Le mal à la racine

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Samuel, cuisinier
Je l’ai reconnu dès qu’il a passé la porte de l’hôtel. Gras, le cheveu rare, court sur pattes et la cinquantaine bien sonnée. Henri Dupont, PDG de la plus grande usine de métallurgie de la région Grand Ouest. Impossible de ne pas reconnaître l’homme qui a fait de mon père ce qu’il est aujourd'hui. Une marionnette brisée, une ombre sans âme ni consistance, plongé dans une dépression sans fond par un patron seulement intéressé par son profit personnel.
Le voir entrer dans mon antre, l’hôtel Le Voyageur où j’officie comme chef cuisinier, seul derrière les fourneaux, depuis 6 mois, m’a fait l’effet d’un électrochoc. C'est comme si on m’avait piqué avec la pointe d’un couteau. Aussitôt, l’idée de le faire payer m’est apparue comme une évidence.
Dans mon garde-manger se trouve justement l’aliment idéal pour assouvir ma vengeance, une petite racine de manioc qui n’attend que de libérer ses toxines redoutables. Si je connais par coeur toutes les techniques pour le rendre inoffensif, je sais aussi comment obtenir l’effet inverse. La moitié de la racine seulement suffira à lui faire passer un sale moment. Je ne peux m’empêcher de sourire à l’idée de faire se tordre de douleur le bonhomme, les boyaux assaisonnés, les tripes en compote. Sa nuit promet d’être longue et pénible, Le Voyageur lui laissera un goût amer certain. Après tout, on est jamais à l’abri d’une petite intoxication alimentaire, n’est ce pas ? Je suis prêt à assumer toute la responsabilité de ce malheureux incident gastronomique.
Le directeur de l’hôtel, Monsieur Hubert, ne sera pas là avant demain. Les travaux de la salle de restaurant ont fait fuir les rares clients qui descendent habituellement ici à cette époque de l’année. Dupont a le privilège d’avoir l’hôtel pour lui tout seul. Je vais avoir le champ libre pour lui préparer une bonne farce à ma façon. Mon ami Gustave, l’irréprochable majordome du Voyageur depuis son ouverture il y a 20 ans, sera là aussi mais sa présence discrète et bienveillante ne me posera pas de problème. La belle Émilie, partagée entre le ménage des huit suites de l’hôtel et le service en chambre, sera bien occupée de son côté. Hors de question de la mêler à ça, elle n’approuverait pas, elle qui est la douceur personnifiée.
17h. Il est l’heure pour moi de passer en cuisine. La vengeance est un plat qui se mange froid, certes, mais ce soir, elle prendra la forme d’un pot au feu bien chaud et surtout bien relevé.

Emilie, serveuse
Chambre trois, venue apporter une boisson chaude à notre seul client du jour, j’ai découvert sans préambule le responsable de la déchéance de ma chère cousine Isabelle, Henri Dupont. Ses traits grossiers et son air suffisant, je les ai aperçus tant de fois sur les portraits qu’elle conserve sur sa table de chevet. Ils se sont imprimés durablement dans ma mémoire. La façon dont il a joué avec ses sentiments, lui promettant monts et merveilles, pour la laisser choir ensuite de la pire des manières ont à jamais brisé sa joie de vivre. Lui faire endurer à son tour un moment pénible, le rendre malade comme il a rendu malade Isabelle, l’occasion est trop belle. Faire du mal à un autre être humain ne me ressemble pas, c’est vrai. Mais cet homme là est un goujat qui mérite une bonne leçon et la vengeance ne sera que meilleure de la main d’une autre femme.
Malgré ma surprise de le trouver là, je n’ai rien laissé paraître sur mon visage, j’ai déposé mon plateau et à peine les talons tournés, j’ai commencé à imaginer de quelle manière je pourrais venger ma pauvre Isabelle.
Dans le garde-manger, j’ai repéré un morceau de manioc amer et repensé à ma tante Marie-Joséphine, la mère d’Isabelle, qui le cuisine depuis son enfance sur l’île Maurice.
Profitant de l’absence de Samuel, j’ai pris le morceau qui se trouvait là. Mélangé au pot-au-feu qu’il prépare pour le dîner et qui embaume divinement la cuisine, un peu de manioc râpé passera inaperçu. Je l’ajouterai directement dans l’assiette qui lui est destinée lorsque je lui apporterai tout à l’heure dans sa chambre. Il n’y verra que du feu. Oh comme j’aimerais être une petite souris pour le voir se tortiller cette nuit quand le manioc libérera son pouvoir toxique et lui fera passer la pire nuit de son existence. Je regrette simplement de ne pouvoir en toucher un seul mot à Samuel. Il serait évidemment contre un tel projet, lui qui est si doux et si gentil. Pas un mot non plus à Gustave. Depuis mon arrivée ici il y a 5 ans déjà, il a toujours été d’une prévenance sans borne à mon égard, la bienveillance même. Il ne comprendrait pas non plus et je ne voudrais lui causer aucun tort.
18h30. Il est presque l’heure de prendre mon service pour l’unique client de l’hôtel. Il va être particulièrement gâté pour le dîner mais il ne le sait pas encore.

