayant accès à la contraception.
A quel point, je peux parler de chance ?
Je venais de recevoir la nouvelle que j'appréhendais, ma grand-mère âgée, nous a quitté ce matin à l'aube! Elle espérait me revoir très vite et n'avait rien compris au sens de ma démarche. Mon oncle, son fils lui avait expliqué qu'au fond je ne tenais pas tellement à "eux". Il avait pourtant bien compris ce non choix, lui qui était impatient d' accueillir à bras ouverts ces "Gétules", des mutants sortis de nulle part.
Aujourd'hui je fais le bilan de ce qui va me manquer :
comment vous dire, qui va me manquer ?
C'est la galette de ma mère, la meilleure au monde, que nous dévorions mes sœurs et moi encore brûlante, sortant du tagine.
Ce qui va me manquer, c'est la fête de l'Aid, qui permettait les retrouvailles entre membre de la famille, amis, voisins, jeunes, vieux, malades, fâchés... Ce jour de grand pardon et de réconciliation s'annonçait heureux. Nous partagions des moments uniques.
Comment vais-je passer la fête du Mouled, sans les chants apaisants emprunts de spiritualité et d'amour et sans Les volutes d'encens mêlées à celles de la bonne cuisine méditerranéenne que nous partagions à la lueur des bougies se consumant jusqu'à l'aube.... Aujourd'hui, je me consume peu comme elles loin des miens.
Ce qui va me manquer, c'est la vue de ce petit bout de mer de ma terrasse, et des bateaux en rade toute l'année. Ces bateaux n'invitent personne aux grands départ en dehors de quelques " âmes vagabondes" et des hommes qui ne trouvent pas de travail.... Quitter cette ville, qu'on qualifie de "coquette", inconcevable. S 'exiler comme c'est le cas aujourd'hui ? Non, cette ville t'invite à rester parmi les tiens, à vivre et à y mourir !
Ce qui va me manquer, c'est mon jardin fleuri où je ramassais les fruits de saison toute l'année et quotidiennement les feuilles de menthe servant à la préparation de mon thé que je prenais dans la petite pièce servant de bibliothèque. J'aimais me retrouver dans cet endroit au calme où personne curieusement ne songeait à pénétrer. C'est vrai qu'à force de " courir" pour trouver les produits de première nécessité, ( nos gouvernants ont programmés des pénuries), la majorité d'entre nous s'est détournée de ce qu'on nomme sous d'autres cieux la culture. Chez nous, ce mot évoque "agriculture ". J'aimais lire et relire "kate millet ou kolontai, qui répondaient à ce moment précis de ma vie aux nombreuses quêtes d'égalité et de liberté.
Ce qui va me manquer, ce sont les visites au cimetière, à travers les allées bordées de cyprès et d'oliviers,
lieux de recueillement, de paix et de retrouvailles avec nos chers absents! J'aimais passer devant "le front de mer", nom de mon école primaire afin de me remémorer les heureux souvenirs de ma jeunesse et revoir la bâtisse qui abritait mes premiers rendez-vous d'amitié amoureuse !
Et " la rahma " parlons en, va me manquer aussi. Je ne connais pas d'équivalent dans une autre langue ! C'est plus fort que la solidarité. Plus fort que la fraternité. C' est par exemple, dans les pires moments de grand désespoir, une main secourable, un geste d'amour te redonne soudain confiance en l'humain, confiance en toi en quelque sorte. " Il y a de la "Rahma" qui sommeil en chacun de mes chers compatriotes", et ce n'est pas rien !
Ce qui va me manquer, c'est aussi le regard du "mâle" celui du " mal" si je veux être plus méchante que je ne suis. Dans la rue, ce regard peut être parfois bienveillant, doux, admiratif mais quelques fois méprisant, fuyant, haineux. Jamais indifférent . Ici, tu existes même s'ils te nient en même temps. En Europe, la rue t'appartient autant qu'aux hommes. Les terrasses de cafés "t'invitent" que tu sois seule ou accompagnée. En même temps tu es transparente, invisible.... Au début, étant habituée " au scanner intégrale" ça me gêner puis j'ai vite compris mon aliénation. Alors Vive la transparence !
Ce qui va me manquer, notre hospitalité légendaire, chez les pauvres comme chez les riches, on vous accueille à bras ouverts !

Ce qui va me manquer, le chant du muezzin, lorsque les hauts parleurs étaient proscrits et que les imans ne faisait pas de zèle dans leur prêches du Vendredi.
Ce qui va me manquer, les virés dans le grand sud et nos ballades dans les Dunes du plus grand Désert du monde. De notre littorale et de nos belles plages, je ne vous en parlerai pas. Des écrivains talentueux l' ont fait mieux que moi. Si vous avez vécu l'exil, vous comprendrez que j'ai envie de pleurer à cet instant précis à la seule évocation " de la grande bleue " comme on le dit chez moi.
Oui, depuis qu'ils nous gouvernent, nous parlons au téléphone du temps qu'il fait, du temps qui passe, jamais du temps présent. La politique, la religion sont désormais des sujets tabous pour ma famille, pour mes amis comme pour moi mais néanmoins toujours d'actualité. Ici, mon quotidien se déroule loin de toutes les préoccupations des gens qui m'entourent. Ici les femmes ont un statut enviable à celui des femmes de mon pays. Elles sont libres de porter ou non le voile. Libre de voyager seule. Leur ancien président, un patriote éclairé leur à fait cadeau d'un statut digne d'elles. Je les envie et je suis heureuse pour elles, toutes.
Cher pays, que d'illustres fils t'ont aimés et chéris. Nos écrivains ont loués ta beauté, ils ont écrits notre Histoire avec un grand H ou des récits de gens simples et attachants.... Nos chanteurs, nos poètes berbères, juifs t'ont faits connaître au delà des frontières qui restent aujourd'hui fermer pour tous les gens épris de liberté.
Je rêve de retourner chez moi. Mon état de santé ne me le permet plus. Si je regrette ce choix ? Non, je suis restée fidèle à mon sermon.
Aujourd'hui, je me rends à l'aéroport accueillir mes deux enfants venus pour quelques jours en vacances chez EUX. c'est rare qu'ils soient là en même temps, C'est un jour de fête pour moi ! Après ces retrouvailles, je leur raconterai mon rêve de cette nuit. " Maman, ce n'est pas un rêve dirait ma fille:
"Dis plutôt que c'est un véritable cauchemar! "
Ce cauchemar, nous l'avons évité, grâce au courage de mon peuple. A l'appel de la grève générale, décrétée par leur slogans haineux et détestables, mes concitoyens ont répondu NON à leurs mots d'ordre. Nous avons été Sauvé par la volonté de mes chers compatriotes mais pour combien de temps, seul l'avenir nous le dira......

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