Inspecteur Darmont
11h. Les premières analyses viennent de tomber. Manihot Esculenta. C’est le nom latin du manioc amer qui a tué ma victime, mon macchabée comme on dit dans les mauvais polars. Henri Dupont, paix à son âme, en aurait ingéré une bonne quantité lors de son dîner de la veille, largement assez pour le tuer. Daniel, notre vieux légiste, m’a appris que, mal cuisiné, l’aliment exotique pouvait se transformer en poison mortel pour l’organisme, libérant du cyanure à l’état pur. De toute ma carrière de flic, je n’avais jamais encore rencontré ce genre d’arme du crime.
Comment puis je savoir qu’il y a eu crime, me direz vous, et non pas une banale intoxication alimentaire ? C’est simple, un message anonyme nous est parvenu à la première heure ce matin, faisant mention d’une mort par empoisonnement à l’Hôtel Le Voyageur. Impossible de ne pas aller vérifier sur place. Nous n’avons pas été déçus, le seul client de l’hôtel nous attendait sagement dans son lit, raide mort. On a vite fait le tour des témoins potentiels dans l’hôtel. Aucun autre client et en guise de personnel seulement un cuisinier, un majordome et une serveuse qui fait également office de femme de chambre.
Le restant de pot au feu servi au client pour le dîner a été jeté, comme par hasard, juste après le repas hier soir. Personne d’autre n’en aurait mangé d'ailleurs. Bizarre, non ? Ça rend le cuisinier plutôt suspect bien entendu mais la saisie pour analyse de tous les couteaux de l’hôtel n’a rien donné. Aucune trace de manioc dans la cuisine, pas la moindre petite particule sur une quelconque lame. Rien de rien, une impasse... Du côté de la serveuse, pas mieux. Elle avait bien l’occasion de glisser discrètement un morceau ou deux de manioc dans l’assiette du pauvre bougre en le lui apportant mais personne ne l'aurait vu faire, les couloirs sont déserts. Quant au majordome, un vieux garçon qui travaille là depuis des lustres, un gars gentil et doux comme un agneau, on peut le mettre hors de cause de façon certaine. Si vous aviez vu sa réaction lorsqu’il a ouvert la porte de la chambre de la victime... Il a manqué s’évanouir lorsqu’il a fait face à son client, yeux ouverts, face bouffie, bave au coin de la bouche.
Le mystère est épais, le crime insoluble. Henri Dupont n’avait réservé qu’une seule nuit au Voyageur. Il aura fallu un assassin particulièrement audacieux pour réussir son coup et lui faire passer l’arme à gauche de cette manière. Ça ne colle pas au profil du petit personnel de l’hôtel, même si le cuisinier et la serveuse m’ont semblé plutôt nerveux lorsque je les ai interrogés tout à l’heure. On a trouvé aucun lien entre eux et la victime, de parfaits inconnus. Rien à nous mettre sous la dent, ni témoin, ni mobile, ni arme du crime. Enfin, si... Le manioc retrouvé dans l’estomac de la victime ! Vous parlez d’un bourbier. L’affaire n’est pas près d’être résolue, soyez en sûr !

Gustave, majordome
Que peut-elle bien lui trouver ? Comment peut-elle être tombée amoureuse de ce grand échalas à l’air niais que Monsieur Hubert a fait engager comme cuisinier il y a 6 mois ? Pourquoi mon propre charme n’opère t’il pas auprès de la jolie Emilie ? La réponse à ces questions est pour moi aussi obscure qu’une nuit sans lune. Je vois clair dans le jeu de Samuel et Émilie depuis le début. Leur amourette est tenue secrète aux yeux de tous, à peine quelques clins d'œil appuyés de temps en temps. Ils savent rester discrets mais je sais l’être aussi. Comme hier, lorsque j’ai surpris l’un et l’autre s’adonnant à de curieuses manipulations avec la vieille racine de manioc qui traînait dans le garde-manger depuis des semaines. J’ai observé, aussi invisible qu’un fantôme, leur petit manège et pris bien soin de conserver le couteau et la râpe qu’ils ont chacun utilisé pour jouer un sale tour au seul client qui s’est présenté en fin de journée. Si le directeur avait été là, je les aurais dénoncés sans hésiter et fait renvoyer aussi sec.
Mais une autre idée a germé dans ma tête, bien pire... bien plus alléchante pourtant. Maigre héritage de ma grand-mère maternelle, je conserve dans mes affaires différentes poudres pour divers usages. Bardane, ginseng, anis étoilé, pissenlit, gingembre, manioc... Il y a certaines choses dont il ne faut pas abuser, me répétait inlassablement ma grand-mère.
Je n’ai pas lésiné sur la dose, le manioc s’est dissous sans difficulté dans le café que j’ai apporté à Monsieur Dupont quelques instants après son dîner. La tasse s’est, malencontreusement, brisée en minuscules morceaux lorsque je l’ai rapportée en cuisine un peu plus tard. Quel maladroit suis-je parfois...
A présent, vous m’excuserez, je dois rédiger sans tarder un autre petit message à l’attention de l’inspecteur Darmont pour lui indiquer où il pourra trouver un certain couteau et une certaine râpe...
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Bénédicte CHUREAU · il y a
C'est parce que j'ai toute la collec' :-) Merci Lydie !
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Lydie Besson · il y a
Une vraie ambiance d Agatha Christie à la sauce 2020. Vraiment drole

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